Laurent Gbagbo: « J’étais entouré de compromissions, de traitrises, d’alliances mercantiles, de duplicité. Bien sur qu’on avait noyauté mon entourage…»

Laurent Gbagbo: « J’étais entouré de compromissions, de traitrises, d’alliances mercantiles, de duplicité. Bien sur qu’on avait noyauté mon entourage…»

Dans cet extrait de son livre co-écrit avec le journaliste français, François Mattéi, le président gbagbo parle du rôle de la France, du Burkina Faso, de Compaoré, Ouattara et soro dans la crise ivoirienne. Il fait un clin d’oeil à la complicité passive de Bédié à propos des faux résultats du scrutin présidentielle de 2010. Gbagbo explique pourquoi le peuple ivoirien est attaché à sa personne.

« J’étais entouré de compromissions, de traitrises, d’alliances mercantiles, de duplicité. Bien sur qu’on avait noyauté mon entourage…

C’était facile : autour de moi, certains misaient en même temps sur ma chute et sur ma survie…

Cet état des choses était favorisé par le fait que les rebelles avaient pris part au gouvernement puisque j’avais accepté, dans i’idée de la réconciliation, de faire entrer des rebelles dans ie gouvernement, à la tête duquel j’avais d’ailleurs nommé, espérant ainsi parvenir à une paix définitive dans ie pays, leur chef Guillaume soro. Je ne pouvais tourner ma tête ni a droite, ni a gauche, sous peine d’être décapité. Alors je regardais droit devant vers les élections, la sortie du tunnel. Là non plus, je n’ai pas choisi d’aller au clash. Il fallait donc faire de la politique, discuter, et avancer du mieux possible et de la façon la plus pacifique possible vers la sortie de crise. C’est mon caractère que d’essayer de trouver des compromis et c’était l’intérêt du pays que de parvenir à une solution reposant sur un verdict démocratique.

C’était ce à quoi j’aspirais et ce que j’avais essayé de mettre en place depuis des années, toujours empêché par les rebelles, soutenus par leurs parrains français, qui refusaient de désarmer et de mettre un terme aux exactions permanentes qu’ils commettaient à i’encontre des populations dans ie nord du pays. Dans un pays géographiquement divisé, dont la partie nord était sous la coupe de chefs de bandes, face à certains groupes ou partis politiques dont les responsables jetaient de l’huile sur le feu pour dresser les ivoiriens les uns contre les autres, il fallait agir avec prudence, de façon à pouvoir éteindre par la discussion, par la négociation, par l’écoute de i’autre, par les compromis, les foyers d’incendie que les boutefeux s’ingéniaient à allumer.

Dans les situations les plus difficiles, il est important pour un chef d’etat d’apparaitre comme ie recours crédible, un père pour tous enfants, de ne montrer aucune préférence, de laisser s’exprimer et écouter tous ceux qui veulent parler. C’est pourquoi ii était si important à mes yeux de garantir i’exercice des libertés civiques individuelles. C’était la condition d’un débat apaisé. A mes yeux, il n’y avait pas d’autre voie à suivre que  d’instaurer un débat démocratique et de donner une place à tous les opposants si l’on voulait parvenir à une véritable restauration de l’etat républicain sur tout territoire et à ce que toutes les populations bénéficient des lors de la sûreté, de la sécurité, d’une éducation, de soins, d’un travail, toutes les choses auxquelles elles avaient droit, qu’il fallait absolument leur donner. C’était là mon objectif. C’était là mon ambition.

J’avais pensé que donner des gages à i’opposition, lui permettre d’établir des places fortes rassurerait ses chefs et rassurerait la communauté internationale. J’ai eu tort. Le chef des rebelles dirigeait ie gouvernement, les unités rebelles avaient été intégrées aux forces gouvernementales dans une structure commune. Laisser à des opposants prêts à tout la commission électorale s’est révèlé une erreur : cela leur à permis de manipuler les résultats électoraux et, sur ce fondement, d’organiser des manoeuvres dont je suspecte les français d’avoir été à i’origine. Car ce que j’avais sous-estimé, c’était la volonté irrévocable de nicolas sarkozy de tout faire pour placer au pouvoir son ami intime alassane ouattara. J’ai eu plus que des doutes sur la sincérité des français quand j’ai su qu’ils avaient nommé emmanuel Beth, un militaire, ancien patron de licorne, qu’on disait anti-Gbagbo, et dont ie frère dirigeait ie cos, chargé des «opérations spéciales », ambassadeur à Ouagadougou, au Burkina Faso, quelques semaines avant ie premier tour de notre élection.

Il n’arrive jamais qu’un général français soit nommé ambassadeur. Et là, trois mois avant les élections présidentielles, voilà un général, proche de sarkozy, frère de celui qui a organisé les coups tordus des services français, qui est nommé ambassadeur au moment même où dans ce pays des mercenaires provenant aussi bien du Burkina que des pays limitrophes  sont recrutés, formés, entrainés, armés dans les camps de i’armée burkinabé avant d’être transférés dans ie nord de la côte d’ivoire puis, pour certains, infiltrés à abidjan avant même les élections et, pour d’autres, organisés sous les ordres des chefs rebelles, prêts à déferler vers ie sud du pays; ce qu’ils feront en mars 2011 grâce à i’aide logistique et opérationnelle des services spéciaux français.

