Koua Justin à propos des élections du 13 octobre 2018: «Je suis triste et j’ai honte pour notre pays»

Koua Justin à propos des élections du 13 octobre 2018: «Je suis triste et j’ai honte pour notre pays»

Le Temps: Quel sentiment vous anime après les élections municipales et régionales couplées du 13 octobre dernier ? 

Koua Justin: Un sentiment de tristesse et de honte pour mon pays. Tristesse parce que la démocratie est définitivement ensevelie dans mon pays. Nous sommes sous domination d’un régime profondément despotique, qui a érigé la tricherie en système. Honte, parce que ce despotisme plonge le pays dans le ridicule. Et notre pays est livré au déshonneur. La Côte d’Ivoire ne mérite pas une telle Cei. Youssouf Bakayoko et ses collaborateurs sont profondément corrompus. Une élection sans stickers, des procès-verbaux falsifiés, des urnes bourrées, des listes électorales tronquées, des militaires en campagne, des présidents de bureaux de vote en campagne pour des candidats, enfin des résultats tripatouillés. Je suis triste et j’ai honte pour mon pays.

Le Temps: Mais finalement, l’on retient qu’il y a eu élection…

Koua Justin: Vous, Monsieur Gbané, vous appelez le cafouillage du 13 octobre dont nous avions tous été témoins élections ? Non, cher ami, il n’y a pas eu élections le 13 Octobre. Partout dans les localités, c’était un désordre, un cafouillage généralisé coordonné par Youssouf Bakayoko et sa Cei.

Le Temps: Mais la Cei a donné des résultats et il y a eu des vainqueurs et des perdants…

Koua Justin: Dans ce cafouillage-là, les plus forts, les plus puissants, mais surtout les gens de la Cour du Prince et leurs partenaires se sont octroyés des victoires avec bien sûre l’onction de Youssouf Bakayoko lui-même membre de cette Cour. C’était, excusez-moi du terme, un grand n’importe quoi.

Le Temps: On vous attendait dans le boycott actif de ces élections vu que vous aviez annoncé des actions au lendemain du meeting d’Anono pour empêcher le déroulement des élections municipales et régionales.

Koua Justin: Le boycott actif n’était pas le mot d’ordre donné par les responsables de notre plate-forme, même si personnellement cela m’avait effleuré l’esprit un moment. Le mot d’ordre de la plate-forme Eds et du Fpi était plutôt de se tenir loin, très loin de ce cafouillage électoral. C’est ce que nous avions fait observer à tous nos militants. D’ailleurs, nous avions des informations et recoupements, nous au niveau de la Jeunesse-Eds, qui indiquaient que le Rdr s’activait à déployer des actes de barbaries de grandes envergures pour fortifier son despotisme sur les ivoiriens. Nous savions que, par endroit, des candidats recrutaient des loubards pour perpétrer la violence sur leurs adversaires. Nous savions que des candidats étaient même prêts à tuer, s’il le fallait, pour s’auto-déclarer vainqueur, nous savions que des candidats agresseraient des présidents de bureaux de vote non acquis à leur cause, et s’attaqueraient même à des sites de vote. Au vu de toutes ces informations que nous avions, nous ne pouvions que nous tenir loin de ce cafouillage électoral, et surtout ne rien entreprendre pour ne pas que le Rdr nous impute ses actes de violences. Connaissant le Rdr, il n’hésiterait pas à nous incriminer de leurs propres crimes.

Le Temps: Pour vous, ces violences sont du fait du Rdr ?

Koua Justin: Bien sûre que oui ! Le régime Rdr avait la responsabilité de refonder la Cei pour que les ivoiriens participent à des élections paisibles, tranquille, transparente et crédibles. Le régime Rdr a refusé et s’est entêté à faire organiser les élections par une Cei obsolète, désuète, incompétente et inféodée au Rdr. La Cei de Youssouf Bakayoko, parce qu’elle est au service du Rdr pour faire gagner les candidats du Rdr, a encore une fois, comme en 2010, livré la Côte d’Ivoire au ridicule, faisant 11 morts, plusieurs blessés et d’énormes dégâts matériels.

