Kofi Yamgnane : “Le Togo ressemble de plus en plus à la Corée du Nord”

Kofi Yamgnane : “Le Togo ressemble de plus en plus à la Corée du Nord”

En retrait depuis le début des manifestations dans son pays, l’homme politique franco-togolais annonce son retour au Togo, où il compte se joindre à l’opposition dans la rue.

Il n’a pas pu se présenter aux présidentielles du Togo en 2005 ni 2010, en 2015 il a fait place au candidat choisi par l’opposition Jean-Pierre Fabre. Un temps empêtré dans les méandres de la justice togolaise, et mis en examen en France pour “trafic d’influence dans une des affaires impliquant “l’escroc des stars” – l’ancien secrétaire d’État socialiste assure avoir pris volontairement du recul afin d’affûter sa nouvelle stratégie. Critiqué, jugé pas assez ancré dans le paysage politique togolais, pourtant l’homme connaît très bien le marigot de la Françafrique, dont le Togo semble être l’un des alliés les plus tenaces. Alors que la tension monte autour de la révision de la Constitution, qui sera désormais votée par referendum après une première consultation parlementaire boycottée le 19 septembre par l’opposition, Koffi Yamgnane décroche son téléphone. En plus, il bouillonne d’envie, l’envie d’en “être” certainement, sentant un possible vent de changement arriver sur son pays. Il s’est confié au Point Afrique sur ses intentions en direction de son pays d’origine.

Le Point Afrique : On ne vous a presque pas entendu depuis les événements du mois d’août au Togo.

Kofi Yamgnane : En réalité j’ai réagi vigoureusement à ces événements au cours desquels 11 morts ont été relevés ; des blessés par dizaines ; des emprisonnements jusqu’à 5 ans de durée… pour rien ; des réfugiés par centaines. J’ai réagi sur le site «  icilome » ainsi que sur un site béninois. Ce que j’observe (des manifestations du 19 août et des 6 et 7 septembre, ndlr) ne me surprend pas. C’était attendu après onze ans sans qu’aucune réforme n’ait vu le jour pour ancrer la démocratie. Il était temps de réagir.

Mais bien sûr, c’est tout ce que je pouvais faire de là où je suis… : écrire pour attirer l’attention sur ce qui se passe dans mon pays, sensibiliser les élus politiques en France et en Europe… et je l’ai fait.

Évidemment, les démêlés que j’ai eu avec la justice de mon pays ainsi que le nombre de mésaventures que j’ai pu vivre alors que je voulais être utile au Togo m’ont forcé à me mettre en retrait. Évidemment, ça m’a bloqué sur le plan politique au Togo. Évidemment, ce qui m’est arrivé à la suite des accusations du pouvoir en place appuyées par des connivences françaises n’a pas été supportable. Voilà pourquoi j’ai gardé le silence. Mais pendant ce temps-là, j’ai peaufiné ma stratégie et je vais la mettre en œuvre très prochainement.

Avez-vous déjà oublié votre pays ?

Non je n’ai pas oublié mon pays et je ne peux pas oublier le pays où est enterré mon placenta : ce qui me lie à lui est éternel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis en contact permanent avec les responsables des manifestations monstres qui ont lieu simultanément à Lomé, à Anié, à Sokodé, à Bafilo, à Kara, à Mango, à Dapaong, à Bassar, etc. Tous les jours, nous échangeons par voie téléphonique sur l’actualité des violences, sur les projets à venir, sur les mots d’ordre à lancer…

Et du coup, votre réaction par rapport à l’échec du projet de loi proposé à l’Assemblée nationale et au référendum, qu’en pensez-vous ?

Le projet de loi parvenu à l’Assemblée nationale togolaise est un leurre : en l’écrivant et en le présentant, Faure avait le souci de montrer sa « bonne volonté » supposée à ses financeurs, ceux qui tiennent le Togo en perfusion financière. Mais sa vraie nature est aussitôt revenue : il a intimé l’ordre à ses députés godillots de s’y opposer. En même temps, il a refusé à l’opposition tout amendement à son projet… En voilà une démocratie ! C’est toujours ce qu’il a fait depuis 2006, année de la signature de l’Accord politique global, négocié à Ouaga : j’y étais. Or, les manifestants ont d’abord clairement demandé le retour à la Constitution de 1992. Après cette fuite en avant du pouvoir, ce qui devait arriver est arrivé : comme vous pouvez le constater, le peuple togolais n’en est plus là ; il demande désormais le départ pur et simple de Faure ! Et Faure n’a plus d’autre alternative que de négocier son départ, tous les opposants y sont prêts.

