Le Diable: Sa vie, ses mœurs et son intervention dans les choses humaines

Le Diable: Sa vie, ses mœurs et son intervention dans les choses humaines

Quel est donc cet esprit de ténèbres, homme, serpent ou dragon, qui plane à tous les horizons du passé ? Dans le ciel, il blasphème et se bat avec les anges ; sur la terre, il se sert de l’homme « comme d’un cheval qu’il pique et monte à sa volonté ; » il l’afflige, le tourmente, l’excite au péché, et, dans l’abîme, il le punit d’avoir péché. Il habite, avec les juifs, les carrefours tortueux des villes sombres du moyen-âge ; il se perche, comme les hiboux, sur les toits aigus des couvens, se glisse, la nuit, dans la cellule des nonnes, et va voler pour les magiciens des hosties dans les calices, des os dans les cercueils. Les saints en ont peur, Dieu s’en défie. Le grimoire enseigne comment on l’évoque, le rituel comment on le chasse. L’église le maudit, la sorcellerie l’adore. Cet esprit de ténèbres, c’est le démon de la théologie, le diable du conte monacal et de la tradition populaire.

Le moyen-âge avait trop peur du diable pour en parler raisonnablement. Pour nous, qui ne sommes ni obsédés, ni possédés (et c’est sans doute, hélas ! le seul avantage que nous ayons sur les moines et sur les saints), nous trouverons peut-être quelque intérêt à faire apparaître Satan, non pour lui demander, comme les sorciers, le bonheur, la science, l’amour sans inquiétude et sans larmes, tout ce que l’homme poursuit sans l’atteindre, mais simplement pour le prier de nous conter son histoire, histoire multiple et difficile, qui remonte à la source même des jours, sombre biographie d’un fantôme qu’il faut reconstituer d’après des rêves. Il s’agit d’une biographie, éclaircissons d’abord le mystère des origines.

L’Écriture, qui parle souvent du diable, ne dit pas quand et pourquoi l’auteur des choses l’a tiré du néant. Dieu, qui le nomme et le maudit par la voix de ses prophètes, se tait sur son âge ; mais, quand Dieu se tait, l’homme veut deviner encore. Aux premiers siècles de l’église, le manichéen Bardesanes, s’inspirant des traditions du dualisme, élève le diable jusqu’à l’idée de cause, et il en fait une sorte d’être en soi qu’il oppose au principe du bien. Priscillien le fait naître du chaos et des ténèbres ; Tatien, d’un rayon de la matière et de la méchanceté [1].

-Dans la Judée, au temps de saint Jérôme, les uns lui donnent pour père Léviathan, le grand dragon de la mer ; les autres le chef des anges qui s’unirent avec les filles des hommes avant le déluge.

– Selon saint Augustin, Dieu aurait créé les bons et les mauvais esprits comme un poète qui, pour relever les beautés de son œuvre, y sème les antithèses ; cependant, si grandes que soient l’autorité de l’évêque d’Hippone et sa pénétration dans ce qui touche les mystères, il est peu probable que l’éternel artiste qui a fait ce monde y ait introduit le mal par une fantaisie de rhéteur.

– Selon la tradition dogmatique, Satan et ses anges, innocens et purs dans l’origine, appartenaient à cette classe d’intelligences supérieures qui étaient comme les prémices de la création. Ils habitaient les régions de la lumière et de la sérénité, et Dieu les avait initiés aux secrets de sa sagesse, mais ils ne tardèrent point à déchoir de leur rang suprême en cédant aux inspirations d’une volonté mauvaise.

Ils tombèrent par l’orgueil et la concupiscence : par l’orgueil, en cherchant à s’élever d’eux-mêmes, et sans le secours de la grace, à l’éternelle béatitude, en disputant à Dieu la souveraine puissance, en lui refusant, comme des vassaux révoltés, l’acte de foi et d’hommage. Ils tombèrent par la concupiscence en demandant aux filles des hommes des caresses et des voluptés que de purs esprits ne doivent pas connaître. Dieu, pour les punir, les bannit de sa présence en les maudissant, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel, comme le dit saint Jean.

Le diable, ainsi que l’homme, n’est donc qu’une créature déchue. A dater de sa chute, il commence sur la terre une vie nouvelle et désolée, et dans le séjour de son éternel exil, il s’enveloppe de tant d’ombre et de mystère, que, malgré ses fréquentes apparitions et les nombreux témoignages de ceux qui l’ont vu, il est presque impossible de donner de sa personne un signalement exact. Est-ce une intelligence servie par des organes ? Est-ce un corps ou un esprit ? Ce n’est pas un esprit, car, suivant la définition de l’école, un esprit, c’est ce que l’œil ne peut voir, ce que l’oreille ne peut entendre.

