Sa veuve le décrit comme un homme “aux facettes multiples”, “qui lisait en elle comme personne”. Chris Kyle, ancien sniper de l’armée américaine tué en 2013, à l’âge de 38 ans, a inspiré le film de Clint Eastwood American Sniper, en salles mercredi 18 février. Sa vie s’est déployée sur deux continents. D’un côté, une carrière hors norme de tireur d’élite en Irak, qui lui a valu la réputation de sniper le plus létal de l’histoire des Etats-Unis. De l’autre, la tentative de retrouver une vie familiale apaisée au Texas, après dix ans d’opérations meurtrières.

“The Legend”, tel que l’appellent ses anciens camarades au sein du corps d’élite des Navy Seals, a raconté son incroyable trajectoire dans une autobiographie,American Sniper, publiée un an avant sa mort. Ce texte et différentes interviews accordées aux médias permettent d’en savoir un peu plus sur cet homme campé par Bradley Cooper sur grand écran. Portrait d’un patriote qui fascine les Etats-Unis.

Un va-t-en-guerre sans états d’âme

Chris Kyle a 24 ans lorsqu’il s’engage. Très vite repéré pour ses qualités physiques et sa détermination, il intègre les Navy Seals Team 3. Cette armoire à glace de 1,88 mètre pour 110 kilos mène quelques opérations secret-défense avant d’être projeté en Afghanistan puis quatre fois en Irak, toujours en tant que sniper. Son premier “confirmed kill”, tel qu’il le présente, remonte à mars 2003. Au total, il en compterait 160. Officieusement, certains parlent du double.

L’intervention en Irak était-elle construite sur des mensonges de l’administration Bush Jr ? Le marine jure qu’il détient des preuves du contraire. “Si je vous disais tout ce que les forces spéciales ont trouvé”, glisse-t-il, énigmatique, au Figaro en 2012. Chris Kyle ne s’en cache pas, il aime la guerre. “Quand on signe, on le fait pour partir en opération, affirme-t-il lors d’une interview à Time (en anglais). On ne le fait pas pour rester chez soi ou aller au café du coin et dire aux gens : ‘Hey, regardez, j’ai le trident des Navy sur mes vêtements !’

Quand la journaliste américaine lui demande s’il regrette d’avoir éliminé autant d’insurgés, il tranche sèchement : “Non, pas du tout. (…) J’ai péché tout au long de ma vie. Quand je serai auprès de Dieu, je devrai lui parler d’un tas de choses. Mais tuer ces gens n’en fera pas partie.” Lors d’un entretien avec le journal texan D Magazine (en anglais), il va plus loin : “Je regrette de ne pas avoir pu en tuer plus avant qu’ils ne tuent mes gars.” A force de performances en Irak, sa tête est mise à prix, 80 000 dollars. “En rentrant chez moi, j’avais peur que ma femme me dénonce pour toucher la rançon”, plaisante-t-il sur le plateau de Conan O’Brien, en 2012.

Un enfant du Texas

Fils d’un diacre et d’une enseignante à l’Ecole du dimanche, Chris Kyle a été trimbalé durant son enfance sur les routes du Texas, son Etat de naissance et de cœur. D’anciens camarades racontent qu’il brandissait parfois le drapeau texan, en signe de victoire. Sur le terrain, “il préférait à son casque Kevlar une vieille casquette de l’équipe de baseball Longhorns. Il disait aux gens qu’il la mettait pour que l’ennemi sache que le Texas était représenté, que le Texan savait bien tirer”, racontent des anciens à D Magazine.

Adulte aussi, son foyer peine à trouver un port d’attache. A cause des déménagements imposés par l’armée, les deux enfants de Chris Kyle naissent en dehors du Texas. A chaque naissance, indique D Magazine, des membres de sa famille lui envoient une boîte remplie de terre provenant de l’Etat, afin que les pieds des nouveaux-nés touchent d’abord cette terre.