Le nouveau slogan dans les manifestations des 20 et 21 septembre est clair et sans ambiguïté : Faure dégage !

Vous annoncez votre retour pour très prochainement, mais est-ce que vous allez rester, cette fois-ci ?

C’est évident, je ne rentre pas pour revenir, mais pour rester. Ça, c’est la première étape, parce qu’il faut que les Togolais sachent que je suis là, que je suis revenu pour de bon. La deuxième étape, c’est d’officialiser ce grand mouvement que j’ai appelé Sursaut. Pourquoi j’ai créé Sursaut ? C’était le 6 février 2005, au lendemain de la mort du général Eyadéma, quand les militaires ont décidé de mettre son fils au pouvoir. Je me suis dit : “Mais ce n’est pas possible, les Togolais vont avoir un sursaut de dignité, un sursaut d’honneur et pourquoi pas un sursaut d’orgueil ! Ils ne peuvent pas accepter ça, le père est resté 38 ans ça suffit !”

Vous savez, le Togo a connu deux faits historiques « remarquables » au cours du XXe siècle : première colonie française à arracher son indépendance en 1960 et premier pays africain à subir un coup d’État militaire dès 1963, ourdi par la France et réalisé par un ancien sergent de la coloniale, Étienne Eyadéma. Depuis ce 13 janvier 1963, une nuit profonde s’est abattue sur le peuple togolais.

D’où le nom de mon mouvement.

Ce n’est pas un parti politique mais un grand mouvement de tous ceux qui veulent le changement. J’irai l’officialiser en rentrant car je ne peux pas non plus rester complètement inactif alors qu’on tue mes frères et sœurs. C’est normal aussi avec mon expérience que je prenne du recul et que j’essaie d’aider l’opposition dans son combat. Je ne le fais pas en sous-main mais en totale transparence. Je rencontre les gens que je dois rencontrer, je leur parle ouvertement du Togo.

Est-ce qu’on vous verra dans la rue ?

Ah oui, je serai sur le terrain dans la rue. J’ai compris qu’en fait le gouvernement togolais est inapte au dialogue. Ça ne sert à rien de se cacher derrière ces gens-là. S’ils doivent partir, c’est par la force qu’ils partiront. C’est par la volonté du peuple togolais, c’est par la contestation, c’est par les manifestations ; parce que figurez-vous que moi j’ai participé aux négociations de Ouagadougou en 2006 avec Blaise Compaoré. L’Accord politique global (APG), j’y ai participé, je l’ai écrit avec les autres leaders parce que je pensais qu’on pouvait y arriver. Eh bien depuis 2006, il n’y a pas une seule mesure qui a été portée. Je ne peux plus croire à ce dialogue avec ce gouvernement, ce n’est pas possible, donc il ne reste que la pression de la rue à Lomé et je serai dans la rue.

Aux côtés de qui ? Jean-Pierre Fabre ou Tikpi Atchadam ?

Aux côtés des deux. Car je serai d’abord aux côtés du peuple togolais qui réclame aujourd’hui le départ de Faure Gnassingbé. Les opposants demandent le retour de la C-92, mais le peuple a dépassé ça, le peuple demande le départ de Faure. S’il avait dû revenir à la Constitution de 92, il l’aurait fait depuis longtemps. Depuis au moins 2006 ; il ne l’a pas fait, il ne le fera pas, donc il faut qu’il parte. Ça fait maintenant 12-13 ans qu’il est arrivé au pouvoir, ça suffit, il n’a rien fait de bon.

Vous avez été assez dur avec l’opposition togolaise, il y a quelque temps, en lui disant que la politique se fait à l’Assemblée nationale et non dans la rue. Aujourd’hui, la politique semble se faire dans la rue, non ? Ou, du moins, la rue pousse les leaders de l’opposition à agir. Qu’en dites-vous ?

Mes reproches s’adressaient en particulier à Jean-Pierre Fabre, le président de l’ANC, avec qui nous avons lutté, mais il a trop vite fait d’avoir accepté un statut officiel d’opposant principal. Je me suis éloigné car je n’avais plus confiance, je ne voyais plus comment il pouvait continuer à se battre en acceptant cette fonction. J’ai été surpris de le voir plus combatif.