Or, on voit le diable, on l’entend, il parle. Ce n’est pas un corps, car on ne peut le saisir sous une forme tangible, et il franchit les distances avec la rapidité de la pensée. C’est un être indéfinissable et pour ainsi dire impersonnel ; c’est le Protée antique dans ses métamorphoses les plus étranges. Aux jours voisins du paganisme, sur la limite indécise du monde moderne et du vieux monde, il s’habille de la défroque de l’Olympe : il emprunte aux animaux fabuleux de la mythologie, au dragon, à l’hippocentaure, leurs formes fantastiques, aux faunes et aux sylvains leurs pieds de boucs et leurs lascives ardeurs. Comme ce génie gourmand qui sortait du tombeau d’Anchise pour goûter les viandes, il aime à flairer le sang des victimes, à lécher les chairs des sacrifices, et il reste ainsi pendant long-temps une sorte de fantôme à demi païen.

Son corps, formé des vapeurs qui montent de la terre ou des parties les plus grossières de la substance éthérée, n’est qu’un simulacre impalpable qui rappelle la seconde enveloppe de la philosophie antique, simulacre subtil comme les nuages, sur lequel cependant la flèche et l’épée produisent une impression douloureuse, et qui laisse, en se consumant par le feu, des cendres pareilles à celles de l’homme. C’est un spectre, ce n’est pas encore un monstre. Mais, à travers le moyen-âge, la superstition elle-même se dégrade ; le diable se matérialise, et, dans ses innombrables métamorphoses, il parcourt l’échelle entière de la création. Homme informe et inachevé, nain ou géant, il est ridé, velu, aveugle comme les taupes, noir comme les forgerons barbouillés de suie ; il a des griffes comme les tigres, des crocs comme les sangliers : il se change, au gré de ses caprices, en ours, en crapaud, en corbeau, en hibou, en serpent, car il aime cette forme qui lui rappelle sa première victoire, et, ce qui n’est pas moins bizarre, en queue de veau [2].

Quelquefois aussi, à en croire le démonographe Psellus, il se montre couvert d’écailles comme les poissons et il respire comme eux, en absorbant l’air par ces écailles. Lorsqu’il veut induire au péché les prêtres et les moines, il emprunte à la femme les séductions de sa grace, ce teint luisant et vermeil, ces doigts effilés qui charmaient les chevaliers, cette cambrure des reins que la Bible a maudite parce qu’elle est fatale à l’homme. Il y a plus ; en 1121, il apparut avec trois têtes à un moine prémontré, et lui dit : Je suis la Trinité, adore-moi [3].

Au XVIe siècle, il apparut en forme de crucifix ; quelquefois il prend la tonsure et les habits sacerdotaux, et, la crosse épiscopale à la main, la mitre sur la tête, il bénit les populations dévotes qui s’agenouillent sur son passage ; on assure même qu’il a chanté vêpres dans l’église de Clairvaux, dans cette même église où saint Bernard avait prié. Faut-il s’en étonner ? Le diable pouvait bien s’habiller du pallium quand l’église elle-même couvrait de l’étole et de la chasuble le dos des ânes et des fous.

Dans les ombrages et les replis de sa nature ténébreuse, Satan n’échappe pas moins à l’analyse que dans ses transformations extérieures. Les jours passent, les années s’accumulent ; tout change ; l’homme même se tourne vers le bien, dans les derniers jours, par impuissance du mal peut-être, mais qu’importe ?

Satan seul persiste dans son immuable perversité. Il voudrait se consoler de ses remords par les joies que les méchans cherchent dans le mal, et ces joies perverses ne laissent en lui que l’amertume du passé et l’effroi de l’avenir. Il est envieux, orgueilleux, impur, et sa haine contre l’homme est si profonde, qu’on l’a entendu dire un jour qu’il aimait mieux retourner en enfer avec l’âme d’un damné que de remonter au ciel dans sa félicité première [4].

Les Juifs lui attribuaient l’invention des armes et de la parure, de ce qui tue le corps et lame. Les sévériens racontaient qu’il était le père du serpent, que le serpent, s’étant uni à la femme, avait produit la vigne, et que la vigne rappelait encore par ses replis la nature tortueuse de son redoutable aïeul, et par les grains de raisin les gouttes de poison que le serpent y avait laissées, afin de porter au délire et à la fureur ceux qui s’enivreraient de ses fruits [5].

Que l’esprit saint illumine un prophète, Satan inspire un hérétique C’était lui qui parlait par la bouche d’Arius, et qui prêtait à Manès cette pâleur des saints, indice de la macération, qui abusait les peuples par les apparences de la vertu. L’idolâtrie, ce crime capital du genre humain, comme dit Lactance, les oracles du paganisme, témoignent de la profondeur de ses ruses et de son impiété. On reconnaît sa voix dans les chênes prophétiques de Dodone, dans la voix des sibylles, du bœuf de Memphis et des crocodiles d’Arsinoë. Pour lire ainsi dans les jours qui ne sont pas encore, le démon, comme les anges, est-il donc initié aux secrets de la volonté divine ? a-t-il gardé cette connaissance supérieure qui est le partage des esprits purs ? Non.