Le Temps: Peut-on dire que le Fpi et Eds ont eu raison de demander à leurs militants de se mettre loin de ces élections ?

Koua Justin: Absolument. Nos responsables sont des clairvoyants politiques. J’avoue que chaque jour, ils me séduisent davantage par la qualité de leurs lectures de la situation socio-politique. Le président Sangaré Abou Drahamane et le professeur Georges Armand Ouégnin, dans une analyse de la situation politique, nous ont communiqué à quelques jours des élections ce que ferait le régime Rdr pour imposer son hégémonie sur la Côte d’Ivoire. Sangaré nous demandait expressément de nous tenir loin de ces élections locales qui, à son avis, dans ce contexte actuel de désamour entre le Pdci et le Rdr, pourraient enregistrer des dégâts importants, voire même des pertes en vies humaines. Il nous recommandait la vigilance pour ne pas que nos militants soient victimes des effets collatéraux de ce désamour entre ces deux partis hier alliés. Et lui et professeur Ouégnin ont eu effectivement raison de demander à leurs militants de se tenir loin de ces élections. Vous aviez vu vous-même, ces élections se sont transformées en bagarre généralisée.

Le Temps: Certains disent que si le Fpi n’avait pas boycotté ces élections, le Rdr allait être confiné au Nord. Qu’en pensez-vous ?

Koua Justin: Je respecte leur analyse, mais je ne la partage pas. Le Fpi ne peut pas se rendre complice de la mort des ivoiriens. On ne peut pas inviter les ivoiriens à un rendez-vous de mort. Ça jamais. C’est pourquoi nous avions insisté pour qu’on reforme la Cei avant les élections, simplement parce que nous savions que la Cei de Youssouf Bakayoko ne pouvait pas conduire le destin électoral des ivoiriens. Pire, on a des bandes armées à la solde du Rdr qui s’immiscent dans les campagnes électorales et même dans les votes, et qui n’hésitent pas à tuer. Non, cher ami, jamais le Fpi n’invitera les Ivoiriens à s’accommoder et s’accoutumer au despotisme pratiqué dans notre pays. Comment aller à des élections dont les résultats sont connu d’avance ? Comment aller à des élections où le Rdr, avec la complicité de la Cei de Youssouf Bakayoko préparent la chienlit ? Nous, Fpi, nous voulons offrir la vie aux Ivoiriens et non la mort. Le Fpi ne pouvait donc pas cautionner cette mascarade et s’associer à la violence. Nous sommes des démocrates. Nous ne pouvons pas être là où il y à la violence. Nous pensons aux Ivoiriens, nous pensons à l’être humain. Nous voulons porter les aspirations des Ivoiriens et non les conduire à la mort. Il faut éviter la mort aux Ivoiriens. Nous savions que le Rdr se préparait à offrir la mort aux Ivoiriens. Il était donc de notre devoir de les en prémunir. C’est ce que nous avons fait.

Le Temps: Au cours du meeting d’Anono, vous aviez interpellé le Pdci de ne pas aller à ces élections au risque de se faire humilier. Est-ce qu’aujourd’hui les faits ne vous donnent pas raison ?

Koua Justin: C’est vrai que les faits nous donnent raison, mais je veux vous dire que le Pdci est un parti souverain qui a son calendrier propre, et est donc responsable de ses actes. Je ne voudrais pas dire davantage à ce sujet. Mais nous sommes heureux d’entendre le président Bédié dénoncer au cours du congrès du Pdci, l’immixion du chef de l’Etat Alassane Ouattara dans la proclamation des résultats desdites élections.

Le Temps: Pensez-vous le Pdci est bien placé pour le dire, alors que ce parti a été prévenu ?

