Le mythe sur la surpopulation de l’Afrique

Le mythe sur la surpopulation de l’Afrique

A en croire certains «experts» et journalistes, la population africaine serait entrain d’exploser à tel point qu’il faille faire de la réduction de la natalité une priorité. Le journal «Jeune Afrique» titrait ainsi en mai 2008: «réduire la fécondité africaine, une priorité [1]».

Le quotidien canadien «Le Devoir» reprenait presque mot pour mot cet titre en juillet 2011: «réduire la natalité: une priorité en Afrique»[2]. Cet alarmisme sur le boom démographique en Afrique est partagé par une bonne partie de l’élite africaine; ce qui n’est d’ailleurs pas surprenant vue sa propension à répéter sans questionnement les problématiques dictées de l’extérieur. L’Afrique est-elle réellement surpeuplée? Quelle est la mesure réelle de sa croissance démographique? En quoi celle-ci menacerait l’avenir du continent ou de l’humanité? Telles sont les questions sur lesquelles se penche cet écrit.

1. Les faits sur la population de l’Afrique et sa croissance démographique

Malgré la quasi-unanimité des titrailles et autres experts, l’Afrique demeure l’un des continents les moins peuplés du monde. La population africaine s’élève en 2017 à près de 1.2 milliards d’habitants. Ce qui représente environ 16% de la population mondiale. La densité de la population est de 42 habitants au km2 (Source: Worldometer[3]). En comptabilisant juste l’Afrique Noire (à l’exclusion du Maghreb et de l’Égypte), la densité de la population est de 44 hbts/km2. A titre de comparaison, la densité de l’Asie est de 144 hbts/km2 et celle de l’Europe de l’Ouest de 177 hbts/km2. Toujours à titre illustratif, la densité en nombre d’habitants par km2 pour quelques pays est: USA: 36, Allemagne: 231, France: 119, Chine: 148, Inde: 452, Nigeria: 211, Burkina Faso: 70. La Grande Bretagne par exemple, a une superficie légèrement moindre que celle du Burkina Faso, mais avec une population trois fois plus grande (65 millions vs. 19 millions).

Qu’en est-il alors des projections futures? On estime que la population africaine va doubler d’ici 2050 pour se situer à environ 2 milliards d’habitants en 2050, soit 20% de la population mondiale. Même avec cette projection, la densité au km2 en Afrique serait toujours moindre que celle de l’Europe de l’Ouest.

Ces chiffres montrent donc qu’en réalité, non seulement l’Afrique est loin d’être la zone la plus peuplée du monde mais aussi elle ne le sera pas à moyen terme (à l’horizon 2050). La surpopulation de l’Afrique relève donc du mythe plutôt que de la réalité. Certes l’Afrique connaît une forte croissance de population mais elle ne fait que rattraper un retard par rapport aux autres régions du monde. D’où vient alors l’alarmisme sur le boom démographique en Afrique?

2. Les raisons de l’alarmisme sur la croissance de la population africaine

Les raisons ouvertement affichées de l’inquiétude sur la croissance démographique en générale et celle de l’Afrique en particulier sont généralement de deux ordres: économique et écologique. Il y a aussi des raisons cachées qui seront abordées plus loin dans l’article.

2.1. Les raisons économiques

L’idée selon laquelle la croissance démographique constituerait une menace directe sur la capacité de l’humanité à satisfaire ses besoins remonte à la fin du 18ième siècle, plus précisément en 1798, quand l’Anglais Thomas Malthus défendit ce qui sera par la suite désigné sous le nom de malthusianisme. L’idée est la suivante: puisque les ressources (terres cultivables) sont disponibles en quantités fixes alors que la population humaine augmente de façon exponentielle, il y aurait un moment de rupture où les ressources seraient insuffisantes pour satisfaire les besoins, conduisant ainsi à la guerre, aux maladies et à la famine.