Les choses immuables et éternelles lui sont cachées : il ne sait pas l’avenir, mais il le prévoit par une longue expérience du passé, par une constante observation des hommes et des évènemens. Une nonne, par exemple, passe auprès d’un moine ; la nonne ralentit le pas et regarde d’un œil oblique et baissé ; le moine soupire. Satan, qui a surpris l’émotion, annonce la chute, et, dans ces sortes d’oracles, il a rarement l’occasion de se tromper. Quand sa science est en défaut, il tente de suppléer par l’étude aux clartés qui lui manquent ; il fait des recherches dans les astrologues, dans Aristote, dans saint Augustin, et débite aux ignorans, comme un secret de sa propre sagesse, la sagesse des livres.

On a souvent comparé le diable chrétien au mauvais principe du dualisme, et à Typhon, le principe dit mal dans la théogonie égyptienne. Ahrimann et Typhon rappellent en effet, comme Satan, l’idée du crime, de la douleur et de la mort, la lutte des ténèbres contre la lumière, du mensonge contre la vérité. Les symboles diffèrent à peine : le scorpion est l’emblème de Typhon, et le serpent, l’emblème du diable ; cependant il y a un abîme entre l’ange déchu des traditions chrétiennes et l’esprit de ténèbres des croyances orientales. Ahrimann est coéternel au Dieu bon, il a comme lui la puissance créatrice ; il lui dispute l’empire du monde ; quelquefois même il parvient à l’usurper. Typhon triomphe également d’Osiris.

Dans la tradition chrétienne, au contraire, le diable n’est jamais qu’un vaincu ; Dieu garde l’omnipotence, et s’il permet quelquefois à cet esprit de mensonge, qu’il a frappé d’un arrêt sans merci, de tenter, de tourmenter cette autre créature également déchue, aussi méchante peut-être, mais qu’il a rachetée au prix du sang de son fils, c’est qu’il est écrit que l’homme doit gagner sa couronne par le combat. Satan peut nous exciter au mal ; il ne peut jamais nous y contraindre. Sa colère, comme celle de l’Océan, s’arrête aux limites posées par l’Éternel, et se brise souvent contre un grain de sable.

Voilà ce que la théologie, la philosophie, la sorcellerie du moyen-âge, qui se mêlent et se confondent souvent, ont enseigné, à des époques extrêmes et diverses, des origines, de la déchéance, de la personne et du caractère du diable. Nous allons puiser encore à ces sources obscures pour raconter sa vie depuis le jour où la première femme succomba sous ses ruses, jusqu’au moment où, à son tour, il succomba sous les sarcasmes de Voltaire. Nous le suivrons pas à pas dans son enfance, sa jeunesse, sa décrépitude, en un mot, dans toutes les phases de sa vie publique et officielle, qui se partage en périodes distinctes et tranchées.

Ainsi, avant la venue du Christ, comme un rival puissant et oppresseur, il disputera à Dieu l’adoration des peuples ; à l’avénement de la loi nouvelle, il défendra les autels du monde païen ; à travers le moyen-âge, tentateur et bourreau, il obsédera les moines et les saints, et se fera le complice de tous les crimes, l’artisan de tous les désastres ; au XVIe siècle, il se mêlera à toutes les disputes, à toutes les arguties ; il sera papiste, luthérien, calviniste, railleur et goguenard, comme les bourgeois de cette grande et cynique époque. Ce sera là, comme l’eût dit Olivier Maillard, le premier point de notre discours touchant le malin esprit.

l y a bientôt six mille ans que le diable a fait sa première visite à la terre, et nous subissons encore chaque jour, par le crime et la douleur, les conséquences de cette terrible apparition. Ève s’éveillait à peine sur les gazons du paradis terrestre que déjà le démon la guettait pour la tromper. Il s’approcha d’elle comme on s’approche d’une femme qu’on veut séduire, avec des paroles caressantes, des complimens sur sa beauté, et lui fit manger, ainsi que l’a dit Milton, la mort et le péché dans une pomme. Encouragé par ce premier triomphe, l’éternel ennemi épia toutes les occasions d’intervenir, pour le mal, dans les affaires de ce monde.

Sous le nom de Beelzébuth, de Baal, de Belphégor, d’Adramélec, il disputa au vrai Dieu l’adoration des peuples ; à Babylone, il prit la forme d’un dragon vivant, pour se faire rendre un culte ; mais, le prophète Daniel lui ayant jeté une boulette vénéneuse, il la mangea sottement et mourut empoisonné. Job et Sara eurent, entre tous, chez le peuple juif, à souffrir de sa haine. Il fit tomber le feu du ciel sur les troupeaux de Job, et déchaîna l’ouragan contre sa maison. Il étrangla dans la chambre nuptiale les sept premiers maris de Sara. Chose vraiment singulière ! dans ces occurrences fatales, il n’a jamais agi qu’avec la permission de Dieu. Pourquoi Dieu lui donnait-il la permission d’agir ? Nous traversons, dans cette histoire, le mystère et l’inconnu ; je raconte sans chercher à deviner, et ne garantis que l’exactitude des citations.

