Le contraste français en Afrique : Si pour les entreprises françaises, l’Afrique est une vache à lait et le prochain eldorado, les médias parisiens eux ont encore une représentation négative du continent

Le contraste français en Afrique : Si pour les entreprises françaises, l’Afrique est une vache à lait et le prochain eldorado, les médias parisiens eux ont encore une représentation négative du continent

Philippe Hugon, Pierre Jacquemont et Jean Michel Severino, respectivement auteur de « Afriques entre puissance et vulnérabilité », « L’Afrique des possibles, les défis de l’émergence » et « Entreprenante Afrique » ont porté à travers leur ouvrage publié fin 2016, un regard aiguisé et documenté sur les défis du continent africain lors du débat publique organisé par le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) et animé par Pascal Airault, journaliste-éditorialiste à l’Opinion. C’était ce jeudi 19 janvier 2017 au CMS, bureau Francis Lefebvre à Neuilly sur Seine (Paris).

A la question centrale du journaliste-modérateur « comment se porte l’Afrique », les trois conférenciers bien qu’ayant des profils et parcours très différents ont unanimement reconnu que le continent africain deviendra à coup sûr le prochain eldorado.

Le premier à prendre la parole, Philippe Hugon. Il est professeur émérite à l’université de Paris Ouest Nanterre et directeur de recherche à l’Iris. Président du CERNEA (Centre d’Etudes et de Recherche pour une Nouvelle Economie Appliquée), il est également consultant pour de nombreux organismes internationaux et nationaux d’aide au développement. Son dernier ouvrage « Afriques. Entre puissance et vulnérabilité » a été publié en septembre 2016 aux éditions Armand Colin. Dans la conscience collective française, il incarne la voix scientifique de référence sur l’Afrique.

Pour lui, les médias occidentaux ont une image négative de l’Afrique.  Pour la presse occidentale, c’est un monde d’incertitude, un monde surinformé…On parle peu du Soudan, de l’Erythrée dans les médias. Pour l’opinion publique européenne, l’Afrique est présente par la peur des migrations, des différences religieuses et la question sécuritaire. « C’est une représentation fantaisiste » a-t-il dit avant de donner lui sa perception du continent africain.

Pour Philippe Hugon, il faut mettre une différence entre les pays africains et parler des Afriques comme on parle des Amériques. « Au-delà des indicateurs macro et micro économiques, des indices de développement (…) Il faut tenir compte des ruptures opérées ces 20 dernières années en Afrique. Avec la diversification des partenaires due aux prix des matières Premières sur le marché Européen. Il faut comprendre comment l’Afrique s’est mondialisé avec l’évolution des classes moyennes. Alors qu’elle était à 80% rural au moment des indépendances, elle est à moitié urbanisée aujourd’hui. Elle connait aussi une croissance démographique et une dynamique endogène et exogène » a peint l’universitaire et d’ajouter : « Cependant, il faut différencier les pays africains au niveau politique, de la sécurité et des conflits ».

Enfin pour l’auteur des « Afriques entre puissance et vulnérabilité », Alors que les médias occidentaux ont une représentation négative du continent africain, le milieu des finances lui, estime qu’on a une Afrique qui bouge et qui construit petit à petit son émergence.

Le second intervenant est Pierre Jacquemont. Il est actuellement président du GRET- Professionnels du développement solidaire (France), est maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et chercheur associé à l’IRIS, membre du Conseil national du développement et de la solidarité internationale et du Comité de rédaction de la revue Afrique contemporaine. Ancien Ambassadeur de France (Kenya, Ghana, RD Congo), ancien directeur du développement au Ministère français des affaires étrangères. Il est l’auteur de « L’Afrique des possibles – Les défis de l’émergence » publié en Octobre 2016 aux éditions Karthala

