La déportation des résistants Ivoiriens: une tradition française

La déportation des résistants Ivoiriens: une tradition française

Le 30 novembre 2011, le préfet (cette expression est de Mme DAGRI Diabaté) Alassane Dramane Ouattara, sous  les instructions de ses maîtres français faisait transférer le président Laurent Gbagbo à la Haye. Le jeudi 22 novembre 2012 dernier, il s’agissait de la déportation de son épouse  Simone. Si pour beaucoup de personnes, notamment, les Ivoiriens, c’est par ces récents évènements qu’ils découvrent les déportations, et aussi les exils, des leadeurs Ivoiriens, il nous a paru nécessaire de nous replonger dans l’histoire de la Côte d’Ivoire pour comprendre  que ces pratiques  sont très anciennes et de coutume  française.

1.  La grandeur de la France, motif de l’agression des Peuples africains

Après la chute de Napoléon, en 1815, la France espérerait  redevenir cet empire qui avait dominé l’Europe. Mais, sa défaite, en 1870, face à la Prusse, lui a finalement fit comprendre qu’elle ne devait plus s‘illusionner. Ainsi, remettant à l’ordre du jour  la logique « de la conférence de Berlin (du 15 novembre 1884 au 26 février 1885) qui définit les conditions de partage de l’Afrique noire », la France, à l’instar des autres puissances impérialistes européennes, va chercher à mener des guerres contre des peuples africains. Ces guerres qui seront baptisées de « colonisatrices », n’auront, en réalité, pour seul motif,  pour ces puissances que leur  soi-disant  « grandeur ». C’est ce que l’historien et écrivain français Leroy-Beaulieu (1842- 1912), partisan de la colonisation, écrira, en 1870 :

« A côté de ces géants que sera la France ? Un souvenir s’éteignant de jour en jour. Notre pays a un moyen d’échapper à cette irrémédiable déchéance. C’est de coloniser. La colonisation est pour la France une question de vie ou de mort. . Un peuple qui colonise est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future. »

Pour mettre en exécution leurs plans de domination, la France et les autres puissances européennes, utiliseront deux procédés :

L’annexion : « C’est  le procédé le plus simple, (…)  qui eut pour résultat d’accroitre l’espace national de l’Etat colonial.».

Le protectorat : « Il fut utilisé lorsque les Etats coloniaux se trouvèrent en présence de pays qui étaient indiscutablement des Etats souverains (…) ou lorsqu’ils voulaient ménager les susceptibilités des puissances rivales. »

Si, apparemment, ces deux procédés divergent dans la forme,  il n’en demeure  pas moins que ce  deux procédés avaient la même finalité. En effet, ce sont des systèmes de connivence pour les Européens qui visaient à opprimer et à exploiter des Peuples dominés, notamment les Africains.  Car, au-delà de ces différences formelles, ces deux systèmes, furent en réalité les mêmes.

« Dévié de ses principes originels, le protectorat aboutit finalement à des résultats analogues, sinon identiques, à ceux de l’annexion »

Mais contrairement à ce que pensaient les Européens, les Africains ne furent pas dupes. Ce faisant, ils (Africains) vont s’opposer à ces occupations déguisées.  Cette opposition va se concrétiser par une organisation stratégique et militaire, malgré la disproportionnalité des moyens,  donnant lieu à une résistance farouche pendant de nombreuses années. Et, les peuples Ivoiriens ne seront pas en reste, notamment  vis-à-vis de la France. Ce qui fera l’objet de regard par la suite.

2.  De la résistance à la déportation des leaders Ivoiriens

La France, pour masquer les vraies intentions impérialistes, tentera de faire croire aux Ivoiriens qu’ils doivent signer des accords avec elle. Et ces  leurs profits. Mais ces derniers n’étaient pas dupes. Ils savaient que seuls les Français avaient leurs intérêts.

2.1 Des subterfuges de la France pour cautionner leur agression impérialiste

La France, dans sa politique d’agression va utiliser plusieurs subterfuges pour atteindre leurs objectifs : agresser ces peuples Ivoiriens, puis occuper leur territoire. Le premier consistera à faire croire qu’ils entament des négociations en vue d’aboutir à la signature des traités de protectorat. Cela va commencer avec les Chefs du bourg de Tiassalé qui vont refuser : « C’est en 1889 que l’administration française, préoccupée d’étendre son contrôle vers l’intérieur de la Côte d’Ivoire entama des pourparlers diplomatiques avec l’important bourg de transit de Tiassalé, (…), en vue d’établir un protectorat. Enseignés par l’exemple des peuples côtiers soumis aux contraintes administratives et douanières, dépossédés de leurs privilèges commerciaux, les chefs de Tiassalé s’opposèrent à la pénétration coloniale… »

Ensuite, la France va trouver autre subterfuge pour attaquer les Ivoiriens sans leur déclarer, ouvertement, la guerre.  Cela rappelle, étrangement, la situation de novembre 2004, où elle  va prétexter la mort de neuf (9) personnes à Bouaké (8 soldats français et un américain). Cela conduisit même la France, le 7 novembre 2004, à l’hôtel Ivoire, à assassiner 67 Ivoiriens.

