La présidentielle de 2015, un produit de com’ (Par Théophile Kouamouo)

La présidentielle de 2015, un produit de com’ (Par Théophile Kouamouo)

C’est désormais officiel. Le premier tour de la prochaine élection présidentielle en Côte d’Ivoire se déroulera le 25 octobre prochain. Une élection « cruciale », nous dit-on, parce qu’elle doit marquer le « retour à la normale » après une longue crise politico-militaire. En réalité, sous les dehors d’un scrutin « démocratique », se jouera un grand moment de communication, voire un rituel fétichiste au bout duquel nous serons tous sommés de nous écrier : « Tout va très bien, madame la marquise ! » Le pays des Eléphants se transformera durant quelques semaines en gros « village Potemkine » qui devra, de gré ou de force, être le décor d’un film dont le scénario est écrit depuis plusieurs années. Ce film, c’est celui de la « renaissance », après la « descente aux enfers » de 2010-2011. Qui osera accuser les metteurs en scène et les commentateurs extatiques de ce « pseudo reality show » de sombrer, une fois de plus, dans l’afro-pessimisme que l’on a tant reproché aux médias occidentaux ?

« Nouvel ordre politique »

Cela fait des années que la France officielle prépare cette « apothéose ». Elle joue gros, en effet. Alors que les conséquences désastreuses de son épopée justicière en Libye prennent chaque jour de l’ampleur, elle pourra affirmer à la face du monde qu’elle sait encore, du moins en Afrique subsaharienne, faire advenir l’ordre et la prospérité là où il n’y avait que chaos et misère. Elle pourra se féliciter d’avoir soumis la classe politique ivoirienne toute entière au « nouvel ordre politique » pensé depuis Paris – et depuis plus d’une décennie, à la faveur des accords de Linas-Marcoussis. N’est-ce pas pour cette raison que François Hollande s’est démené comme un beau diable pour convaincre le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, ou du moins une de ses branches, de participer à cette élection ?

Alassane Ouattara, le maître d’Abidjan, joue lui aussi très gros. Le scrutin qui vient ne saurait être, pour lui, autre chose qu’un sacre, la légitimation pleine et entière après laquelle il court depuis longtemps. Cette fois-ci, personne ne dira qu’il est parvenu au pouvoir dans les soutes de l’armée française, et en chef suprême de soldats rebelles dépenaillés, illettrés et criminalisés. Le caricaturiste suisse Chappatte ne le dessinera plus enjambant, pour se rendre au Palais présidentiel, un tapis rouge en dessous duquel les cadavres des victimes de son ambition politique se laissent devenir. Il sera élu, de manière écrasante, au premier tour bien sûr, et au bout d’un scrutin pacifique que valideront, énamourés, observateurs internationaux et journalistes étrangers.

Ambitions légitimes, à première vue. Le hic, c’est le simulacre qui rendra leur réalisation possible. Puisque nous sommes dans un film, il a fallu procéder à un casting et planter un décor – y compris et surtout en se servant des armes de la répression et de l’intimidation. C’est ainsi que pour ne pas salir le tableau, les commentateurs seront priés de ne pas insister sur le fait que « le-candidat-du-parti-de-Laurent-Gbagbo » est, au sens littéral du mot, un prisonnier en sursis. Livré au régime Ouattara par les forces onusiennes auprès desquelles il était allé se mettre en sécurité après la chute de son ex-mentor, Pascal Affi N’Guessan a été incarcéré pendant plus de deux ans dans un bagne infâme dans le nord du pays. Son domicile a été pillé, ses biens gelés (comme ceux de centaines d’opposants réels et supposés), sa liberté de circulation entravée par des sanctions onusiennes demandées et obtenues par l’ancienne puissance coloniale. A sa sortie de prison, ruiné et ostracisé, il a été reçu par des ambassadeurs occidentaux qui lui ont bien fait comprendre qu’ils ne le protégeraient que s’il se montrait disposé à participer au… casting du film. Sa condamnation à 18 mois de prison avec sursis à la suite d’un procès complètement loufoque, là où Simone Gbagbo, par exemple, en a eu pour vingt ans ferme, n’était-elle pas à la fois une mise en garde et une récompense ? Des cadres de son parti qui ont rechigné trop bruyamment à s’enrôler dans le tournage, et qui ont fait dissidence, n’ont-ils pas été jetés en prison dans l’indifférence internationale et sous des motifs tout aussi fallacieux que variés ? Leurs compères « frondeurs » n’ont-ils pas, au fond, été obligés de rejoindre un autre groupe d’opposants décidés à participer au scrutin à tout prix pour se « protéger » et faire entendre, par moments, leur irritante petite musique ?