Le monde, soumis par la femme au douloureux servage du démon, devait se racheter par l’œuvre de la femme. Le Christ annonce à la terre que sa mère a écrasé la tête de l’antique serpent. Le diable alors, comme un roi qu’on veut détrôner, s’arme de toute son audace et de toutes ses ruses pour disputer l’empire. Il essaie, mais en vain, de faire sa proie du dieu qui sera bientôt la proie de la mort ; il essaie même de le tenter, comme plus tard il tentera les hommes, par la richesse et le pouvoir. Cette lutte impie tourne à sa honte. Le dieu voilé sous la chair resplendit bientôt d’un immortel éclat.

Satan, ébloui, vaincu, rentre dans l’abîme en criant : O Jésus de Nazareth, tu es venu pour me perdre ! Mais il ne tarde pas à remonter sur la terre afin de défendre, par un dernier et redoutable effort, tous les autels du monde païen qui s’écroulent. Apollon avait quitté Delphes ; Balaam s’était exilé de ses temples ; Anubis avait cessé d’aboyer, Apis de mugir. Satan se ligue avec tous ces vaincus du passé contre le vainqueur de l’avenir, et ranime d’une vie factice leurs idoles mourantes, comme plus tard il ranimera les cadavres. Lutte obstinée et dans laquelle il remporte plus d’une triste victoire !

Les sataniens, se détachant du Christ, choisissent le démon pour leur dieu. Les messaliens se croient appelés à soutenir contre l’ange déchu un combat sans repos, et passent leur vie dans l’attitude d’un archer prêt à lancer la flèche contre l’ennemi qui le menace. Au Ve siècle encore, Salvien, affligé de la résistance prolongée du polythéisme, s’écriait tristement : Le démon est partout (ubique daemon) ; car il avait cru, avec saint Augustin, avec l’église primitive, reconnaître les anges de l’abîme dans les trente mille dieux de la Grèce et de Rome, et retrouver sous les impuretés du culte des idoles toutes les souillures de l’esprit immonde.

Dans l’église d’Orient, pendant la lutte de la foi nouvelle et des antiques croyances, le plus redoutable ennemi des chrétiens, ce n’est pas César, c’est le démon. L’empereur oublie les anachorètes dans la Thébaïde ; mais l’éternel ennemi du monde invisible les poursuit encore au fond de la solitude. Il afflige leur âme par le regret, par le désir, le remords, qui fait désespérer de la bonté de Dieu, et cette tristesse infinie, accedia, qui est comme le spleen des moines ; tristesse si profonde, qu’ils tentent quelquefois de s’étrangler. Il afflige leur chair par des douleurs et par des plaies qui rappellent celles de Job.

Les vierges qui font sept cents oraisons par jour, les moines qui passent toute une année sans manger, ont peine eux-mêmes à se défendre de ses attaques. Quand la divine harmonie des hymnes intérieures résonne dans l’âme des solitaires comme sur une lyre mystique, il s’élève autour d’eux des bruits confus ; on entend des lions rugir, des chiens aboyer ; le soir, quand ils se couchent sur leurs nattes de jonc, les joncs s’enflamment et les brûlent ; lorsqu’ils ont soif, les sources tarissent au contact de leurs lèvres. Siméon Stylite est rongé vivant par les vers, et ces vers, en se détachant sanglans de sa chair, tombent comme une pluie rouge du haut de sa colonne.

Ces prestiges, ces afflictions, sont l’œuvre de Satan. Il épie toutes les faiblesses pour les tenter, tous les courages pour les abattre. Il promet, selon les passions de chacun, de l’or, des femmes, la science ou la gloire. Il montre à sainte Pélagie, la courtisane repentante, des bracelets, des anneaux, tous ces bijoux irrésistibles qui paient les baisers de la femme quand sa jeunesse est en fleur. Saint Antoine surtout, sans doute à cause de sa vertu supérieure, est l’objet de sa haine et de ses obsessions les plus vives. Antoine veut prier : Satan cache ses livres. Antoine croise les bras, s’agenouille et appelle, avec la grace la méditation qui purifie et les extases silencieuses : Satan, pour le troubler, chante des psaumes.

D’autres fois, il l’attaque avec des armes plus courtoises, et, ne pouvant le terrasser par la menace, il essaie de le séduire par la prévenance et la politesse : il allume sa lampe ou va, pour lui, chercher de l’eau aux fontaines voisines. Ruses inutiles ! Antoine répond par la prière ou le signe de croix, et le diable, se voyant vaincu, grince des dents, frappe du pied comme un enfant colère, et quelquefois même il tombe à genoux et demande pardon [6]. Cette lutte obstinée et toujours triomphante de la vertu contre le vice, de la foi soumise contre l’orgueil révolté, de la mansuétude contre la haine, cache un haut enseignement de courage et de résignation, et saint Athanase l’a racontée avec l’inspiration du génie grec, comme saint Antoine la racontait lui-même à ses disciples pour former à la guerre contre l’éternel ennemi les solitaires qui, plus jeunes et moins affermis dans le bien, avaient encore de longs combats à soutenir.