Malthus a été par la suite démenti par les faits car il n’avait pas anticipé que le progrès technologique allait augmenter les rendements agricoles et permettre de nourrir plus de bouches avec les mêmes quantités de ressources. Cependant, le malthusianisme est demeuré influent en Occident jusqu’aux années 1950-1960 marquées par un boom démographique non seulement dans l’Europe de l’après-guerre mais aussi dans les pays asiatiques en raison du progrès de la médecine. Ces idées sont à l’origine de l’augmentation du financement international en faveur de la planification familiale dans les années 1960-1980.

L’idée de Malthus quoique contestée de nos jours survit toujours. Les besoins humains ayant évolué de la simple nécessité de se nourrir à d’autres plus complexes tels que l’éducation, la santé, le divertissement, etc., on quitta le terreau virtuel de la relation ressources-besoin pour se déporter sur celui plus concret de la capacité de l’État et de la famille à satisfaire les besoins de leurs membres. On pense notamment qu’une famille large aurait à distribuer ses ressources à un grand nombre et qu’il en resterait alors peu pour la santé, l’alimentation et l’éducation de chaque membre de la famille. Au niveau des États, on pense que les dépenses pour assurer les besoins immédiats de la population laisseraient peu pour les investissements nécessaires à l’expansion économique. L’impact de la croissance démographique serait donc négatif sur celle du produit intérieur brut (PIB).

Dans les années 1970-1990, plusieurs études économiques[4] ont pourtant échoué à établir le lien entre la croissance démographique et celle du PIB. Cela a influencé la position américaine à la conférence sur la population de Mexico en 1984 où les USA ont soutenu que «la croissance démographique était, en soi, un phénomène neutre [par rapport à la croissance économique]». Ceci a conduit à l’abandon dans les années 1990 de la poussée en faveur de la limitation des naissances. Les financements internationaux en faveur de la planification familiale se sont relativement taris.

Il faut tout de même signaler que d’autres études[5] ont mis en évidence le fait que le changement de la composition en âge d’une population créait une fenêtre d’opportunités de croissance. L’idée est simple: l’augmentation de la proportion travailleuse de la population, conjuguée avec la diminution de la proportion dépendante (enfants et personnes âgées), entraînent une augmentation des ressources disponibles qui peuvent alors être mobilisées pour les investissements. Cependant, il est évident que ceci constitue une phase transitoire qui ne garantit pas le décollement économique d’un pays. Cette phase peut se conclure par une phase de vieillissement de la population sans que le pays n’ait atteint la prospérité.

Cependant, des études économiques plus poussées[6] et ayant porté sur des périodes plus longues ont montré qu’en réalité la corrélation entre la croissance démographique et celle économique est circonstancielle. Dans les années 1950-1970 par exemple, il y a eu un boom économique qui a permis aux pays en développement d’amortir la charge de leur croissance démographique. C’est dire que dans un contexte économique favorable, la croissance démographique n’a aucune incidence négative sur celle de l’économie.

En revanche dans de mauvaises conditions économiques, la croissance démographique a un impact négatif sur celle de l’économie. Selon Sean Fox and Tim Dyson[7] «Economic growth performance depends on a wide range of factors beyond population dynamics, such as investment, trade, education, and the quality of political and economic institutions.»[8] Cet «impact négatif» est tout de même à relativiser car dépendant de l’échelle du temps considéré.

En résumé, la corrélation entre croissances démographique et économique n’est que partielle. La poursuite de la croissance économique comme justification de la limitation des naissances est donc scientifiquement contestable.

2.2 Les raisons écologiques

L’autre raison qui pousse les décideurs à militer en faveur d’une réduction de la croissance démographique est l’impact écologique de l’humanité. Il n’est un secret pour personne que l’exploitation des ressources de la planète terre excède sa capacité à se régénérer. La logique voudrait donc qu’une réduction de la population humaine puisse permettre à la terre de «respirer». D’une certaine façon cela apporte du crédit à l’idée de Malthus. Mais une nuance subsiste! Alors que Malthus eut en tête les besoins essentiels de l’être humain, en particulier l’alimentation, que le progrès technologique permet de satisfaire même avec le taux de croissance actuelle de la population du globe, la menace que fait peser sur la planète la consommation humaine actuelle découle de besoins non essentiels, générés par le mode de vie moderne.