Hégémonie administrative

Le « moment de communication » qui vient devait, dès sa conception, avoir tout d’une élection… mais surtout pas la glorieuse incertitude qui fait l’essence même de l’exercice démocratique. Tous les moyens ont été mis en oeuvre pour distordre profondément les rapports de force politiques avant l’échéance. Il fallait d’abord se garantir une écrasante hégémonie administrative.

– Lors des élections législatives et locales qui ont suivi l’avènement de Ouattara, les figures de proue du principal parti d’opposition étaient soit en prison soit en exil ; et les comptes en banque de ses cadres, même intermédiaires, étaient bloqués par décision de « justice ». Cela revenait à contraindre le FPI à boycotter ces scrutins, s’il ne voulait pas se faire « massacrer ». Au final, la coalition d’Alassane Ouattara a raflé 233 sièges de députés sur 255 et la quasi-totalité des fauteuils d’élus locaux.

– La Commission électorale « indépendante », qui était déjà, sous Gbagbo, dominée de manière écrasante par les ouattaristes, demeure contrôlée par eux. Ils y ont nommé assez de représentants à sa solde (y compris sous le faux nez d’une « société civile » instrumentalisée) pour décider de tout. Dirigé pendant longtemps par Francis Wodié, un allié circonstanciel pas très « fiable » finalement poussé à la démission, le Conseil constitutionnel est désormais « tenu » par un proche de Ouattara, ancien ministre de la Justice, Mamadou Koné.

– Un « rattrapage ethnique » a été mis en place dans les ministères et les entreprises publiques, et a contribué à nantir les partisans du pouvoir – tout en excluant comme jamais ceux qui pensent autrement.

Il était aussi important de maintenir un degré minimal de psychose générale, en procédant notamment aux embastillements d’opposants ou de syndicalistes, en se gardant bien de parachever le processus de désarmement – les miliciens à la solde du pouvoir, éloignés d’Abidjan, tiennent toujours en respect un grand nombre de zones « à l’intérieur » du pays.

Une « démocrature » parrainée par la « communauté internationale »

Bien entendu, les éléments cités ci-dessus, bien que faisant partie de la réalité, vont être minorés ou passés sous silence par le « storytelling » forcené qui se prépare déjà autour de la présidentielle ivoirienne de 2015. Et pourtant, la bonne foi oblige à constater qu’en fait d’élection « démocratique et apaisée », ce qui se prépare est la validation d’une « normalisation politique par le bas ». Un retour à l’ordre normal des choses dans le contexte françafricain, c’est-à-dire à un multipartisme sans démocratie ni véritable pluralisme – à une « démocrature » parrainée par la « communauté internationale » en somme.

En Françafrique, les institutions sont à ce point verrouillées que les « transitions » consécutives à des coups d’Etat sont souvent la seule occasion de rebattre le jeu, et d’aboutir à une représentation politique à peu près cohérente avec les vrais équilibres politiques. En dépit de toutes ses tares, la « parenthèse Robert Guei », faisant suite au putsch du 24 décembre 1999, a ouvert comme jamais le champ politique. Si le FPI de Laurent Gbagbo a pu truster la présidence de la République (suite à l’élection du 22 octobre 2000, dont avait été écarté Alassane Ouattara, pour cause d’inéligibilité constitutionnelle), il n’a pas eu la majorité absolue à l’Assemblée nationale, où le PDCI et l’UDPCI étaient sérieusement représentés. Il n’a gagné qu’une minorité de communes et de conseils généraux à l’occasion des élections locales. Les gouvernements d’union nationale, mis en place suite à des pourparlers au niveau national puis international ont permis à l’opposition de gérer un grand nombre de ministères et de « placer » ses cadres.

