La révolte des jeunes Belges de la diaspora africaine: 40% ont un diplôme supérieur

La révolte des jeunes Belges de la diaspora africaine: 40% ont un diplôme supérieur

La diaspora subsaharienne est à la fois « survisible » dans notre société mais aussi assez discrète. On la connaît peu, ou mal. Entre une génération de primo-arrivants éduqués mais discriminés à l’embauche et une jeunesse née ici et révoltée, le conflit se creuse. Et inquiète.

M aman, quand je serai grande, je voudrais être institutrice en maternelle. Mais peut-être que je dois d’abord devenir blanche ? » La question naïve de cette gamine de cinq ans, Belge, née en Belgique, en dit long sur la « condition noire » aujourd’hui dans notre pays. L’épisode, rapporté par Chika Unigwe, écrivaine nigériane qui vit à Turnhout depuis vingt ans avec son mari flamand et leurs enfants1, révèle simplement que cette fillette n’a jamais eu d’institutrice noire. Qu’elle ne sait à qui s’identifier. Et, surtout, qu’elle a déjà intériorisé à quel point sa couleur de peau sera un jour ou l’autre un obstacle.

A l’heure où l’exposition Plurielles (voir notre édition du 05/10), soit une série de vingt portraits photographiques et littéraires de femmes de la diaspora africaine qui ont «réussi» en Belgique, envahit les rues de Louvain-la-Neuve, Jacinthe Mazzocchetti, qui a dirigé et coordonné le projet, revient sur les défis et difficultés d’une diaspora finalement peu et mal connue. Cette anthropologue de l’UCL qui a travaillé au Burkina Faso, au Congo, au Maroc et à Malte, ainsi qu’en Belgique sur la jeunesse issue de l’immigration, a en effet développé une connaissance fine de ces communautés.

L’impensé colonial

Alors que le mouvement noir revient en force aux Etats-Unis, avec le courant «Black lives matter» « La condition noire est très peu étudiée en Belgique, entame l’anthropologue. Or, en restant dans le non-dit, sans prendre la peine de creuser la question coloniale et post-coloniale, c’est une vraie poudrière qui couve. » Cet « impensé » laisse dès lors toute la place à un racisme ordinaire, tellement ancré qu’il en devient inconscient, pointe Jacinthe Mazzocchetti. Elle évoque ici des études à grande échelle qui ont révélé que les personnes noires faisaient l’objet des stéréotypes les plus négatifs en termes de compétences : « On les pense un peu «bête», plus lents… Il y a là un imaginaire lié à l’histoire coloniale qui rejaillit dans le racisme ordinaire et par conséquent dans la discrimination à l’embauche. Nous avons même des stéréotypes dans l’autre sens : puisqu’on a l’image qu’en Afrique on s’occupe bien des aînés, on va proposer aux femmes issues de la diaspora, qui ont un diplôme universitaire en droit ou autre, d’être aides-soignantes ! »

Kalvin Soiresse est le coordinateur du collectif « Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations », qui regroupe une centaine d’associations belges. Ce professeur de sciences sociales plaide depuis des années pour un travail de mémoire : « La colonisation fait partie de l’histoire de la Belgique. Or, elle n’est presque pas, voire pas du tout, enseignée dans les écoles ! » Conclusion : une ignorance immense chez les « belgo-belges » et une difficulté de filiation citoyenne chez les jeunes issus de la diaspora subsaharienne. Le professeur pointe par ailleurs une propagande coloniale qui, dans le même temps, n’a jamais été véritablement déconstruite.

Déclassement

Pourtant, contrairement aux images véhiculées, la diaspora africaine est globalement plus éduquée que la moyenne. Ainsi, les nombreux jeunes Africains qui viennent faire des études en Belgique, ou les familles aisées qui émigrent, pour obtenir l’asile en Europe. L’immigration subsaharienne est en cela très différente des immigrations marocaines et turques. Elle est aussi plus tardive (elle débute dans les années 70). Cette première génération de migrants a ainsi vécu un déclassement social important. Arrivés sur le sol belge avec des diplômes universitaires difficiles à faire reconnaître, les immigrés africains se sont vus contraints d’accepter des emplois pour lesquels ils étaient surqualifiés. Ce qui donne lieu aujourd’hui à des conflits intergénérationnels importants : « on se retrouve avec des parents titulaires d’un doctorat dont les enfants ne veulent plus aller à l’école ! », rapporte Jacinthe Mazzocchetti.

Car la deuxième génération refuse, elle, de faire profil bas. « Il existe aujourd’hui une jeunesse qui ne croit plus aux critères classiques de réussite sociale, explique l’anthropologue de l’UCL. Leurs parents, qui sont éduqués, les poussent, en leur mettant beaucoup de pression. Si certains s’engagent dans cette voie, d’autres rejettent l’école et développent une colère, qui s’affirme dans la musique, la religion… ou la violence. » On retrouve dans cette jeunesse le malaise des jeunes belgo-marocains de troisième génération : être né ici, vivre ici, mais être sans cesse renvoyé à son étrangeté. Et certains enfants de demander à leurs parents pourquoi ils sont noirs alors qu’ils sont nés en Europe…

La colère de la jeunesse

Mireille Tsheusi Robert2, psychologue, éducatrice chez Bamko ASBL, chercheuse et présidente du collectif Bayaya, qui s’occupe des bandes urbaines, perçoit même un phénomène d’« auto-discrimination » et d’« auto-destruction »  : les jeunes ont une image extrêmement dévalorisée d’eux-mêmes. Pour eux, la peau noire représente le mal, l’incompétence, le ridicule. « Je pense que dans le cadre des bandes urbaines, où des jeunes afro-belges agressent mortellement des autres jeunes afro-belges et non d’autres origines, il y a une volonté collective et inconsciente de donner la mort à cette communauté, à cette peau dite noire si méprisée et que leur socialisation en Belgique leur a appris à détester. Ce n’est pas en Afrique qu’ils ont appris à détester la peau africaine, d’autant plus que la majorité est née en Belgique… »

Cette « révolte qui monte sur le terrain » Kalvin Soiresse la ressent de plus en plus. Et cela l’inquiète. Les jeunes de la diaspora africaine d’aujourd’hui sont-ils les Abaaoud et les Abdeslam de demain ? « Cela ne prendra sans doute pas la même forme, car ce n’est pas la même histoire. Pour l’instant, cette révolte n’a pas encore explosé, et elle est cantonnée à l’intérieur de la communauté. Mais qu’est-ce qu’elle donnera dans dix ans ? »

Mireille Tsheusi Robert admet elle aussi être très inquiète : « Les stéréotypes historiques sur les afro-descendants les font passer pour niais et prompts à la soumission. On n’imagine pas qu’ils pourraient se révolter. Mais depuis 1994, les conséquences de la révolte sont visibles : implosive tout d’abord, intra-communautaire. Il est néanmoins impératif d’ajouter que l’écrasante majorité des jeunes afro-belges, quoiqu’en proie au rejet social, ballottés du chômage au CPAS, sont très résilients et entreprenants. Ils ne lâchent rien et nous donnent tout des raisons d’espérer. La question pertinente ici est de savoir ce que nous mettons en place pour les accompagner ? Quelles sont les balises pour qu’à leur tour, ils ne se fassent pas exploser ? »

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