Mais, hélas ! en traversant les siècles, cette mystique épopée devait subir, ainsi que toutes les choses saintes, des profanations étranges, et la tentation de saint Antoine, qu’on ne cherche plus dans la prose du patriarche grec, doit aujourd’hui sa célébrité aux théâtres des foires et aux illustrations grotesques de Callot. — Un soir, dans une église d’Alexandrie, cette cité impure où tous les démons de la terre s’étaient donné rendez-vous, saint Macaire vit des diables sous la forme d’enfans éthiopiens qui couraient çà et là parmi les moines.

Les uns passaient doucement la main sur la paupière des solitaires pour les endormir, les autres leur mettaient le doigt dans la bouche pour les faire bâiller, et chaque jour, à l’heure des offices, ces mêmes enfans éthiopiens recommençaient leur manége et attrapaient des âmes par des distractions coupables. La terreur qu’inspirait le démon était si grande alors, que les moines se levaient pendant la nuit pour faire sentinelle et se défendre par la veille et la prière contre cet ennemi qui ne dort jamais.

Dans le repos de ses cloîtres sombres, l’Occident n’est ni moins crédule ni moins effrayé. Qu’un mystique bâtisse sur les flots troublés du monde une de ces citadelles saintes qui sont l’asile de la prière, le diable s’éveille et prend corps à corps le fondateur et les disciples. Il sait que l’ordre de saint Benoît doit enlever de nombreux sujets à l’enfer, et il dirige contre cet ordre célèbre ses attaques les plus vives. L’abbé de Cluny se met en route pour de pieuses visites et de saintes conquêtes : le diable, qui l’épie, se déguise en renard, et, se plaçant en embuscade sur son chemin, lui saute au cou pour l’étrangler.

Sulpice-le-Pieux se rend de nuit l’église, précédé d’un enfant qui porte un cierge, et le diable, comme ce hibou du Lutrin, qui éteignit la lumière dans la main de Boisrude, s’abat à grand bruit d’ailes sur le cierge, en s’efforçant, à coups de bec et d’ongles, de crever les yeux de Sulpice [7]. Tout noir de crimes comme la Discorde, il ne sort comme elle d’un couvent que pour courir dans un autre. Au temps de saint Norbert, il s’attaque aux prémontrés ; il va dans leurs cuisines empoisonner leur dîner, et lorsqu’ils veulent boire, il se montre au fond de leurs gobelets sous la forme d’un énorme crapaud tout gonflé de venin.

A Citeaux, il arrose le poisson des moines avec de la fiente de cheval au lieu de sauce, et les jours de jeûne il leur sert des oies rôties, pour les tenter par le fumet et leur faire rompre la sévère observance de la règle. Au XIIe siècle, il tourmente l’abbé Guibert dans son couvent de Nogent-sur-Seine, et toutes les nuits il apporte dans sa cellule, au pied de son lit, les cadavres des hommes qui avaient péri de mort violente. Plus tard, chez les dominicains de Florence, il obséda Savonarole ; quand le hardi prêcheur faisait la ronde du soir, l’esprit malin amassait autour de lui des vapeurs tellement épaisses, que le dominicain se trouvait comme enfermé dans une prison de nuages, et, quand il voulait dormir, le diable le réveillait, en criant : Savonarole ! Savonarole ! et en changeant chaque fois la prononciation de son nom.

Dans cette nuit du moyen-âge, toute peuplée de fantômes, ce ne sont pas seulement les moines qui ont à- souffrir des colères du diable, c’est l’humanité tout entière. Ces orages que la méchanceté de Satan soulève dans les plus secrètes profondeurs de l’âme humaine, elle les soulève aussi dans les élémens. Le vent souffle avec violence, couchant les moissons sur la terre, et faisant tourbillonner comme des feuilles mortes les lames de plomb qui couvrent les toits des églises : c’est que le diable tousse.

La terre tremble : c’est que le diable se remue dans l’enfer ; l’incendie serpente à travers les rues étroites des villes : Satan, comme Erys dans la dernière nuit d’Ilion, court au milieu des débris pour attiser la flamme. J’ai vu dans une vieille ville municipale du nord cette légende naïvement traduite sur un beau tableau du XVe siècle. Dans les lointains des derniers plans, sous un ciel d’outre-mer, se dessine une enceinte fortifiée avec des tours à clochetons ; aux créneaux, des têtes grosses comme des tours regardent vers la campagne, et en dehors de l’enceinte une longue file de moines et des échevins portent en grande dévotion une châsse en forme d’église.