La transformation effrénée des ressources de la planète pour satisfaire des besoins artificiellement créés, par le biais de la publicité entre autres, ne pourra pas nécessairement être limitée par une réduction de la population de la terre. Certes ces besoins s’accroissent avec le nombre de personnes et pour cette raison, la population totale peut être considérée comme un paramètre de contrôle.

Toutefois, en raison de leur caractère artificiel et souvent superflu, la croissance des besoins par individu est virtuellement sans limite. Par exemple, cent personnes peuvent consommer ce qu’un million d’autres consomment. Cet exemple n’est pas une simple hypothèse, c’est déjà une réalité. Un sondage de ce qu’on appelle couramment la jetset aux USA a révélé que ces derniers dépensaient en moyenne 4.2 millions[1] de dollars par an alors que la population dans certains pays démunis ont à peine 2 dollars par jour.

Pour y voir plus clair, examinons le concept d’empreinte écologique qui se définit comme la surface de la terre nécessaire à une activité stable et pérenne pour satisfaire les besoins des personnes. L’empreinte écologique par région du monde est donnée dans le graphe ci-bas. Ce graphe montre que l’Afrique dont tous réclament la réduction de la natalité a une part négligeable dans l’épuisement des ressources de la planète. De plus, comme expliqué plus haut, réduire le nombre d’habitants ne permet pas nécessairement à la planète de supporter le poids de son exploitation car un nombre plus petit pourrait augmenter la quantité de sa consommation au point de compenser celle de la population réduite.

Empreinte Ecologique par continent Le mythe sur la surpopulation de l’Afrique

Pour atteindre l’objectif de résilience de la terre, il faudrait indubitablement réduire l’empreinte écologique de l’humanité à travers un changement du mode de vie. Le problème c’est que l’Occident, chantre de la réduction de la natalité chez les autres, veut imposer aux autres la limitation des naissances sans pour autant assumer sa responsabilité dans la nécessité du changement de mode de vie. Le cauchemar de l’Occident est suscité en réalité par le «développement» des autres régions du monde telles que l’Asie, un développement qui les lance sur le chemin d’une consommation à l’occidental et donc d’une augmentation de leur empreinte écologique.

Si la Chine, l’Afrique et l’Inde consommaient autant de ressources que l’Occident, i.e. avait la même empreinte écologique, il faudrait à l’humanité au moins dix autres planètes terre. Il est clair qu’à long terme, la terre ne pourra pas supporter le rythme actuel et projeté de son exploitation. Mais pourquoi faudrait-il que l’Afrique paye ou se sacrifie pour qu’une autre partie de l’humanité puisse perpétuer son mode de vie?

3. Cas particulier de l’Afrique

Il faut dire que les efforts pour réduire la natalité ne concernent pas que l’Afrique. Il y a aussi l’Amérique Latine et l’Asie. Certains pays comme la Chine ou la Thaïlande ont réduit au forceps leur croissance démographique dans les années 1970. Cependant la croisade anti-natalité des dernières années vise presqu’exclusivement l’Afrique.

3.1 Les raisons cachées de la poussée pour une limitation des naissances en Afrique

Pour comprendre un peu les motivations de cette croisade, il faut suivre un peu le raisonnement de Gérard Lafaye, ancien directeur de l’Institut de recherches sur la géostratégie économique internationale. Dans cet article[2], il présente deux scénarios en matière de démographie: l’un tendanciel et l’autre optimal, qu’il ne prend pas le soin de définir mais dont on peut apercevoir les significations à travers son raisonnement. Il affirme que la différence entre les deux scénarios réside dans l’arrêt de la migration africaine vers l’Europe.