« La mort de deux commerçants – aventuriers à Tiassalé, en 1891, servit de prétexte pour entamer la conquête militaire

Le denier élément : la propagande. Elle est relative  à proclamer la Côte d’Ivoire comme sa colonie, en 1893. En effet, le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire, selon France, devenait une colonie française. Alors que cela ne correspondait pas à la réalité. Cela pour deux raisons :

La première est qu’à cette date, les Français n’occupaient qu’une partie du littoral ivoirien, plus le bourg de Tiassalé qu’ils venaient à peine de conquérir après deux années de batailles contre ce petit bourg aux populations, presqu’aux mains nues par rapport à la France. Car ces populations étaient moins pourvues en armes que la France.

« La pénétration coloniale débute avec les représailles françaises de 1893 contre le bourg de transit de Tiassalé. »

Secundo, outre ces populations, les autres Peuples Ivoiriens, notamment les Baoulé s’opposaient et résistaient à cette occupation.

« Ce n’est qu’en 1913, soit plus de vingt années plus tard, que prit fin la résistance armée des Baulés, sans doute une des plus vigoureuses et des plus longues que connut l’ouest africain. »

2.2 Ivoiriens, dans leur ensemble, s’opposent à l’agression et l’occupation française

Comme je l’ai mentionné, les Baoulé à la suite de l’agression du bourg de Tiassalé ont opposé une résistance armée farouche jusqu’en 1913. Ils ne furent pas les seuls ? J’en évoquerai de manière non exhaustive quelques unes :

« Elle (la pénétration pacifique ) est marquée par quelques grandes batailles, comme celle de Bonoua en 1894, celle la colonne de Braulot en 1897, celle de Salèkro en 1902, qui ne sont pas toujours à l’avantage des troupes coloniales

À l’ouest, les Blapo et les Tiépo font de la résistance après même que « des postes militaires soient installés à Sassandra, Grand-Béréby et Tabou en 1893. (…). Cette prise de possession française suscite la résistance des Krou, en particulier celle des Blapo et des Tépo organisés en fédération de villages. (…) Les Blapo s’insurgent les premiers sous la direction du chef Paio qui est arrêté en décembre 1896. Les Tépo engagent les hostilités en 1899 (…). La résistance est coordonnée par le chef Siahié et touche les principaux villages comme Grabo, Blidouba, Ouaddey et Olodio. Elle tient tête à trois colonnes répressives qui se succèdent de mars à avril 1899. (…). Le chef Siahié est destitué et toute la région Tépo est occupée militairement. »

Les Wê (Guéré et Wobé- qui ont coalisé avec les Dan (yacouba), vont résister jusqu’à la création du Parti Démocratique de Côté d’Ivoire : «Dans l’ouest, les opérations militaires contre les résistances des Dan, Toura et Wê commencent en décembre 1910 et se poursuivent jusqu’en décembre 1913.  (…). Des opérations de police sont encore nécessaires en 1914 et 1915 pour que l’Ouest soit définitivement conquis. ( . .). Et effectivement la région de Man est remise sous administration militaire jusqu’en 1912, celle de Toulepleu à Taï le restera jusqu’en 1946. »

Au nord, « les Koulango et les Lobi, (…) étaient englobés dans le royaume de Bouna (…). Mais la résistance française est incertaine en raison de l’hostilité persistante des Lobi. (…). À la fin novembre 1920, (…) Les Lobi sont défaits et désarmés. »

Différents Peuples vont établir des alliances pour résister : « Les différents sous-tribus, à savoir les Kpoouébo, les Adaou, les Dida, les Moronou et les Assabou concluent une alliance sous la direction du chef Ya Djè pour résister aux Français.»

2.3.  La France déporte les résistants Ivoiriens

Après ces quelques résistances les Français vont déporter les leaders. Et lorsqu’il s’gira des chefs, ils seront remplacés par des hommes sûrs, en faite des « collabos » comme on en connait, hélas, encore de nos jours.

« À la fin de 1911, l’écrasement militaire de la résistance, l’occupation et le quadrillage du pays, le regroupement des villages sous le contrôle de notables sûrs, la destruction de près de 25 000 fusils et l’internement en Mauritanie et au Dahomey de 182 meneurs (chefs, féticheurs et chefs de guerre mettent fin (…) au soulèvement armé (…) dans Baulé »

On notera, en outre,  que même pendant la période que les Français ont baptisée de « pénétration pacifique » les Ivoiriens livraient des batailles pour défendre leur territoire envahi par la France.

En pays Bété, principalement, sous la conduite de Zokou Gbeuli que s’est organisée la résistance contre l’agression française :

« Ce dernier  (Zokou Gbeuli) s’emploie à rassembler tous les villages de la région pour s’opposer aux Français. (…). Les principaux guerriers bété sont exécutés et leurs têtes exposées sur des piquets pour faire des exemples. (…) Une seconde insurrection est déclenchée le 30 octobre 1907 toujours à l’instigation de Zokou Gbeuli. (…) . Des chefs de guerre comme Boguié Rabet, Sakré Sokia, Gagbongouo Koré sont tués.  Et Zokou Gbeuli, l’âme de la résistance est arrêté et emprisonné à Zuenoula. La région n’est pas pacifiée pour autant. »

Les Agni qui vont s’opposer comme les autres, «  cesseront toute résistance qu’en 1908 ».