Cette châsse est celle de saint Foillan : le feu vient d’éclater dans le faubourg, et comme, au moyen-âge, les reliques remplaçaient les pompes, les échevins, entourés de moines blancs, de prêtres qui chantent, d’enfans de chœur écarlates, se sont rendus avec la châsse de leur saint sur le lieu du désastre. La flamme révérencieuse s’est éteinte devant les reliques, et la procession rentre en ville en bénissant Dieu. Cependant le diable, qui guettait son départ, revient auprès des maisons qui s’éteignent ; muni d’un gros soufflet de forge, il souffle à tour de bras sur les cendres avec l’ardeur d’un alchimiste qui voit un lingot se cristalliser dans ses creusets. Le feu se rallume, comme si l’artiste avait voulu montrer que le soufflet du diable, dans les villes qui brûlent, est plus puissant encore que les os des saints.

Ici le démon est incendiaire ; ailleurs il est conspirateur, empoisonneur, assassin, régicide. En 1340, il entre à Paris dans un complot tramé par Robert l’Anglois et quelques moines allemands contre la vie de Philippe de Valois. — En 1118, Hugues de Crécy étrangle Miron de Montlhéry, son parent ; — Philippe répudie Berthe et enlève Bertrade ; — Jean-sans-Peur fait tuer le duc d’Orléans : — c’est le diable qui a voulu le meurtre et l’adultère ; il est plus coupable que Jean-sans-Peur, Hugues et Philippe.

Dès les premiers jours du christianisme, on l’accusait d’avoir trempé dans ces crimes que l’humanité doit pleurer jusqu’aux derniers temps : selon saint Justin, il aurait inspiré les juges de Socrate comme plus tard il inspira ceux du Christ, et Justin, dans son indignation, lui reproche la condamnation du sage avec autant d’amertume que la condamnation du dieu. Toutefois, la responsabilité du mal que la primitive église fait peser sur Satan n’affaiblit en rien la responsabilité humaine. Le moyen-âge, au contraire, invoque ses incitations comme des circonstances atténuantes, et le diable, qui remplace le destin, devient l’excuse des coupables.

Jusqu’ici nous n’avons vu dans le démon qu’une victime de la colère céleste, un méchant qui se plaît au crime ; mais jamais, parmi les hauts fonctionnaires du monde invisible, les demiurges les plus occupés n’ont cumulé des emplois plus divers. Sur l’ordre même du juge qui l’a condamné, le diable se charge d’exécuter les hautes-œuvres de la justice divine ; il conseille le mal et le punit dans ce monde et dans l’autre, sur les vivans comme sur les morts c’est ainsi qu’il se fait le défenseur de l’orthodoxie, le complice de saint Dominique et de l’inquisition.

Comme les sergens et les archers du moyen-âge, il va exploiter au lit des mourans et saisir à leur sortie les âmes qui partent pour l’enfer. Quand la cloche de la paroisse a tinté l’agonie, les démons se rassemblent dans l’abîme aux appels de la trompe infernale, et ils arrivent par essaims auprès du moribond. Ils lui rappellent ses fautes et lui parlent des supplices éternels, espérant ainsi, par le désespoir, avancer l’heure fatale et prévenir la pénitence ; mais les anges, qui n’abandonnent jamais les pécheurs, arrivent à leur tour, et, se plaçant eu face des démons, ils consolent le mourant par le souvenir de ses bonnes œuvres. On les retrouve encore, ces fantômes redoutables, auprès du cercueil des morts. Voici ce qui est arrivé en Saxe, au XIIe siècle.

Le corps d’un usurier qui s’était réconcilié avec Dieu par la confession avait été exposé dans la chapelle d’un couvent. Les cierges que l’église allume dans les cérémonies funèbres pour écarter, par la lumière, les esprits de ténèbres [8], brûlaient auprès du trépassé, et quatre moines priaient pour son âme. Tout à coup quatre diables noirs et quatre anges lumineux vinrent se ranger à droite et à gauche du cercueil. Les diables, après avoir récité chacun un verset des psaumes, s’écrièrent en même temps : « Si Dieu est juste, si sa parole est la parole de vérité, cet homme doit nous appartenir. » Les anges répétèrent à leur tour quatre versets, et s’écrièrent à la fois : « Silence, esprits impurs ! vous invoquez contre cette âme les paroles qui punissent, nous invoquons pour elle les paroles qui consolent. Ce mort a bu à la coupe du pardon, il s’est enivré des larmes du repentir, et il verra la lumière éternelle. » A ces mots, l’âme joyeuse s’envola vers le paradis.

Le diable, du reste, n’attend pas toujours, pour punir, que la fièvre ou la vieillesse emporte l’homme dans l’autre monde, et, pour jouir plus tôt de l’âme des méchans, qu’il regarde comme sa propriété, il la délie souvent lui-même des liens de sa prison charnelle. On l’a vu, dès les premiers siècles de l’église, à Constantinople, saisir le philosophe Buddas, qui priait, suivant la coutume orientale, sur la plate-forme de sa maison, et le précipiter dans la rue, en lui reprochant d’avoir propagé les erreurs de Manès [9]. C’était là de sa part une noire ingratitude, car Manès avait tenté de rendre à sa puissance déchue le sceptre de la création.