Koua Justin: Ce n’est pas cela mon sujet. Ce n’est pas qui place les gens pour dire ce qu’ils doivent dire.

Le Temps: Quel est votre sujet alors ?

Koua Justin: Le sujet c’est que les Ivoiriens ont besoin de démocratie. On veut aller à des élections régies par des lois et non par la volonté d’un individu. On veut avoir une Cei consciente de ses responsabilités dans la stabilité de la Côte d’Ivoire. On veut ici et maintenant la réforme de la Cei. Pour vous dire vrai, cher ami, les Ivoiriens veulent vivre sous domination des lois, riens que des lois et non sous les humeurs d’un chef d’Etat. Nous demandons simplement d’appliquer les conditions standards de la démocratie, dans notre pays, mais c’est difficile pour le chef de l’Etat.

Le Temps: Quelles sont ces conditions élémentaires ?

Koua Justin: Mais c’est tout simplement le règne de la loi. Or, depuis 2011, la Côte d’Ivoire est devenue un pays sans loi, donc un pays de non droit. Les Ivoiriens sont pris en otage par les caprices des responsables du Rdr. On ne peut plus continuer comme cela. Il va arriver un jour où les Ivoiriens seront obligés de prendre leurs responsabilités et se défaire de cette dictature qui les ronge et qui les conduits de jour en jour au cimetière. Moi, j’en appelle au peuple. Peuple, lève-toi et libère-toi de ce joug despotique !

Le Temps: Mais pensez-vous que le Pdci est prêt pour le combat de la démocratie ?

Koua Justin: En tout cas, le Pdci qu’il soit prêt ou pas, doit s’engager dans le combat pour le triomphe de la démocratie dans notre pays. Après qu’il ait aidé le despotisme à se fortifier dans notre pays, après qu’il ait pratiquement servi d’échelle pour que la dictature s’enracine dans notre pays, le Pdci doit prendre conscience des dégâts que cause son allié d’hier le Rdr dans le quotidien des ivoiriens et s’engager à réparer ce tort. Le Fpi appelle le Pdci et les autres formations politiques, l’ensemble des organisations de la société civile, toutes les forces vives du pays à se rassembler pour imposer la démocratie au régime du Rdr. Nous appelons au rassemblement de tous les fils et filles de la Côte d’Ivoire pour dégager le despotisme de notre pays et construire un Etat de droit.

Le Temps: Avec ces élections, la société civile, les médias nationaux et internationaux ont vivement critiqué la Cei. N’avez vous pas eu tort d’avoir eu trop tôt raison?

Koua Justin: Tout le monde nous donne raison aujourd’hui. Nous avons décrié depuis 2011, que la Cei est obsolète et incompétente. Quand Edsa été constitué, elle a porté ce combat. Les Ivoiriens dans leur ensemble ont crié pour dire que la Cei est obsolète. Heureusement pour nous, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples s’est associée à nous pour dire que la Cei est obsolète et désuète. À notre dernier meeting d’Anono, nous avons réitérer que cette Cei de Youssouf Bakayoko ne pouvait pas conduire le destin électoral des Ivoiriens. Mais le régime Rdr s’est entêté pour aller à ces élections en faisant confiance à une Cei en laquelle aucun ivoirien n’a confiance. Après tous ces 11 morts, ces violences, il est temps ici et maintenant, que le chef d’Etat convoque les acteurs politiques et la société civile pour la refonte en profondeur de la Cei. Il faut, ici et maintenant, ouvrir le dialogue politique pour aborder les questions fondamentales qui engagent l’avenir de la Côte d’Ivoire.

Le Temps: Vous avez tout le temps demandé la réforme de la Cei. Mais les choses ne semblent pas bouger. Ne pensez-vous pas que vous prêchez dans le désert ? Et que le chef de l’Etat vous ignore ?