Malheureusement, après la reddition des Agni,  « (…) les principaux chefs qui s’étaient opposés aux Français et qui ne s’étaient pas suicidés comme Aka Tehoua et Ebrin Boto, sont arrêtés et déportés au Sénégal. »

Il en sera de même :

des Akyés, après leur « reddition le 1er décembre 1909 ». En effet, « les chefs et les notables Akyé qui ont résisté, sont condamnés respectivement à dix ans et cinq ans

– d’exil dans le cercle du Bas-Cavally. ». Certains sont même  déportés en dehors du territoire ivoirien : «  (…) les notables d’Akoupé Kotobo Esse, Kadio Bede et Dré, ils sont condamnés, (…) à deux ans (…) à Port-Etienne en Mauritanie ».

– des Adjoukrou, après l’occupation des villages de Toupa et Mopoyem, (…) le 9 décembre 1909, trente campements alentour sont détruits dans la même journée. Les résistants adioukrou sont arrêtés et condamnés à la déportation : le chef de guerre Dibi est  condamné le 24 juin 1910 à cinq d’exil à Port- Etienne»

– Des Gouro : « La fin des opérations en septembre 1913 permet une pause qui conduit à remettre le pays gouro sous administration civile. (…) . Le chef de guerre Sèrèblè Bi Bambou est arrêté et exécuté en 1915. Bliton Bi Goré, chef de guerre des Bonon est condamné à dix d’exil à Port- Etienne. »

– Les Ebrié : « Le chef de village d’Adjamé, Yapi Akpapa (…) est arrêté en septembre 1901 pour insoumission et incitation à la révolte et déporté au Gabon ou il mourra.»

– Les Abouré : « Le roi de Bonoua Ahui Nogbou, le chef du village d’Adiowo, Okyoumou Kacou et Kadjo Amangoua  sont arrêtés et condamnés à la déportation au Gabon. Les deux premiers reviendront de leur exil en 1910, tandis que le dernier y décédera. »

Conclusion

Dans le seul but de leur grandeur, la France comme les autres puissances impérialistes européennes,  décidèrent, de manière unilatérale, d’agresser d’autres Peuples, notamment les Africains.  Cette occupation, ces puissances la baptisèrent « colonisation ». Les Ivoiriens, à l’instar des autres Africains n’ont pas été épargnés. Ils ont été confrontés à la barbarie française.  Malgré les rapports de force qui ne leur étaient pas favorables au départ, les Ivoiriens ont, presqu’à l’unanimité, opposé une résistance pendant des décennies pour défendre leur indépendance et leur territoire. Pour arriver à ses fins, la France, qui s’autoproclame « pays des droits de l’homme » eut recours à des exécutions, des emprisonnements et aussi des déportations des leaders Ivoiriens. Elle envoya une grande partie des résistants ivoiriens au Congo, en Mauritanie, au Sénégal et au Dahomey.

Ces évènements, si elles sont sues par certains et ignorés par d’autres, nous ont paru importants. Car ils ont une portée historique ; et nous rappellent à quel point ce qui nous a été servie jusque-là ne sont qu’idéologie et propagande.

Tapé GROUBERA

Président du Mouvement pour la Renaissance de l’Afrique.

m.moraf@yahoo.fr

J-N LOUCOU, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, CERAP, pages 32-33

P-François GONIDEC et V. M TRAN, Politique comparée du tiers monde, Monchrétien, 1980, pages 30 et 31

P-François GONIDEC et V. M TRAN, Politique comparée du tiers monde, Monchrétien, 1980, page 30

P-François GONIDEC et V. M TRAN, Politique comparée du tiers monde, Monchrétien, 1980, page 31

P-François GONIDEC et V. M TRAN, Politique comparée du tiers monde, Monchrétien, 1980, page 33

J-P CHAUVEAU, La colonisation « appropriée » in La colonisation : rupture ou parenthèse ?, L’Harmattan, 1987, page 57

PARIS MATCH du 23 au 29 décembre 2010, page 48

J-P CHAUVEAU, La colonisation « appropriée » in La colonisation : rupture ou parenthèse ?, L’Harmattan, 1987, page 57

Idem, page 72

J-P CHAUVEAU, La colonisation « appropriée » in La colonisation : rupture ou parenthèse ?, L’Harmattan, 1987, pages 57-58

J-N LOUCOU, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, CERAP, page 49

Idem, 69 et 70

J-N LOUCOU, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, CERAP, pages 10 4 et 105

J-N LOUCOU, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, CERAP, pages 106 et 107

Idem, page 93

Idem, page 100

Idem, pages 74 et 75

J-N LOUCOU, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, CERAP, pages 78 et 80

J-N LOUCOU, Côte d’Ivoire : Les résistances à la conquête coloniale, CERAP, page 82

Idem, page 103

Idem, page 67

Idem, page 67

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