Bien des siècles après Buddas, on le vit encore défendre par le meurtre les prescriptions des casuistes et des prédicateurs : le 27 mai 1562, vers les sept heures du soir, il étrangla, dans la ville d’Anvers, une jeune fille de bonne maison, parce qu’elle avait acheté, pour aller à une noce, une fraise de toile fine de neuf écus l’aune [10]. L’église eut à le remercier plusieurs fois encore de services plus importans et plus positifs : il aiguisa souvent ses griffes pour châtier les paroissiens qui n’acquittaient point les dîmes, les seigneurs qui oubliaient les monastères dans leurs testamens, les rois qui refusaient d’humilier la couronne devant la tonsure. Mais, en travaillant ainsi à augmenter les richesses du clergé, le diable, en diplomate habile, avait deviné que ce clergé, devenu ambitieux, perdrait en vertu tout ce qu’il gagnerait en aumônes, en héritages, en puissance, et que le servir dans ses intérêts temporels, c’était tout profit pour l’enfer.

Lorsqu’il punit les vivans, Satan emprunte aux lois humaines la forme de leurs supplices. Le bourreau pend les coupables par le col, jusqu’à ce que mort soit parfaite ; Satan les étrangle. Dans l’autre monde, les punitions qu’il inflige aux morts sont bien autrement redoutables, Dieu l’avant investi pour la torture d’une puissance infinie. Je ne rapporterai point ici les ingénieuses cruautés des démons dans la vallée des larmes éternelles. Dante les a chantées. Il a sondé avec l’œil du rêve les cercles de l’empire infernal ; il a vu Lucifer, monstre à trois têtes, étreindre dans sa triple gueule les plus grands pécheurs de l’antiquité païenne et du monde chrétien, Cassies, Brutus et Judas, les ingrats et les traîtres ; il a vu les sujets de ce roi sombre déchirer à coups de dents les damnés, comme le chat déchire la souris qu’il tient sous sa griffe, ou les enfoncer à coups de fourches dans les flots d’un bitume brûlant, et, glacé par ce spectacle terrible, le Florentin est resté quelque temps comme jeté en dehors de la mort et de la vie. Passons vite, admirons et tremblons. Quand le poète chante, le collecteur de textes et de notes doit écouter et se taire.

Dans le moyen-âge cependant l’ironie est toujours à côté des grandes choses ; auprès de l’enfer de Dante, il y a l’enfer des trouvères. Sous la plume de ces conteurs cyniques, Satan a dépouillé son caractère sombre et menaçant : ce n’est plus le lion rugissant qui rôde autour des saints, c’est un joyeux compagnon qui guette le moment où les curés disent la messe, pour aller boire avec leurs chambrières le vin de la dîme. Digne contemporain de Colin Muset et de Rutebeuf, il donne l’exemple de tous ces vices joyeux qui jettent les chrétiens sous sa griffe. Il chante, s’égaie et boit, séduit les abbesses, et joue avec les frères mendians sa cotte et son cheval contre une cruche d’hyppocras ou de vin clairet.

L’enfer lui-même est travesti : aux supplices rêvés dans les visions apocalyptiques et dantesques, aux fleuves de feu, aux pluies de soufre, aux étangs de glace, le jongleur, en vrai truand, substitue des supplices grotesques, empruntés aux habitudes peu orthodoxes de sa vie. La triste patrie des damnés n’est plus qu’une vaste taverne, où le diable, déguisé en marmiton, fait cuire les méchans dans de grandes chaudières, et mange au verjus ou à la sauce à l’ail les usuriers et les filles perdues.

Au XVIe siècle, Satan change de rôle, et se fait théologien. Il apprend l’hébreu, et pour mieux disputer il repasse sa logique. A Genève, i1 annote des gloses pour Calvin ; en Allemagne, il commente avec Luther la bible et les conciles : on dirait que les sympathies de l’orgueil et de la révolte rapprochent le réformateur et le démon. Que le moine de Worms écrive ou médite, qu’il veille ou qu’il dorme, le diable est près de lui qui l’encourage, le gourmande, l’approuve ou le désapprouve par des argumens tirés de saint Thomas, de Scott ou de saint Paul.

L’avantage, dans ces conférences théologiques, reste souvent au démon ; il arriva même un jour que Luther, ne sachant que répondre aux arguties de son adversaire, lui tança, à défaut de raisonnemens et de textes, son écritoire à la figure, et dans la chambre de la Wartbourg on montra long-temps sur les murs une tache d’encre qui rappelait la dispute. Au milieu de ce conflit tumultueux de tant d’idées nouvelles, au milieu de cette lutte des traditions antiques et du scepticisme moderne, le diable hésite entre tous les partis, et il se trouve souvent, comme Érasme, assis entre deux chaises. Tantôt il encourage Luther à la guerre ; tantôt, comme effrayé des ruines qu’il prépare, il lui conseille la paix, et lui demande avec des reproches amers : Luther, qu’as-tu fait de l’autorité ?