Le financement des partis politiques se faisait en vertu d’une loi votée à l’Assemblée nationale, et non des humeurs du prince. Un processus sérieux de démocratisation, certes dévoyé par la brutalisation du champ politique et le fracas des armes, était en cours. L’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara a permis de retourner au statu quo ante, qui est en réalité la norme dans de nombreux pays d’Afrique francophone. Au Congo-Brazzaville, au Gabon, au Cameroun, au Togo… le parti au pouvoir fait traditionnellement main basse sur les institutions. Et pourtant ! C’est bien parce que les contradictions ne trouvent pas un terrain de délibération sain sur la scène institutionnelle qu’elles finissent par s’exprimer dans la rue – à travers des cocktails molotov ou des kalachnikovs. C’est ainsi que les transitions, donc les coups d’Etat voire les guerres, deviennent des moyens naturels et « réguliers » de remodelage des différentes scènes politiques. C’est dommage !

Le 11 avril 2011, la France était toute-puissante en Côte d’Ivoire. Elle avait renversé un chef d’Etat et installé un autre. Elle aurait pu parrainer avec fermeté des négociations franches visant à assainir les règles de compétition politique et à donner ou à maintenir un caractère républicain à l’Etat et à l’armée. Elle aurait ainsi « fait passer » la pilule de son ingérence et obligé ses adversaires locaux à faire contre mauvaise fortune bon cœur. A priori, c’était dans l’intérêt d’une paix à long terme. Pourquoi cela n’a pas été ? Pourquoi a-t-elle couvert, pardonné ou aidé à la commission des exactions, crimes et crimes contre l’humanité d’un camp contre un autre ?

La troisième pacification de la Côte d’Ivoire

Tout simplement parce que derrière le masque de la « démocratie », des « droits de l’Homme », de la « réconciliation » et autres beaux concepts, il s’est agi, ces dernières années, d’une « pacification ». La troisième pacification de la Côte d’Ivoire. La première a été dirigée par le gouverneur Gabriel Angoulvant au début du 20ème siècle : il s’agissait de briser les résistances à la pénétration coloniale, en matant notamment la révolte des Abbeys et des Baoulés. La deuxième a été menée à partir de 1950 par Félix Houphouët-Boigny avec la bénédiction d’un lobby colonial français qui venait de le retourner, et visait à faire rendre gorge à la branche nationaliste de son propre parti, le PDCI-RDA. La troisième est entrée en phase active après l’élection présidentielle de 2010, beau prétexte pour « finir un travail » commencé quasiment dix ans plus tôt, et qui avait lui aussi pour but d’étouffer le nationalisme ivoirien.

C’est bel et bien parce que notre « conscience historique » est refoulée par un certain « politiquement correct » que le parallèle peut choquer. Sinon, qu’a fait Angoulvant, sinon planter des têtes de rebelles sur des « piquets » et les faire prendre en photo, ou déporter au Congo-Brazzaville les « têtes de file » de l’insurrection abbey ? Qu’a fait Houphouët, sous les louanges de l’ancien colonisateur, sinon pratiquer une épuration interne qui n’est pas allée sans morts douteuses, ou faire torturer les récalcitrants dans le sordide bagne d’Assabou ? Qu’ont fait Ouattara et ses hommes, sinon réaliser, parfois accompagnés de cameramen français comme le 11 avril 2011, des vidéos dégradantes des sévices infligés aux « rebelles » et déporter aux Pays-Bas ou dans le nord de la Côte d’Ivoire les « têtes de file » du combat pour la « seconde indépendance » ?

Tout change pour que rien ne change. Au soir du 25 octobre prochain – si rien ne vient contrarier le tournage du film dont nous serons tous les spectateurs -, quand les voix les plus autorisées s’écrieront que « la paix par la démocratie est définitivement advenue en Côte d’Ivoire », il faudra entendre : « l’ordre règne à Abidjan » !

Théophile Kouamouo

Source: Mondafrique

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