Qu’est devenu le corps d’Amédé ? Il y a deux ans, il a été envoyé à Abidjan «pour autopsie». Depuis, son frère Julien n’a plus jamais eu aucune nouvelle. «C’est long, deux ans, pour une autopsie», note d’un air maussade cet homme trapu et musclé, assis sous un manguier, à 500 km à l’ouest de la capitale économique ivoirienne. D’un geste, il désigne les bâtisses en briques grises qui l’entourent, recouvertes de nouveaux toits en tôle : «Nos maisons ont été décoiffées ! Ici, pendant la crise [2011-2012, ndlr], tout a été détruit.» Amédé, le frère de Julien, est l’une des victimes des derniers soubresauts de cette crise sanglante.

Le 20 juillet 2012, lors de l’attaque d’un camp de déplacés, ce père de famille de 39 ans a été emmené par des hommes en armes, puis fusillé avant d’être jeté dans un puits abandonné. Lequel ne sera découvert, par hasard, que deux mois plus tard. On y retrouvera cinq autres cadavres, tous envoyés «pour autopsie» à Abidjan.

Après une période particulièrement sanglante, la Côte-d’Ivoire est désormais en paix. En accueillant pour la première fois, ce jeudi, François Hollande, le président Alassane Ouattara pourra légitimement se targuer d’avoir remis le pays au travail et rétabli la sécurité après dix ans de guerre civile.

«Verrou». Reste un sujet sensible : l’impunité dont continuent à bénéficier les forces fidèles à Ouattara qui ont conquis le pouvoir les armes à la main en 2011. Jusqu’à présent, seuls les partisans de son rival, l’ex-président Laurent Gbagbo, ont été mis en cause pour les violences commises en 2011 : trois ans après la crise, 700 sont toujours emprisonnés sans jugement, et parfois même sans connaître les charges qui pèsent contre eux. Un soupçon de justice à deux vitesses qui agace visiblement Abidjan. Lundi, un porte-parole du parti du président ivoirien a ainsi tenu à souligner que le chef de l’Etat français venait pour «apporter son soutien à l’œuvre de reconstruction et de réconciliation entreprise avec succès par le président Alassane Ouattara» et non pour «se préoccuper du sort de personnes qui ont commis des crimes odieux pendant notre crise postélectorale» ou pour «plaider la cause des bourreaux d’hier». Voilà François Hollande prévenu. Le président français apporte pourtant dans ses bagages une aide de 25 millions d’euros à la reconstruction d’une justice qui semble parfois en panne ou partiale (lire ci-contre).

Sur ce terrain délicat, une petite ville est devenue le symbole des exactions restées impunies en Côte-d’Ivoire : Duékoué, bourgade sans charme de l’ouest ivoirien, fut le théâtre de certains des épisodes les plus sanglants de la crise postélectorale. Sur les 3 000 morts recensés pendant cette période, un tiers des victimes ont été répertoriées dans cette région, où vit aussi Julien. «Duékoué a été le dernier verrou dans la conquête de l’ouest du pays par les forces alliées à Ouattara. C’était un fief pro-Gbagbo, et les combats ont été très violents», rappelle le père Cyprien, qui se trouvait aux premières loges quand la ville a été prise, le 28 mars 2011. «Dès l’aube, la foule a envahi la mission catholique, ça tirait de partout !» se souvient-il.

Les jours suivants, on dénombrera près d’un millier de morts, dont un certain nombre froidement exécutés. La peur sera telle, que les habitants refuseront longtemps de quitter l’enceinte de la mission catholique. Une partie d’entre eux sera finalement relogée dans un camp de déplacés à Nahibly, une localité voisine. Jusqu’à ce que ce site, soupçonné d’abriter des miliciens pro-Gbagbo, soit lui-même attaqué le 20 juillet 2012. Combien de morts ce jour-là ? Personne ne sait, tant les bilans sont manipulés. Les chiffres divergent selon qu’on s’adresse à des partisans de l’actuel pouvoir ou de l’ancien régime à Duékoué. Reste les six hommes exécutés et retrouvés dans le puits. Autour de la ville, il en existe neuf autres, également soupçonnés de contenir des corps. Ils sont gardés par des Casques bleus pakistanais, qui offrent un verre de jus de fruits aux curieux avant de les inviter fermement à faire demi-tour. Ce «circulez, il n’y a rien à voir» est un peu la règle à Duékoué, où le calme est revenu, sous un silence de plomb. «De toute façon, tout le monde connaît les responsables, Duékoué n’est qu’un gros village», rappelle le père Cyprien.