Koua Justin: Ce serait dommage pour le pays, tout simplement. Et ce serait regrettable pour le régime Rdr. Je reste convaincu qu’avec le cafouillage électoral auquel Youssouf Bakayoko et sa Cei nous ont donné d’assister, chacun des membres de la Cour du chef de l’Etat appellera son attention sur la nécessité de refonder la Cei. Et le chef de l’Etat va ouvrir incessamment le dialogue politique pour qu’on parle des sujets d’intérêt national tels que la Cei, le Conseil Constitutionnel, la liste électorale, le découpage électoral, la question de la sécurité, de l’école, de la santé, de la mévente des produits agricoles, la libération des militaires encore en détention, le retour sécurisé des exilés. Et par-dessus tout, il nous faut courageusement, avec le régime, trouver le mécanisme commun pour aider au plus vite la libération du Président Laurent Gbagbo et du ministre Charles Blé Goudé.

Le Temps: Pensez-vous que ce dernier point relatif à la libération du Président Laurent Gbagbo et du Ministre Charles Blé Goudé peut intéresser le chef de l’Etat ?

Koua Justin: Si ça doit l’intéresser, lui qui a besoin de construire la stabilité, la paix et la tranquillité dans le pays pour réussir sa gouvernance. Il est plus conscient que vous et moi qu’il n’y a que le Président Laurent Gbagbo qui puisse dire un seul mot et apaiser le cœur des ivoiriens quels qu’ils soient et où qu’ils se trouvent. Le chef de l’Etat sait que l’homme politique capable de faire advenir la paix et la réconciliation en Côte d’Ivoire se nomme Laurent Gbagbo. A l’heure actuelle, avec le ridicule auquel nous avions assisté le 13 octobre dernier, il est dans son intérêt d’aider à la libération du Président Laurent Gbagbo pour lui donner les mécanismes d’une Côte d’Ivoire apaisée, réconciliée avec elle-même.

Le Temps: Que peut faire le chef de l’Etat, concrètement, à ce sujet ?

Koua Justin: Le chef de l’Etat et son gouvernement doivent écrire à la Cpi pour dire que la Côte d’Ivoire a urgemment besoin du Président Laurent Gbagbo pour engager son processus de réconciliation et la réussir. Un simple courrier à la Cpi. Parce qu’à la vérité, les ivoiriens n’attendent que le Président Gbagbo pour se réconcilier. C’est lui seul qui peut dire un mot et guérir les cœurs blessés et meurtris, surtout qu’en la matière, le régime n’a aucune proposition concrète et ne pose aucun acte concret pour réconcilier les Ivoiriens.

Le Temps: Et s’il ne le fait pas…

Koua Justin: Il ne rentrera pas dans l’Histoire. Et il aura traversé l’existence sans toutefois exister. Il n’aura posé aucun acte de bien, de positif durant toute sa carrière politique. Et les générations ne retiendront de lui que l’homme par qui le tissu social ivoirien s’est déchiré. Je ne veux pas qu’on retienne cette image du chef de l’Etat. A un moment donné de sa carrière, il faut savoir poser des actes d’utilité publique, et je l’y invite vivement, en faisant cette correspondance à la Cpi. Dans tous les cas, le Président Laurent Gbagbo sortira flanqué de vérité et de justice. Et quelle que soit la méchanceté de ses adversaires politiques qui l’ont conduit à la Cpi, il reviendra rempli d’amour, et, il leur servira l’amour et non la haine. Il engagera au lendemain de sa libération la réconciliation entre tous les enfants de la Côte d’Ivoire, il sèmera dans tous les cœurs la paix et fera naître la Nation.

Le Temps: Vous y croyez apparemment ?

Koua Justin: Personne ne peut m’enlever cette forte conviction. Je crois en ce grand homme, je crois en ce grand esprit. Je crois tellement en lui que je suis disposé à le servir de tout mon cœur.

Interview réalisée par Yacouba Gbané

Souce : Le Temps

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.