Laurent Gbagbo à “Mediapart”: «J’accuse la France de Chirac et de Sarkozy»

L’ancien président de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo, en détention provisoire depuis 2011 à la Cour pénale internationale à La Haye, affirme dans un entretien exclusif à Mediapart que la France de Jacques Chirac, puis de Nicolas Sarkozy, a systématiquement saboté sa présidence. Refusant une trop grande indépendance du pouvoir d’Abidjan, Paris n’a cessé d’œuvrer à son renversement.

La Haye (Pays-Bas), envoyée spéciale.– Les récentes mutineries de militaires en Côte d’Ivoire sont venues rappeler que le président Alassane Ouattara était arrivé au pouvoir, en 2011, en recourant aussi à des combattants mercenaires, dont certains avaient été engagés dès 2002 dans un coup d’État raté contre Laurent Gbagbo. Dans le processus qui a conduit Alassane Ouattara à être déclaré élu à la présidence ivoirienne, il y a eu un acteur majeur : la France. Pour beaucoup de citoyens d’Afrique francophone, son implication dans la crise politico-militaire qu’a traversée la Côte d’Ivoire de 2002 à 2011 est évidente, même si elle a toujours cherché à cacher ou à faire oublier son rôle.

Détenu depuis six ans à La Haye par la Cour pénale internationale (CPI), Laurent Gbagbo est poursuivi pour « crimes contre l’humanité », des crimes qui auraient été commis en 2010 et 2011 : « meurtre, viol, autres actes inhumains ou – à titre subsidiaire – tentative de meurtre et persécution ».

L’ancien président ivoirien a une vision très précise de cette responsabilité française. Il l’a récemment détaillée dans des circonstances singulières : il a accepté que je lui rende visite dans sa prison, le 15 mai 2017. À la fin de nos échanges, il a donné son accord pour l’utilisation dans un article de certains de ses propos, qu’un de ses proches, présent aussi ce 15 mai, a relus avant publication (lire la Boîte noire en pied de cet article).

Le contexte entourant cette visite était également particulier. Chaque nouvelle audience du procès ouvert contre l’ancien président en janvier 2016, il y a donc bientôt déjà un an et demi, montre que la thèse de l’accusation s’effondre. En outre, il est de plus en plus question pour lui d’une possible libération, en raison de sa santé fragile, de son âge – 72 ans – et surtout de la durée de sa détention provisoire, qui a dépassé les normes admises par la Cour européenne des droits de l’homme.

Lors de cette entrevue du 15 mai, Laurent Gbagbo, élu en 2000, a dit n’avoir aucun doute : la France a cherché, pendant toutes ses années à la présidence, à l’écarter du pouvoir. À l’époque, il l’avait déjà plusieurs fois laissé entendre. Peu après le départ de Jacques Chirac de la présidence française, en 2007, il avait par exemple déclaré : « Depuis que Jacques Chirac est parti, je dors d’un sommeil profond et je me réveille tranquillement, sans penser que la nuit on peut attiser des militaires à droite et à gauche. »

Aujourd’hui, il assure « avoir su depuis le début » que Paris était derrière la tentative du coup d’État du 19 septembre 2002. Lorsque cette opération armée, menée par des ex-soldats ivoiriens pro-Ouattara, a eu lieu, Laurent Gbagbo était en visite officielle en Italie, où il s’était entretenu avec le président du Conseil, Silvio Berlusconi. Ce dernier l’avait mis en garde, raconte-t-il : « Il m’a dit : “Ne fais pas confiance à Chirac, il te plantera un coup de couteau dans le dos.” La nuit suivante, la Côte d’Ivoire était attaquée. »

À l’époque, la ministre de la défense Michèle AlliotMarie avait refusé d’appliquer l’accord de défense liant la France à la Côte d’Ivoire et prévoyant l’intervention de l’armée française en cas d’agression extérieure contre la Côte d’Ivoire. Elle avait justifié cette décision en soutenant qu’il s’agissait d’un conflit entre Ivoiriens. Pourtant, les assaillants étaient partis du Burkina Faso, qui les avait appuyés sur le plan financier et logistique.

Par la suite, cette rébellion armée, qui a pris le nom de Forces nouvelles, a entretenu un état de guerre permanent et occupé 60 % du territoire ivoirien jusqu’en 2011, avec le soutien actif du président burkinabè Blaise Compaoré. Des militaires français n’ont jamais compris pourquoi le gouvernement français avait refusé d’aider l’armée ivoirienne à déloger cette rébellion, qui non seulement tenait la moitié du pays mais aussi y faisait régner la terreur. Une telle action militaire n’aurait pris que quelques jours.