Pour lui l’élément décisif est l’instruction, en particulier l’alphabétisation des filles qui entraînera une augmentation de soi-disant libertés individuelles ainsi qu’une fécondité mieux maîtrisée (par qui?) et plus raisonnable (pour qui?). Il conclut qu’au lieu de ce scénario optimal, «si … la plupart des pays africains restent sous-développés et avec une démographie débordante, la civilisation européenne n’existera plus en 2100.»

On comprend donc que son inquiétude porte sur l’exportation par l’Afrique de sa population vers les autres régions du monde, l’Europe en particulier, et non l’avenir de l’Afrique. En lisant entre les lignes, l’objectif est de préserver la composition ethnique majoritairement caucasienne de l’Europe. Et réduire la natalité africaine serait un élément clé de la solution à ses yeux.

En 2011, un colloque fut organisé à Ouagadougou sous le thème: « Population, développement et planification familiale en Afrique de l’Ouest francophone : l’urgence d’agir ». Ce colloque financé par le ministère français des Affaires étrangères, l’AFD (Agence française de développement), l’USAID (l’Agence d’aide international des USA) et les fondations Gates et Hewlett avait pour objectif de «réfléchir autour des questions de population et de planification familiale liées au développement»[3]. Au cours de ce colloque, le ministre français à la coopération s’engagea à dégager 100 millions d’euros pendant cinq ans pour «améliorer la santé de la femme par la scolarisation (surtout des filles) et l’alphabétisation»[4]. Établissez le lien avec l’analyse de Gérard Lafaye sur l’effet de l’alphabétisation des filles sur la réduction de la natalité. Un objectif autrement louable est détourné ainsi au profit d’une intention cachée.

Le président Compaoré qui a inauguré le colloque pris la parole pour dire que la croissance démographique contribuait « à accentuer le chômage, le sous-emploi aussi bien en milieu rural que dans les centres urbains et à engendrer des conflits entre les différents groupes sociaux ». Cet exemple est un cas d’école qui illustre le lien entre les stratégies cachées et les actions publiques des décideurs extérieurs en ce qui concerne l’Afrique, ainsi que la naïveté des dirigeants africains qui reprennent les arguments à leur compte sans questionnement.

On avance en général des justifications fallacieuses à la nécessité de limiter les naissances. Il s’agit de réduire la pauvreté en Afrique, de favoriser le développement, d’améliorer la santé de la mère et de l’enfant, de réduire le taux de mortalité infantile (!en diminuant le nombre de naissances!), d’éliminer la famine, etc. Un journaliste du «Devoir.com» écrivait ainsi dans l’article cité plus haut, en référence à la famine en Somalie, «… dans les caisses que la communauté internationale enverra en Somalie, on devra inclure les pilules contraceptives. Sur le terrain, on devra s’assurer que les Somaliennes s’en serviront. »

Pour empêcher les Somaliens de mourir de faim, il faudrait les empêcher de naître! On reviendra plus tard sur les failles de ce type de raisonnement qui consiste à penser qu’un peuple ou une famille pourrait mieux se nourrir s’il ou elle était plus petite en taille. Le journal «Jeune Afrique» écrit dans l’article cité en introduction: «…si la transition vers des taux de fécondité plus bas ne s’amorce pas vite, les efforts de développement de l’Afrique risquent fort d’être condamnés à l’échec. » Le même journal ajoute: «il est urgent que la fécondité soit mieux maîtrisée … afin de réduire les tensions que connaissent les pays en matière de sécurité alimentaire, d’accès à la propriété foncière, de dégradation de l’environnement et de gestion de l’eau …[et de] réduire les problèmes sécuritaires».

