Le 11 avril 2011, un jour noir mais libérateur : « la souffrance avait trop duré », avoue Siméon Ando Koffi militant FPI

Le 11 avril 2011, un jour noir mais libérateur : « la souffrance avait trop duré », avoue Siméon Ando Koffi militant FPI

Enseignant à la retraite et militant au Front populaire ivoiren (FPI), Siméon Ando Koffi a été témoin des crises succesives qui ont secouées la Côte d’Ivoire depuis 2002. Devenu pasteur, il raconte comment il a vécu ces episodes.

Le 15 septembre 2002, j’étais en mission pastorale à Fronan (département de Katiola). J’y étais pour préparer un séminaire de formation. C’est là que la crise m’a surpris, le 19 septembre 2002. Je pensais au départ que cette histoire se règlerait au bout de deux ou trois jours, comme d’habitude. Je passais même des coups de fils à ma femme, et je lui disais de rester calme, que ça allait bientôt finir, que j’allais revenir.

Mais, plus le temps passait, plus la situation devenait difficile.

Dans les rues de Bouaké, des cadavres

Pour sortir de Fronan, ça a été un véritable parcours du combattant. Un dimanche, après le culte, j’ai emprunté un vélo. J’ai roulé sur plus de cinquante kilomètres afin de pouvoir rejoindre Bouaké. C’est ce jour-là que les Forces de défense et de sécurité (FDS) avaient investi Bouaké afin d’en déloger les Forces nouvelles. Je suis rentré à Bouaké dans la nuit, sous les bruits d’armes lourdes, pour me rendre chez ma grande sœur.

En chemin, j’ai vu l’horreur. Les cadavres jonchaient les rues de Bouaké. Lorsque j’ai frappé à la porte de ma sœur, elle a refusé de m’ouvrir car elle ne croyait pas que c’était moi. À force d’insister, elle s’est finalement décidée à ouvrir. Le lendemain matin, j’ai repris le vélo pour rejoindre mon village (Bodokro) où se trouvaient mon père et ma mère. Là encore, le même scenario : des fusillades et des morts partout. J’ai alors emprunté les pistes afin de rejoindre ma famille à Béoumi.

Béoumi était à l’image de la Côte d’Ivoire, coupée en deux

Là-bas, il y avait énormément de rebelles. À cette période, Dioulas et Baoulés se regardaient en chiens de faïence. Les Baoulés faisaient leurs marchés d’un côté de la ville, les Dioulas d’un autre. C’était triste à voir. Béoumi était à l’image de la Côte d’Ivoire, coupée en deux entre le nord et le sud. Et puisque les trois quarts de ce que nous consommions venaient d’Abidjan, nous n’avions presque plus rien. Au final, ce sont des produits de mauvaise qualité, et souvent contrefaits, que nous étions contraints de manger. Cette situation a duré jusqu’en 2004.

C’est cette année-là qu’il y eu l’opération de libération de Bouaké baptisée « Opération dignité ». Les hostilités avaient repris. Le peu de tranquillité qu’on avait venait de disparaître. La boîte de Pandore était de nouveau ouverte. Les exactions ont repris de plus belle. Les rebellen avaient renoué avec leurs anciennes habitudes. Ils brimaient, séquestraient, voire tuaient tous ceux qui avaient des accointances avec le régime Gbagbo. Dieu merci, grâce aux pourparlers et discussions entre les belligérants, les choses sont redevenues normales, jusqu’en 2010.

2010 ou le début d’un nouveau cauchemar

En 2010, nous pensions être au bout de nos peines. Nous avons vu le chef des rebelles d’alors, devenu premier ministre du président Gbagbo, faire le tour de la Côte d’Ivoire pour dire que la guerre est finie. Nous pensions sortir de cette crise par des élections libres et apaisées qui allaient sceller une paix définitive en Côte d’Ivoire. Hélas, ce fut un nouveau cauchemar pour nous qui marchions avec Laurent Gbagbo. Durant la campagne présidentielle, il nous était quasiment impossible de faire campagne. Dès le premier tour, dans les quartiers à forte dominance Dioula, on empêchait nos militants de voter sereinement.

Au deuxième tour de l’élection présidentielle, entre Gbagbo et Ouattara, le climat de tension s’est alourdi. Dans les « quartiers Dioula », lorsqu’on vous soupçonnait de venir voter pour Laurent Gbagbo, on tentait de vous intimider. Certains étaient même violentés.

Après les votes, en tant que directeur de campagne de Gbagbo, j’avais le devoir de rassembler les procès-verbaux. L’attente fut longue. Les hommes en armes étaient partout. La menace était perceptible. Dès que j’ai été en possession des derniers procès-verbaux, j’ai pris ma moto et j’ai roulé jusqu’à la sortie de Bouaké. Grâce à Dieu, je suis tombé sur une voiture personnelle qui se rendait à Abidjan. C’est comme ça que j’ai pu rejoindre la capitale économique.

Le 11 avril 2011, un jour noir mais aussi libérateur

Arrivé là-bas, précisément à Abobo, je pensais être sorti de l’auberge. Malheureusement, Abobo était devenu une zone de guerre. Pas un jour passait sans qu’il n’y ait des combats dans la commune. Je me suis déplacé pour aller aux Deux Plateaux pour y constater la même atmosphère de guerre. Finalement, je suis remonté vers Yopougon, qui était considérée comme un quartier en sécurité. Mais, là encore, c’était la mort. Tous les jours. Lorsque les rebelles, appuyés des forces françaises et onusiennes ont attaqué Yopougon, ce fut une hécatombe, un carnage. Le massacre était total. Nous sommes restés terrés chez nous des jours, jusqu’au 11 avril 2011. Certes, c’est un jour noir pour nous, militants du FPI, mais ce fut aussi un jour libérateur, car la souffrance n’avait que trop duré.

Aujourd’hui, Gbagbo est à la Haye. On nous parle de justice. Or, s’il doit y avoir justice, il faut donner la chance aux deux camps de s’exprimer. Est-ce le cas aujourd’hui ? C’est Gbagbo et ses seuls partisans qui sont en prison. Pendant ce temps, ceux qui ont endeuillé la Côte d’Ivoire depuis 2002, ne sont inquiétés de rien. Pouvons-nous vraiment parler de justice ?

Propos recueillis par Daouda Coulibaly et Maxence Peniguet

Source: Ivoire Justice

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