Sapins de Noël. Parmi ceux qui sont soupçonnés d’avoir orchestré les exécutions sommaires près des puits, il y a l’ancien commandant militaire sur place : le lieutenant Koné Daouda (alias Konda) a été renvoyé, certes contre son gré, à Abidjan. Mais apparemment sans avoir été inquiété. Son remplaçant actuel, le lieutenant Ben Bamba, un géant débonnaire dont le portable vibre sans cesse au son de «la joie vient le matin», affirme avoir discipliné ses 480 hommes. Mais il n’est pas le seul à prétendre contrôler la sécurité de la ville.

Souvent accusés d’avoir participé aux tueries de mars 2011, comme de juillet 2012, les «dozos» jouent toujours un rôle trouble dans la région. Ces chasseurs traditionnels, aux pouvoirs mystiques redoutés, font partie du folklore ivoirien. Mais pas seulement. A l’origine implantés dans le nord du pays, ils ont suscité des centaines de vocations dans cette région Ouest depuis longtemps tourmentée. En 2011, ils ont souvent aidé les forces de Ouattara à prendre le pouvoir. On les retrouve dans leur QG, un immeuble en construction, dans un quartier misérable de Duékoué : une assemblée d’hommes souriants, plus tout jeunes, souvent affublés d’étranges costumes en toile de jute, leurs «treillis», disent-ils, truffés d’amulettes comme des sapins de Noël. Malgré la bonhomie affichée, certains les accusent d’être un clan des Siciliens version gri-gri. «C’est une mafia. Ils monnayent leur protection, rackettent les gens et font régner leur loi», chuchote un commerçant, sous couvert d’anonymat. A plusieurs reprises, le gouvernement a annoncé son intention de les désarmer. «Ça se dit… Mais ça ne se fait pas», note un brin narquois Souleymane Fofana, un chauve rondouillard qui figure parmi les leaders des 2 064 dozos de Duékoué.

«Racket». Ce jour-là, un jeune garçon est agenouillé à ses pieds. «On l’a ramassé dans la rue cette nuit. C’est peut-être un voleur», gronde Fofana, qui n’a évidemment aucune preuve, mais qui se vante d’organiser chaque nuit des rondes où l’on attrape tout ce qui traîne en ville. «Une merveilleuse occasion de racket, mais pas devant les Blancs», remarque avec cynisme un habitant de Duékoué. Néanmoins, les dozos ne cachent pas qu’ils demandent 1 000 francs CFA (1,52 euro) par mois à plus de 200 planteurs en échange de la protection de leurs champs. Sur une route en terre qui sillonne entre des rizières, ils ont ainsi dressé une barrière sommaire, gardée par des hommes en «treillis», fusil de chasse en bandoulière. Chaque moto qui la franchit doit déposer 200 francs CFA dans un gobelet en plastique. En réalité, les dozos sont eux aussi des planteurs, souvent originaires d’autres régions et humiliés depuis longtemps, clament-ils, par l’ethnie autochtone guéré. Les violences se justifient facilement par celles vécues dans le passé. Surtout si elles sont restées impunies.

Les Guérés ont commencé par louer ou «vendre» (sans vrai contrat) leurs terres et leurs forêts à ces étrangers. Avant de se rendre compte que leurs métayers, souvent économes et travailleurs, devenaient plus riches qu’eux. Sous le régime de Gbagbo, qu’ils ont soutenu massivement, les Guérés ont cru leur revanche arrivée : ils ont contesté les pseudo-titres de propriété accordés par leurs pères et multiplié les violences contre ces enfants d’étrangers, soudain jugés indésirables. Et puis le rapport de force s’est inversé. «Lors de la prise de la ville comme pour l’attaque du camp de Nahibly, ce sont aussi nos métayers qui nous ont agressés. “A chacun son tuteur”, c’était leur cri de ralliement», admet Julien qui, au fond, ne croit pas en la justice. D’ailleurs, il n’a pas porté plainte pour le meurtre de son frère. Il a laissé les ONG des droits de l’homme mener le combat à sa place. «Porter plainte en mon nom ? Contre des militaires et des dozos ? Ici, à Duékoué ?» s’exclame-t-il avec force, comme pour souligner l’absurdité de la question.

Maria MALAGARDIS,

Envoyée spéciale à Duékoué (Côte-d’Ivoire)

Source: liberation.fr