Mais « cette décision politique de dire “Oui, on soutient le gouvernement Gbagbo, et on va rétablir la paix et la stabilité au nord de la zone de confiance” n’est jamais venue. […] La France a souscrit à cette partition du pays avec au nord les Forces nouvelles et au sud le gouvernement du président Laurent Gbagbo », a relevé en 2012 Georges Peillon, ancien porte-parole de Licorne, opération militaire française en Côte d’Ivoire.

C’est parce qu’il était « de gauche » que le pouvoir français a tenté de le renverser, affirme aujourd’hui Laurent Gbagbo, qui a longtemps lutté pour la restauration du multipartisme en Côte d’Ivoire, obtenue en 1990. « Une partie de la droite [française], et surtout Villepin [qui est en 2002 secrétaire général de la présidence de la République avant de devenir ministre des affaires étrangères – ndlr], ne voulait pas que je sois président », dit-il, ajoutant : « Les Français m’ont toujours préféré dans l’opposition. »

« J’était trop indépendant »

L’ex-président précise que ses ennuis ont réellement commencé quand le socialiste Lionel Jospin a quitté ses fonctions de premier ministre en France et a été battu à l’élection présidentielle de mai 2002. C’est en effet seulement quelques mois plus tard qu’a eu lieu l’attaque du 19 septembre 2002. Si « la gauche » lui « a foutu la paix » au début, des cadres du Parti socialiste l’ont cependant fortement combattu par la suite. L’ex-ministre Henri Emmanuelli a été l’un des rares à être restés pour lui un fidèle ami, tout comme Guy Labertit, qui a été le « Monsieur Afrique » du Parti socialiste.

« J’étais trop indépendant » vis-à-vis de la France, avance aussi Laurent Gbagbo pour expliquer l’acharnement des autorités françaises contre lui. Il rappelle qu’il a dû un jour répondre à Chirac qu’il n’était pas un de ses sous-préfets. C’était en 2006 et il avait précisément déclaré : « Je ne suis pas président de la République pour travailler sous la dictée de quelqu’un. Je ne suis ni gouverneur, ni sous-préfet, ni préfet. Je suis un chef de l’État élu par son peuple. »

Pour illustrer cet esprit d’indépendance qui aurait déplu à Paris, l’ex-chef d’État évoque plusieurs mesures, prises très vite après sa prise de fonctions, dont l’adoption d’un « budget sécurisé » : il s’agissait pour l’État ivoirien de ne compter que sur ses ressources propres pour se financer. La France et l’Union européenne avaient à ce moment-là suspendu leurs prêts à la Côte d’Ivoire, après le rejet de la candidature d’Alassane Ouattara, pour défaut de nationalité ivoirienne, à des élections législatives.

Les Français « voulaient nous étouffer. Avec le budget sécurisé, l’idée, c’était : on ne demande rien à personne. Bien sûr, si certains voulaient nous aider, nous acceptions. Mais il n’était pas question de réclamer quoi que ce soit », explique Laurent Gbagbo. Ce dernier a aussi cherché à équiper l’armée ivoirienne en s’adressant à d’autres pays que la France. « Lorsque je suis arrivé à la présidence, nous avions des officiers très bien formés, mais qui n’avaient pas d’outils de travail. Kadhafi – qui jouait sur plusieurs tableaux à la fois – nous a procuré cent kalachnikovs : elles ont été les premières armes de la police. Ensuite, je me suis adressé à Eduardo Dos Santos », président de l’Angola, qui a lui aussi accepté de fournir des armes à la Côte d’Ivoire.

Mais « si on se passe des Français, c’est comme si on les agresse. Pour eux, c’est la France qui doit dicter la voie à suivre à la Côte d’Ivoire », constate l’ancien chef de l’État. « J’ai pensé que les réformes que je voulais engager auraient amené les Français à dire : “C’est un homme d’État, laissons le travailler.” »

Seulement, Paris voulait qu’Alassane Ouattara, au profil plus conciliant, arrive au pouvoir. Les Français « ont imposé Ouattara en 1989 à Houphouët-Boigny [président de la Côte d’Ivoire de 1960 à 1993 – ndlr]. L’objectif, dès cette époque, c’était de l’amener à la présidence », analyse Laurent Gbagbo. Allié fidèle des Français en Afrique de l’Ouest, Blaise Compaoré a soutenu ce projet : « Compaoré m’a dit : “Tu es mon ami, mais il faut Ouattara comme président.” » Blaise Compaoré « a toujours agi pour le compte de la France », selon l’ex-chef d’État. C’est d’ailleurs l’armée française qui a exfiltré Blaise Compaoré du Burkina Faso, fin 2015, alors qu’il était menacé par un important mouvement de contestation.

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