Contrairement à ce qu’on pourrait déduire de ces affirmations, la croissance démographique de l’Afrique n’est pas due à une hausse du taux de natalité. Il faut bien en comprendre les mécanismes. Le taux de natalité est en réalité entrain de chuter en Afrique de façon continue. Par exemple, au Kenya, il est passé de 8.1 enfants par femme en 1978 à 4.6 enfants par femme en 2008, tout en continuant de chuter.

La croissance de la population africaine est donc due aussi bien à une augmentation du nombre de femmes qui accouchent et qu’à celle de l’espérance de vie, et non pas à un maintien du taux de natalité. Il faut donc dire que cette croissance tendra vers une situation d’équilibre. Il s’agit en réalité d’un phénomène de rattrapage plutôt que d’accélération.

3.2 La déconstruction des raisons économiques

Tel qu’expliqué plus haut, la corrélation entre la croissance démographique et celle de l’économie est au plus marginale. En revanche, la corrélation entre la taille de population et la puissance économique est avérée. Contrairement à ce qui est avancé, aucun pays n’est arrivé à se développer sans une forte densité de population. L’urbanisation qui découle de la forte densité assure une augmentation des débouchés ainsi que des économies d’échelles. Ce qui est favorable à l’expansion économique.

Quant à l’idée selon laquelle la réduction de la natalité permettrait à l’Afrique de mieux se nourrir, rien n’est moins vrai. En Afrique, chacun des pays comme le Nigeria, le Tchad, la RDC, la Guinée Conakry, peut à lui seul nourrir tout le continent au regard de leurs potentialités agricoles. L’Afrique possède plus de terres arables par habitant comparativement à toute autre région du monde. Le problème de famine en Afrique ne devrait donc pas se poser en termes de surpopulation du continent mais plutôt en termes d’amélioration de la production et de la distribution des produits agricoles. Plusieurs pays africains ont de vastes étendues de terres fertiles mais inexploitées. Par exemple, le Mozambique est trois fois plus vaste que le Royaume Uni mais avec deux fois moins d’habitants. La RDC fait 80 fois la Belgique mais avec une population seulement 8 fois supérieure (la densité au km² de la RDC est 10 fois moins que celle de la Belgique!). Le problème n’est donc pas qu’il y a trop de bouches à nourrir dans une Afrique sans ressources. Le problème réside plutôt dans le fait que les ressources en Afrique sont mal ou sous exploitées générant ainsi de la misère.

L’élite africaine répète béatement la nécessité de réduire la natalité sur la base de l’idée selon laquelle moins d’habitants signifierait que les gouvernements pourraient mieux prendre soin d’eux. Les personnes sont perçues comme des problèmes et non comme des esprits capables de concevoir et de mettre en œuvre des solutions à leurs problèmes. Tout comme Blaise Compaoré plus haut, une partie de l’élite africaine pense le développement de l’Afrique en termes de manne financière déversée par l’Occident et qu’il faudrait distribuer. Dans ce contexte, moins de personnes équivaudrait à une augmentation de la part de chacun. Rien n’est plus faux bien entendu car l’histoire n’a jamais fait le cas d’un peuple développé par un autre. Diminuer la population ne diminue pas le chômage car les emplois ne sont pas crées par une entité extérieure. C’est la population qui crée l’emploi.

De plus, l’idée selon laquelle on peut éliminer les pauvres dans une société en réduisant leur procréation fait montre d’une ignorance crasse de la dynamique économique d’une société. Sans augmenter la prospérité du pays dans son ensemble, éliminer les pauvres et les pseudos riches deviendraient pauvres. En prenant l’exemple du Burkina Faso où presque 50% des recettes de l’État sert à payer les fonctionnaires, éliminez les paysans pauvres qui en réalité sont ceux qui produisent les richesses, et il n’y en aura plus pour payer les fonctionnaires.