Et, par ces reproches, il jette dans l’âme du réformateur cette souffrance du doute, cette tristesse de l’incertitude, que le réformateur avait jetées dans la conscience du monde catholique. C’était bien la peine de nier le pape et les saints, pour affirmer Satan ; c’était bien la peine d’évoquer l’esprit des temps modernes pour se replonger dans les ténèbres du passé, et se montrer plus crédule encore que ces docteurs du moyen-âge, dont l’hérésie insultait la foi.

Pour Luther, le diable est le maître absolu, un maître redoutable qui a dans sa sacoche plus de poisons que tous les apothicaires du monde. C’est le prince de la terre ; il est partout, dans l’air que nous respirons, dans le pain que nous mangeons. On dirait que Satan s’est relevé de son antique déchéance, et qu’il vient de conquérir l’ubiquité qui n’appartient qu’à Dieu. Ainsi se confondent souvent, dans un même homme, dans un même temps, toutes les grandeurs, toutes les misères. Aux époques les plus sombres du moyen-âge, l’extrême barbarie touche à l’extrême charité ; au XVIe siècle, le scepticisme le plus hardi touche à la crédulité la plus folle.

Agrippa écrit à la fois le traité de la Vanité des Sciences et un livre de philosophie occulte ; l’auteur de l’Éloge de la Folie s’imagine attraper des démons en attrapant ses puces ; -qu’on me pardonne le détail [11] ; — Luther croit reconnaître le diable dans les mouches qui se posent sur sa bible et sur son nez, et le retrouver même dans des noisettes. Les vieilles maladies de l’esprit humain, passées à l’état chronique, ne pouvaient se guérir en un jour, et les penseurs du XVIe siècle, vieillards désabusés, semblaient n’avoir gardé leur foi que pour les contes de leurs nourrices.

Le diable lui-même, dans ce chaos des croyances, flotte entre tous les partis. En France, en Italie, il est papiste ; il est hérétique en Allemagne ; et tandis que le moine rebelle au pape emprunte à l’ange rebelle à Dieu des argumens contre l’église, l’église, à son tour, appuie les vérités qu’elle défend sur le témoignage de l’esprit du mensonge, et, dans les exorcismes, elle force le diable à s’expliquer sur les sacremens et la présence réelle. Elle lui demande une profession de foi, et cette profession de foi, toujours favorable à l’orthodoxie, figure comme autorité auprès des canons des conciles.

En vérité, c’est un singulier personnage que ce diable du XVIe siècle : la métamorphose est complète ; il a dépouillé ses formes monstrueuses et bestiales, il s’habille à la dernière mode, se larde de rubans, porte épée et plumet : on dirait un seigneur de la cour. Sur cette limite indécise de la société moderne, sa légende résume toutes les terreurs, toutes les ironies du passé ; ces noms sombres et menaçans des premiers jours, ces noms d’éternel ennemi, de serpent, sont remplacés par des sobriquets bouffons, et le vaincu de l’abîme n’est plus que le pâtissier, le cuisinier de l’Achéron.

Dans ce temps de moquerie cynique, les excommuniés, en frappant leur abdomen rebondi, disent au curé de leur paroisse : Voyez, l’anathème ne fait pas maigrir ! Le diable, en fait d’impiété, ne le cède pas aux bourgeois goguenards, et se moque même de l’eau bénite. Rabelais, à son tour, se moque du diable et de l’enfer. Et cependant, par une contradiction étrange, au moment même où surgit un scepticisme inouï, les traditions qui s’en vont se réveillent, on l’a vu par l’exemple de Luther, comme au Ve siècle les traditions du druidisme s’étaient ranimées dans la Bretagne ; effort impuissant de tout ce qui tombe, de l’homme qui meurt et de l’idée qui s’éteint !

Roi dont le trône chancèle, Satan garde jusqu’à la veille même du dernier revers sa puissance et ses courtisans ; mais le dernier revers arrive bientôt, définitif, inexorable. Le démonographe Vier, le premier au XVIe siècle, avait attaqué le diable dans un pamphlet qui n’était pas sans logique ; deux siècles plus tard, Voltaire, aussi malin que Satan, lui lit avec sa plume une guerre plus redoutable que les moines avec leurs goupillons ; et depuis Voltaire, après avoir chanté les noces du pape, Béranger a chansonné la mort du diable. Mais, hélas ! est-il bien vrai que le diable soit mort ?

Telle est, rapidement contée, l’histoire de la vie publique de Satan, et de son rôle officiel dans l’administration du monde. Affliger, tromper, séduire et punir, telle est la mission qui lui avait été tracée par Dieu même, et cette mission, on l’a vu, il l’a remplie fidèlement. Il nous reste maintenant à le considérer dans sa vie privée, pour ainsi dire ; à étudier ses mœurs, ses rapports intimes avec les hommes, ses liaisons, ses amitiés.

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