Après 45 ans de travail sur l’Afrique, cet ancien diplomate reconnait que le continent est et reste complexe. Pour lui, la vision des occidentaux sur le secteur informel en Afrique n’est pas juste. Car selon lui, le secteur bien qu’informel reste tout de même bien structuré. Aussi, s’il reconnait que le livre de l’agronome, René Dumont «  L’Afrique Noire est mal partie » paru en 1962, a eu pour conséquence les nombreux plans d’ajustement structurels, sorte de sanction des Etats dits « corrompus », pour lui , cela était dû aux nombreuses pressions internes et externes sur les entreprises et les Etats africains. « Depuis 2000, on observe une croissance. En outre, si le nombre de pauvre n’a pas baissé, le taux de pauvreté lui a considérablement diminué. Et s’il n’y avait pas eu la traitre négrière, l’Afrique occuperait la place qu’elle occupera en 2050 en terme de peuplement » a dit le diplomate, économiste. Toujours dans sa vision de la nouvelle Afrique, il dira qu’il y a une vraie classe moyenne qui se démarque de la classe dite pauvre, avec l’émergence des grandes surfaces européennes, la transition numérique (téléphone portable, internet). «  En Afrique, on ne jette pas les iphones, on les répare ». Il a aussi insisté tout comme Philippe Hugon, sur la diversification des partenaires au développement. Ce n’est plus la France et les USA seuls. L’Afrique surtout saharienne est de plus en plus tournée vers l’Inde, la Chine, la Turquie, le Maroc.

Enfin, pour l’ancien ambassadeur, la transition démocratique est aussi une des causes de cette dynamique africaine.  Le principe de l’alternance au Ghana, Nigeria, Sénégal est cité en exemple. « La société civile est très bien organisée pour remonter les résultats des élections via les téléphones (…) Je suis d’accord avec le mode de démocratie chez les chefs Ashanti et Akan qui procèdent par nomination » a-t-il dit avant de conclure : « les 15 dernières années maquent un changement important en Afrique ».

Le troisième intervenant est Jean Michel Severino. Ancien vice-président de la Banque mondiale et directeur général de l’Agence française de développement (AFD), il dirige aujourd’hui Investisseurs et Partenaires (I&P), un fonds d’investissement destiné aux PME africaines. Il est l’auteur de « Entreprenante Afrique », écrit avec son adjoint, Jérémy Hajdenberg, publié aux éditions Odile Jacob, en octobre 2016. Contrairement aux deux premiers, Jean Michel Severino est lui sur le terrain de façon permanente, accompagne et aide à la création d’entreprise. Pour lui il y a aujourd’hui une réelle dynamique de l’entreprenariat chez les africains. Et c’est bien ces nouveaux entrepreneurs qui servent cette nouvelle classe moyenne montante en Afrique. « Avec un chiffre d’affaire qui tourne entre 40 et 50.000 euros par mois, ces nouveaux chefs d’entreprises africains vivent mieux en Afrique et font vivre beaucoup de familles».

Essentiellement issus de la diaspora, ils ont pris la place des anciens entrepreneurs d’origine libanaise, indienne…Ils sont nombreux dans les secteurs de l’agro alimentaire. En outre, si l’on observe une Afrique qui bouge dans l’ensemble, il n’est pas faux d’en distinguer 4 Afriques : Une Afrique des conflits (Soudan), une Afrique minière (centrale), une Afrique des marchés intérieurs (Côte d’Ivoire, Ouganda, Rwanda) et une Afrique des produits manufacturés destinés à l’exportation (Afrique de l’Est). Pourquoi a-t-on des entrepreneurs qu’on avait pas il y a 20 ans ?

Pour l’ex vice président de la banque mondiale cela est dû au peuplement de l’Afrique, à la consolidation de l’éducation de la diaspora (nombreux d’entre eux ont fait des grandes études en Europe avant de retourner chez eux), à la libéralisation de la politique économique. Ce qui a fait qu’on trouve aujourd’hui beaucoup d’africains sur le marché. « En 2100, le continent africain comptera environ entre 3 et 4 milliards d’âmes avec 1,5 milliards pour le Nigeria. Si cette transformation est due essentiellement au peuplement démographique, alors elle sera irréversible » a-t-il conclu.

Reste à savoir si d’ici 2050 arrêté par les spécialistes comme étant l’ère des dividendes démographiques pour les pays africains sera une réalité. Si on part sur le fait que la moitié de la population africaine en 2050 aura moins de 15 ans, bien qu’étant jeune, aura-t-elle effectivement du travail  pour créer cette dividende bénéfique pour l’Afrique ? On est à ce niveau tenté de conclure que derrière les chiffres des experts, il faut souvent compter avec les réalités du terrain.

Philippe Kouhon (journaliste, consultant en communication politique)

Correspondant de Africa Leaders zone Europe.

Mail : pkouhon@gmail.com

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