3.3 Aspects Historiques et Géopolitiques

Par moments quand on aborde les questions du bien-être de l’humanité dans son ensemble, on oublie que celle-ci est subdivisée en petits groupes appelés «pays» défendant chacun de manière égoïste ses intérêts. Quand il s’agit de fermer la porte du pays aux moins nantis qui viennent d’ailleurs, on en est bien conscient, mais quand il s’agit d’imposer aux autres pays des choix, on est soudainement saisi de schizophrénie en parlant de l’humanité comme d’un tout.

Il faut se rappeler en effet que le paramètre le plus important dans les rapports de force entre pays est le poids économique total de chaque pays vis à vis des autres. La question de la population est donc un enjeu de pouvoir et de prestige entre nations sur la scène internationale. La Chine par exemple a fait peser son poids démographique dans la négociation de son droit de veto aux Nations Unies. Cette organisation sans la Chine qui en 1945 comptait déjà un demi-milliard d’habitants, perdrait en représentativité. Aujourd’hui la Chine avec ses 1.3 milliards d’habitants représente un vaste marché que toutes les grandes multinationales cherchent à conquérir. La Chine est passée première puissance économique mondiale en 2016 et est projetée pour tripler le PIB américain en 2050. Le poids démographique est donc une forme de pouvoir sur la scène mondiale.

L’arrogance et la capacité des pays «puissants» à imposer des termes de relations internationales favorables à leurs intérêts reposent avant tout sur leurs poids économiques et militaires. Le budget militaire des États-Unis de nos jours dépasse celui combiné des sept autres pays qui le suivent. Cela s’appuie sur leur puissance économique et leur permet d’imposer leur puissance partout dans le monde. Les USA ont près de 800 bases militaires dans environ 70 pays dans le monde. Il est fort à parier que cette réalité changera en 2050 quand des pays comme la Chine ou l’Inde pourraient les surpasser en PIB.

En ce qui concerne l’Afrique, il est de son intérêt de compenser la faiblesse de son niveau de développement économique par une augmentation du facteur de multiplication qu’est sa population. Cela lui permettrait de peser sur la scène mondiale et de négocier des termes plus favorables qui à leur tour lui permettraient de décoller économiquement. Pour ainsi dire, le développement n’est pas seulement une question d’intelligence dans l’organisation, c’est aussi une question de rapport de force.

Il faut aussi garder en mémoire que la surpopulation n’est pas un concept objectif mais toujours subjectif et relatif. Elle n’est ni fonction de la densité, ni du taux de chômage et encore moins du niveau de malnutrition dans un pays. Les nations qui ont le pouvoir et le prestige au plan politique et économique arrivent toujours d’une manière ou d’une autre à imposer au reste du monde leur conception de la surpopulation. De toutes les définitions possibles, on retiendra que la surpopulation est avant tout un problème de manque d’adéquation entre le nombre d’habitants et les ressources mises à leur disposition sur un territoire donné. Pour une quantité donnée de ressources, soit il y a peu de gens, soit il y en a trop.

L’Occident a toujours considéré la seconde option pour le reste du monde. Pour elle, il y a trop de gens en Afrique au regard de l’incapacité des gouvernements à prendre en charge leurs peuples. Elle ne dit jamais, il y a trop de gens chez nous au regard des ressources dont nous disposons. L’Occident qui représente environ 15% de la population mondiale consomme plus que la moitié des ressources de la planète. Si les Africains étaient conséquents, ils diront aux Occidentaux qu’il faudrait réduire le nombre de leurs populations parce que c’est la seule partie du monde qui consomme trop de ressources.

Le dynamisme démographique de l’Afrique, de l’Inde et de la Chine fait simplement peur… A travers l’histoire, il ressort que les peuples les plus dynamiques en termes de taux de natalité sont toujours perçus comme étant vigoureux. A une certaine époque, l’Europe s’en était prévalu pour justifier son désir d’expansion territoriale (principe de sélection naturelle). Le trop-plein de l’Europe du 16-18ieme siècle s’est donc déversé sur des territoires lointains (Amérique, Australie, Afrique) avec les conséquences que l’on connaît. Cette peur de l’Occident d’être envahie à son tour dans un futur lointain par les peuples les plus dynamiques au plan démographique, est source de schizophrénie.