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Chris Kyle et sa femme Taya (lieu et date de la photo non précisés). (REX/SIPA)

Durant ses trois dernières années d’engagement, Chris Kyle ne passe que six mois auprès de sa femme, de sa fille et de son fils. Après dix ans de vie esseulée, son épouse menace de divorcer. C’est le déclic. Il rentre définitivement au Texas et fonde Craft International, une société d’entraînement militaire qui forme notamment des soldats au combat. Le logo de sa boîte : une tête de mort inspirée du comicsPunisher.

Un vétéran atteint de stress post-traumatique ?

L’ancien sniper survit à six attaques d’engins explosifs improvisés (IED), trois blessures par balles, et deux crashs d’hélicoptère. Conscient d’être “chanceux”, il s’engage auprès des vétérans dès son retour. En plus des opérations de soutien aux anciens d’Irak et d’Afghanistan, il entend céder tous les droits de ses mémoires : les deux-tiers aux familles de soldats tombés au combat, le reste à des associations de vétérans blessés. Chris Kyle participe aussi au show de téléréalité “Stars Earn Stripes”. Les recettes sont là aussi reversées à des associations d’aide aux vétérans.

Les premiers mois sans l’équipement de soldat sont rudes.”Quand vous êtes de retour au pays et que vous vous baladez dans un centre commercial ou un truc dans le genre, vous vous sentez comme une merde”, reconnaît-il dans D Magazine. Chris Kyle commence à boire. Il peine à contenir sa violence. Un jour, il manque de tuer un joueur de football en voulant venger un de ses amis rendu cocu par ce sportif, selon sa tactique personnelle du “câlin” étouffant. Mais il assure ne pas souffrir du syndrome de stress post-traumatique (SSPT), contrairement à bon nombre de ses anciens collègues.

Ironiquement, c’est cette maladie qui signe sa perte. La mère d’un jeune soldat souffrant de SSPT fait appel à lui, comme d’autres auparavant, dans l’espoir qu’une petite escapade avec ce marine légendaire remonte le moral de son enfant. Chris Kyle et l’un de ses amis emmènent ce militaire traumatisé au stand de tir. Le jeune homme use de son arme contre ses aînés, et les abat de plusieurs balles. Le sniper américain en récolte cinq dans le dos et une dans la tête, à bout portant.

Si “The Legend” est surnommé ainsi, c’est aussi qu’on le soupçonne d’avoir enjolivé, voire inventé certains moments de sa vie. Il assure que, pour chaque “confirmed kill”, il a rempli un document, et que l’administration américaine a vérifié chacun des tirs, mais plusieurs journalistes américains ne sont jamais parvenus à le vérifier.

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Une casquette Hooey reprenant l’écusson de Craft International, une tête de mort inspirée du comics “Punisher”.  (BRANDON WADE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Une autre histoire, dans sa vie civile cette fois, pose question. Chris Kyle aurait abattu, près d’une station-service, deux hommes qui tentaient de lui voler son véhicule. Ni la police locale, ni les stations des environs de ces prétendus faits n’attestent d’un tel événement, comme le souligne au Washington Post (en anglais) le journaliste Michael J. Mooney, qui a écrit un ouvrage sur Chris Kyle. Une troisième affaire l’oppose à l’ancien gouverneur du Minnesota Jesse Ventura, qu’il dit avoir frappé lors d’une altercation. L’homme politique nie en bloc et assure même ne l’avoir jamais rencontré. Pour ces allégations, il a fait condamner Chris Kyle pour diffamation, après sa mort. Sa veuve doit lui verser 1,8 million de dollars.

Que ces éléments soient vrais ou faux, ils participent de la légende de ce soldat que rien ne disposait à sortir de l’anonymat. Lui qui était passé de l’autre côté du miroir, qui s’était confronté aux situations les plus extrêmes, qui avait pleuré ses amis sur le champ de bataille et dû surmonter sa difficulté à vivre dans une société pacifiée, a mis en garde ceux qui seraient tentés de lire l’histoire trop naïvement. AuTime, il disait : “Vous vivez dans un monde rêvé. Vous n’avez pas la moindre idée de ce qui se passe de l’autre côté du monde.”

Par Ariane Nicolas

Source: francetvinfo.fr