Quand j’en ai parlé à compaoré, ii m’a répondu : «Ah? Je ne savais même pas que Beth était là ».

En  fait, ils installaient la base arrière de l’intervention des forces spéciales. mais il fallait en sortir. Je n’avais confiance ni en Soro, ni en Compaoré, ni en Ouattara. Je savais que leur but était de prendre ie pouvoir quels que soient les moyens utilisés pour ce faire. Il s’agissait pour eux de faire disparaitre la Côte d’Ivoire dans un ensemble plus vaste comprenant notamment ie Burkina Faso, dirigé par eux. Il faut comprendre que ie sud de la Côte d’Ivoire, c’est la vache à lait de toute la sous-région. Eux viennent de contrées arides, ne produisant que peu de richesses.

Pour avoir la vraie richesse, pour avoir le vrai pouvoir au plan interne comme au plan international, il faut mettre la main sur ie sud de la Côte d’Ivoire. Leur but était de s’appuyer sur certains des nombreux immigrés originaires du nord du pays, du Burkina Faso, du Niger et de Guinée.

Aujourd’hui, ils favorisent l’immigration de dizaines de milliers d’étrangers et leur offrent des cartes d’électeur de manière à « noyer » les populations autochtones sous ie nombre. Je ne sais pas comment la france gérerait une chose pareille, alors qu’elle n’a jamais réussi à intégrer ses 10 % de français musulmans. Le problème de la Côte d’Ivoire, ce ne sont pas les étrangers, ils ont toujours été bien accueillis chez nous, c’est ie fait que Compaoré et Ouattara veuillent fondre la Côte d’Ivoire dans le Burkina. A croire que, tous les deux, ils ont une revanche à prendre sur la Côte d’Ivoire … moi, je voulais un pays apaisé et que la concorde  règne parmi les citoyens.

Peu importait i’origine de chacun. Dans mon cercle proche, d’ailleurs, beaucoup de mes amis étaient du nord, de même que dans ma famille. En Côte d’Ivoire, les mariages  entre membres de groupes ethniques différents sont fréquents. C’était cet équilibre qu’il fallait préserver, il fallait éviter que des groupes s’en prennent à d’autres. C’était l’intérêt de tous que de préserver un statut qui avait fait de la côte d’ivoire un pays prospère, riche aussi de sa multiplicité.

Pourquoi pensez-vous que j’étais soutenu par le peuple?

Parce que les ivoiriens, de toutes origines, refusaient la violence, parce qu’ils savaient que ma démarche d’apaisement était la bonne. Parce qu’ils voulaient préserver leurs acquis, que ce soient des acquis collectifs (santé, éducation, etc.) ou individuels (hausse du niveau de la vie, etc.). Mes soutiens se trouvaient dans toutes les couches de la population, dans tous les groupes. Les sondages de la sofres, ii y a en a eu huit dans les derniers mois précédant les élections de 2010, m’ont toujours donné gagnant. Je sais qu’ils reflétaient la réalité. Jean-Marc Simon, i’ambassadeur de France, prétend qu’ils avaient été arrangés par leurs auteurs pour endormir ma vigilance et m’empêcher de voir les manoeuvres en cours. Ils plaçaient en tout cas Ouattara chaque fois en troisième position.

Si les sondages avaient été truqués, les truqueurs auraient sûrement placé Ouattara en deuxième position, non en troisième. Quoi qu’il en soit, cela donne à voir la vérité des choses et les forces qui étaient à l’oeuvre pour me faire tomber. Cela montre aussi à quel point des responsables politiques soi-disant respectables ou les représentants d’une grande puissance ne sont en réalité que des escrocs de petite envergure et qui aujourd’hui, en plus, se vantent de leur escroquerie!

Si Jean-Marc Simon et les autres disent vrai, cela signifie qu’ils avouent avoir tout organisé pour tricher, alors qu’ils ont prétendu ie contraire … Je crois plutôt qu’ils ont pipé les dés parce qu’ils savaient que j’étais en passe de gagner. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur une carte des résultats : dans presque toutes les régions, d’Est en Ouest, et au Sud, je suis devant, alors que Ouattara n’est devant que dans ie Nord. C’est là que tout s’est passé, sous la menace des milices rebelles en armes. J’aurais maîtrisé la chaîne des événements, si les règles et les institutions avaient été respectées.

Ma stratégie a réussi, j’ai gagné  les élections. Mais j’ai été trahi, et cela dès ie premier tour. Puis encore au second tour, ils ont fait ce qu’il fallait. Alassane Ouattara n’est jamais arrivé deuxième, et n’était donc pas qualifié pour ie second tour. C’est Bédié qui était deuxième. Bédié, c’est Esaü : il a vendu son droit d’aînesse contre un plat de lentilles ».

Propos de Laurent Gbagbo, extrait du Livre “Laurent Gbagbo selon François Mattei”, sous-titré “Pour la Vérité et la Justice”, Editions du Moment

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