La curieuse convocation judiciaire d’un artiste franco-ivoirien (Par Fanny Pigeaud)

La curieuse convocation judiciaire d’un artiste franco-ivoirien (Par Fanny Pigeaud)

L’artiste franco-ivoirien Sidiki Bakaba est convoqué par la justice française pour meurtre, à la demande de la Côte d’Ivoire. Cette affaire pourrait être liée à son amitié avec l’ex-président Laurent Gbagbo et sentir le règlement de comptes.

Sidiki Bakaba n’en revient pas : cette grande figure de la scène artistique ivoirienne a reçu une convocation de la justice française pour le 6 juillet 2016 « en vue d’une mise en examen », à la demande des autorités judiciaires de la Côte d’Ivoire. Il est accusé de « meurtre, menaces de mort, complicité de violences, voies de fait, atteinte à la liberté individuelle » pour des faits « commis le 8 avril 2011, en tout cas courant 2011 à Abidjan et sur le territoire de Côte d’Ivoire ». Tous ceux qui connaissent bien Sidiki Bakaba s’étranglent de stupeur en découvrant ces charges : pour eux, l’affaire est grotesque. « De victime, je suis donc devenu bourreau ! », dit lui-même Sidiki Bakaba, qui ne voit qu’une explication à cette étrange procédure : il dérange le pouvoir d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire.

Artiste engagé, Sidiki Bakaba, 67 ans, a un parcours qui sort de l’ordinaire. Franco-ivoirien né en Côte d’Ivoire, il est un monument culturel à lui tout seul : depuis 45 ans, il est acteur de cinéma, de théâtre, metteur en scène, réalisateur. En France, il a travaillé avec Patrice Chéreau, Jeanne Moreau, Michel Piccoli, etc. Il a enseigné en France et en Afrique, formé plusieurs générations de comédiens ivoiriens. « C’est l’un des premiers acteurs africains hissés au rang de vedette à l’époque où les réalisateurs étaient les plus mis en valeur », souligne un journaliste qui connaît bien son histoire.

Les années 2000 occupent une place particulière dans la carrière de Sidiki Bakaba. Élu à la présidence de Côte d’Ivoire, en octobre 2000, Laurent Gbagbo lui a proposé de prendre la direction du Palais de la culture d’Abidjan. Gbagbo et Sidiki Bakaba se connaissent depuis longtemps : le premier, féru de littérature et d’histoire, a toujours suivi de près le travail du second. Sidiki Bakaba et son épouse et partenaire de travail, Ayala, d’origine française, ont donc posé leurs valises à Abidjan. Peinture, théâtre, ciné-club, littérature : les Bakaba ont ouvert les portes du Palais de la culture à tous les arts et à tous les publics. Au départ, ils pensaient rester deux ans à la tête de l’institution culturelle.

(…)

Sidiki Bakaba a filmé une partie des événements auxquels il a assisté « pour témoigner ». Le 9 novembre 2004, il était à Abidjan lorsque l’armée française a ouvert le feu sur des civils non armés, tuant plus de 60 personnes. Les heures précédentes, il avait suivi avec sa caméra les manifestants dansant et chantant pour demander à l’armée française de quitter la Côte d’Ivoire, au lendemain du « bombardement de Bouaké ». Un détachement de plusieurs dizaines de chars était alors positionné aux environs de la résidence officielle du chef de l’État, comme s’il se préparait à renverser Gbagbo. Après la fusillade, Sidiki a filmé les morts, les blessés, écouté des jeunes plaidant pour que la France respecte enfin la souveraineté de la Côte d’Ivoire. « Je veux que le monde entier sache que les Blancs ont tué mon enfant », lui a dit la mère d’un jeune homme à la tête explosée par les tirs français. Il a aussi recueilli la parole de Bernard Dadié expliquant : « Notre lutte d’aujourd’hui rejoint celle d’hier : c’est la lutte pour une indépendance totale, pour qu’on ne soit plus les valets des autres. » Sidiki a fait un film avec tous ces éléments, intitulé La Victoire aux mains nues. Mais Gbagbo a refusé qu’il soit diffusé par la télévision ivoirienne : « Il voulait ménager les susceptibilités de ses adversaires, persuadé que c’était le prix à payer pour avoir la paix. » Les Bakaba ont contourné cette décision : le film a été diffusé en Mondovision, et projeté au Palais de la culture d’Abidjan ainsi que dans des festivals consacrés aux droits de l’homme en Europe.

« J’ai écrit au président pour lui dire que j’étais à sa disposition, je n’ai pas eu de réponse »

En octobre 2010, Gbagbo a nommé Sidiki Bakaba ambassadeur. Mais, presque aussitôt, la Côte d’Ivoire a été à nouveau déstabilisée : l’élection présidentielle de novembre 2010 s’est mal finie, Gbagbo a été déclaré vainqueur par le Conseil constitutionnel, tandis que Ouattara a été considéré gagnant par la « communauté internationale ». Lorsque cette crise post-électorale s’est transformée en guerre, Sidiki en a été l’une des nombreuses victimes. Il a d’abord assisté au début des bombardements, à Abidjan, sur la résidence officielle du chef de l’État, où se trouvait Gbagbo : du 4 au 11 avril 2011, des hélicoptères français ont pilonné cette grande bâtisse, située dans la même rue que la maison des Bakaba. Sidiki a repris sa caméra. Il se souvient en particulier des nombreuses femmes rassemblées et chantant autour de la résidence présidentielle pour soutenir Gbagbo, alors que « ça tirait dans tous les sens » et qu’il y avait « des corps partout ».

Le 8 avril 2011, il a participé en plein chaos à une opération de secours de personnalités proches de Gbagbo, menée dans Abidjan par des militaires ivoiriens – l’armée régulière est restée fidèle aux institutions ivoiriennes reconnaissant Gbagbo président. Il a ainsi assisté au sauvetage d’un ex-ministre partisan de Ouattara, Joël N’Guessan, récupéré près de chez lui « dans les broussailles », et amené à la résidence présidentielle. Un neveu de N’Guessan, Stéphane Kipré, par ailleurs gendre de Gbagbo, se trouvait dans le véhicule militaire qui l’a exfiltré. « C’était une opération risquée : il y avait des tirs partout », se souvient Sidiki, qui a vu ensuite Gbagbo accueillant et réconfortant N’Guessan à la résidence.

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