Il semblerait que vous menez sans en faire état des actions de diplomatie en faveur de l’opposition togolaise. Est-ce vrai ? Si oui, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Je vais voir ceux qui ont la possibilité d’influer sur le Togo ou du moins dans les instances internationales ceux qui sont susceptibles d’être sensibles aux discours de l’opposition. Et qui s’interroge sur le fait qu’au sein de la Francophonie, il y a un pays qui ressemble à la Corée du Nord ! Il y a une Corée du Nord en Afrique de l’Ouest dans l’espace francophone et ça ne peut plus durer. Et je le dis à tous ceux qui ont une voix un peu plus forte que la mienne. Je pense aux ministres des Affaires étrangères européens, même les chefs de gouvernement que j’ai l’occasion de rencontrer. J’ai obtenu un certain nombre de rendez-vous ; et je ne m’en cache pas.

Quelle est la part de votre mouvement Sursaut dans cette lutte pour la démocratie au Togo ?

Le mouvement Sursaut a pris le temps de réfléchir. L’avantage que nous avons sur les opposants nationaux sur place, c’est qu’eux ont le nez sur le guidon. Ils ne voient plus les choses. ils ne peuvent se projeter dans l’avenir. Nous, on regarde ça d’un peu plus loin, mais ce pouvoir, on ne peut l’arrêter que comme ça. J’ai compris que les négociations, ce n’est pas possible, c’est à la force qu’il faut y aller. C’est-à-dire qu’il ne faut pas que nous ayons peur de mourir. L’armée ne pourra pas tuer un million de personnes, il y a des exemples historiques de ça. Prenez l’Inde et le mouvement mené par Gandhi. Le gouvernement a été obligé de s’arrêter devant les corps humains, parce qu’un gouvernement ne peut pas tuer tout son peuple sinon sur qui va-t-il gouverner ?

Il faut aussi qu’on parle aux militaires. Il faut qu’on les amène à réfléchir, qu’ils comprennent que ceux qui donnent les ordres seront partis, donc notre message aux militaires togolais est simple : ne tirez plus sur vos mères, ne tirez plus sur vos sœurs. Le combat que nous menons vous concerne aussi. Il concerne tout le monde justement.

Les anciens chefs d’État du Ghana et du Nigeria ont apporté leur soutien à l’opposition togolaise. Est-ce une bonne chose ?

Vous voyez bien tous ces médiateurs qui défilent au Togo, ce n’est pas nouveau. Ça ne date pas d’hier mais des années 1990. Moi j’ai été de tous les combats avec ces gens-là, aucun d’eux n’a fait aboutir nos revendications. Le Togo a pris 22 engagements vis-à-vis de l’Europe, il n’en a tenu aucun. Quand ils ont tué en 2005 un millier de personnes, l’ONU a envoyé son rapport au gouvernement et demandé des comptes, ils n’ont pas répondu. C’est un gouvernement de voyous ! Et, ironie de la situation actuelle : le président de cette institution, désigné par les chefs d’État, n’est autre que… Son Excellence M. Faure Essozimna Gnassingbé ! Quel paradoxe !

Aujourd’hui, seuls les anciens chefs d’État du Ghana (Jerry Rawlings) et du Nigeria (Obasandjo) ont ouvertement pris position pour soutenir le peuple togolais dans sa lutte pour la liberté.

Dans une organisation démocratique, le chef de l’État togolais, qui, de surcroît, est le seul à avoir refusé la décision de la Cedeao d’engager tous les dirigeants membres à respecter l’obligation des deux mandats présidentiels successifs, ne pourrait en aucun cas être éligible à la tête de l’organisation régionale. Il devrait d’office avoir été disqualifié…

Comment voyez-vous l’après ? Quelle transition se dessine ? Et quelle société togolaise se dessine actuellement ?

Du point de vue formel, il faut bien sûr qu’il y ait une transition pour passer de ce pouvoir dictatorial à une transition et des élections pacifiques. Des fonctions que je suis moi-même prêt à exercer, mais le pouvoir au Togo ne m’intéresse pas en tant que tel. Mais animer la transition et passer le témoin à d’autres, oui. Les Togolais n’ont pas besoin de moi, mais il faut que j’accompagne ce mouvement de changement.

Ma vision de la société tient en six points réfléchis autour des besoins des Togolais. Vous savez que l’accès à la nourriture pour tout le monde n’est pas une réalité au Togo. La santé pour tous les Togolais, l’éducation, et je rêve d’une société où le système économique, politique et militaire ne repose pas uniquement sur l’ethnisation. Parce qu’avec ce régime, ce n’est pas le nord du Togo qui est atteint, c’est l’ethnie kabyé qui a commis tous ces crimes. Eyadéma avait donné des instructions claires sur le fait que les autres populations ne devaient jamais aller au pouvoir. Le pouvoir doit rester concentré entre les mains d’une seule ethnie et famille.

Propos recueillis par Viviane Forson

Source: lepoint.fr

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