Le problème dans le futur ne résidera pas dans le fait que l’Afrique dispose ou disposera de peu de ressources pour nourrir 2 ou 3 milliards d’habitants. Le problème a toujours été que d’autres peuples veulent s’accaparer des ressources de l’Afrique pour leur usage exclusif.

Il peut paraître surprenant quand on aborde la question de la démographie en Afrique de faire impasse sur l’histoire africaine. On oublie que ce continent a été vidé de sa population (jeune) pendant près de quatre siècles, à travers la traite négrière et les divers massacres coloniaux. Est-il donc surprenant que ce continent soit dans une tendance naturelle au repeuplement?

Quant à l’argument selon lequel les «pauvres africains» ou les pauvres tout court ne doivent pas faire beaucoup d’enfants, rien n’est plus dangereux en raison des relents racistes et eugénistes sous-entendus. D’abord, il faut signaler que même dans les pays dits développés, ce sont les pauvres qui font le plus d’enfants (notamment les milieux ruraux). Aussi, quand on considère les sociétés humaines, c’est au contraire ceux qui font face à plus de difficultés qui doivent se reproduire, la reproduction ayant pour fonction d’augmenter la probabilité de survie dans l’adversité. En ce qui concerne l’Afrique qui n’a pas encore les moyens technologiques de guérir les maladies anciennes (paludisme) ou nouvelles, elle risquerait simplement de disparaître de la surface de la terre sans une forte fécondité. A-t-on déjà oublié les ravages du SIDA ou ceux à venir de l’Ebola ou de maladies non encore apparues?

Avant de s’aventurer dans une incitation agressive à la limitation des naissances, l’Afrique devrait observer ce qui se passe dans les autres pays dits développés. La quasi-totalité des pays européens, pourtant déjà surpeuplés, font recours à l’immigration et à une incitation financière (allocations familiales) pour encourager les naissances. A titre d’anecdotes, le gouvernement espagnol a nommé un commissaire spécial pour rehausser le taux de natalité dans le pays qui est à son plus bas niveau depuis la guerre de 1939-1945. Le Danemark a lancé en 2014 une campagne intitulée «faites-le [sexe] pour le Danemark» afin d’encourager la reproduction. La Thaïlande a procédé à une distribution de vitamines lors de la Saint-Valentin de 2017 pour augmenter la fertilité des femmes. Des pays comme le Japon sont carrément dépassés par le problème.

A long terme, les pays technologiquement avancés recourront probablement à la fécondation artificielle et peut-être à la culture artificielle des bébés pour maintenir leur population. Si l’Afrique s’imposait une réduction drastique de natalité sans avoir atteint le niveau économique qui lui permette d’encourager la natalité par l’incitation financière, de parer à toute menace sanitaire, écologique ou militaire (guerres), de se repeupler par procréation artificielle, on aurait accompli ce que plusieurs siècles de tentatives d’extermination n’ont pas réussi.

Conclusions

Pour éviter de se répéter, est-ce dire qu’il faille faire sienne l’idée «multipliez-vous [infiniment] et remplissez la terre»? Probablement non. Ce qu’il faut réaliser par contre, c’est que le taux de natalité est dicté par le mode de vie économique et non l’inverse. Le taux de natalité de l’Afrique décline déjà naturellement. Des familles où l’homme et la femme ont tous les deux un travail de bureau ne peuvent pas se permettre de faire huit enfants. Le taux de natalité baissera donc de façon inversement proportionnelle à la croissance économique jusqu’à atteindre un équilibre. Il serait dangereux de précipiter cette chute sans raisons valables avant d’avoir atteint le niveau économique requis pour assurer la survie de l’Afrique.

Source: burkinathinks.com

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