Le phénomène Gbagbo (Par Prof Bruno GNAOULE Oupoh)

Le phénomène Gbagbo (Par Prof Bruno GNAOULE Oupoh)

Dans son acception primaire, c’est-à-dire au premier degré, un phénomène est un fait naturel complexe, pouvant faire l’objet d’expériences et d’études scientifiques. C’est aussi un fait ou un ensemble de fait, observé, un évènement anormal ou surprenant. C’est aussi au sens familier, un individu, une personne bizarre. Laurent Gbagbo est tout cela à la fois.

Il est un fait naturel, dans sa dimension biologique humaine. Complexe, anormal, surprenant, Laurent Gbagbo l’est dans sa démarche politique. Là où tous les chefs d’Etat africains, mettent à profit leur posture présidentielle pour se bâtir une fortune colossale, il s’est contenté de son salaire. On ne lui connait pas de fortune personnelle. Le monde entier, convaincu qu’il avait caché sa fortune dans des paradis fiscaux, s’est acharné à faire des recherches dans ce sens. Ses détracteurs n’ont rien trouvé. Toute honte bue, ils ont dû se résoudre à le déclarer indigent et à payer eux-mêmes ses frais d’avocat.

Laurent Gbagbo ne s’est donc pas servi, il a servi son peuple en augmentant les prix d’achat bord champ des produits agricoles. Sous sa gouvernance, les paysans naguère si pauvres se payaient le luxe d’aller se divertir dans les boîtes de nuit comme en a témoigné un artiste chanteur patriote émerveillé par cette situation inédite. Laurent Gbagbo, a tenu ainsi, lui, sa promesse faite au peuple ivoirien durant sa campagne électorale présidentielle ainsi libellée : “Donnez-moi le pouvoir, et je vous le rendrai”. Et il a effectivement renvoyé l’ascenseur au peuple ivoirien par une juste répartition des richesses du pays.

Ce comportement déroutant fait de Laurent Gbagbo une personne bizarre, hors du commun, et effrayant pour ses adversaires, les tenants et valets de l’impérialisme mondial, français en particulier. Laurent Gbagbo est combattu à l’échelle mondiale par l’impérialisme parce que justement il est porteur d’un projet révolutionnaire auquel il a fini aujourd’hui par s’identifier.

  1. Fonder une nation africaine démocratique et socialiste[1]

C’est le libellé du projet de société du Front Populaire Ivoirien, texte rédigé sous la direction de Harris Memel Fotê en 1997, alors en posture de président du Comité de Contrôle du FPI, appuyé par Laurent Gbagbo président du FPI qui, dans la préface, présente la vision qui sustente ce projet. Par souci de clarté et de méthode, il importe que les concepts clés de ce projet soient au moins sommairement définis. Une nation, est un groupe humain assez vaste qui se caractérise par la conscience de son unité et la volonté de vivre en commun. Une nation c’est aussi et surtout une communauté politique établie sur un territoire défini et personnifié par une autorité souveraine.

Sur le socialisme démocratique, Memel Fotê dans son introduction donne des précisions en ces termes : “il s’agit d’un modèle fondé sur les libertés individuelles et collectives. Le socialisme démocratique, parce que il n’y a de socialisme que démocratique, commençant par la démocratie et l’approfondissant, négociant ses avancées avec le progrès des connaissances (…) avec l’histoire de la société et de la culture”. (Ouvrage cité p. 22)

En des termes plus ramassés il s’agit de créer en Afrique une vaste communauté politique ayant conscience de son unité, et la volonté de vivre en commun de façon souveraine sur la base du socialisme démocratique contre le libéralisme autoritaire mu par ce que Patrice Lumumba appelait “les appétits monstrueux de l’impérialisme”.

Le projet de société dont Memel Fotê expose tous les contours dans son texte, et qui constitue l’engagement du Front Populaire Ivoirien, n’est pas une vision close, nombriliste, limitée à la seule Côte d’Ivoire, mais ouverte à l’Afrique et au reste du monde. Laurent Gbagbo en donne ainsi le cheminement au terme de sa préface.

“Nous voulons avancer avec toutes les forces démocratiques de Côte d’ivoire qui entendent l’intérêt commun comme nous, avec les forces démocratiques qui en Afrique, entendent l’intérêt commun de l’Afrique dans le même sens que nous, avec toutes les forces démocratiques qui dans le monde entendent l’intérêt de l’humanité dans la même acception que nous”. (Ouvrage cité p. 17)

  1. Laurent Gbagbo du portage à l’incarnation de la vision du FPI

Laurent Gbagbo, bien avant la création de son parti le Front Populaire Ivoirien en 1982 et surtout après, a porté cette vision. Parcourant la quasi-totalité des treize mille villages ivoiriens, par tous les moyens, à pieds en voiture, par tous les temps, le jour, la nuit, sous le soleil et la pluie, dans la boue, dormant parfois à la belle étoile avec les petites gens, moqué par ses détracteurs qui le prenaient pour un fou, il a durant plusieurs années expliqué inlassablement sa vision au peuple ivoirien. Réprimé, exilé, humilié et emprisonné à plusieurs reprises par le régime monopartisan qu’il combattait, Laurent Gbagbo a fini par faire du FPI l’avant-garde des forces démocratiques de Côte d’ivoire avec lesquelles il a obtenu la proclamation du multipartisme en 1990. Mais proclamation ne signifiait pas dans l’entendement du parti unique, qui y a été contraint, l’instauration effective du pluralisme démocratique.

Mais une première étape était franchie. La vision de Laurent Gbagbo dont l’objectif premier était de contraindre le régime du parti unique liberticide à proclamer le multipartisme, venait d’aboutir. “Une idée quelque belle et généreuse qu’elle soit ne devient une force que lorsqu’elle pénètre les larges masses populaires” disait Mao Tsé Toung, fondateur du Parti Communiste Chinois qu’il a conduit à la victoire de la révolution chinoise du 1er octobre 1949.

L’idée de Laurent Gbagbo de se battre pour l’avènement de la démocratie, qu’il a patiemment distillé dans les consciences a fini par pénétrer les larges masses populaires ivoiriennes et est devenue une force. De sorte qu’avançant avec toutes les forces démocratiques de Côte d’ivoire, Laurent Gbagbo, à la tête lui-même des manifestations politiques de son parti et drainant du monde avec lui, a réussi à faire en sorte que soient réunies les conditions d’organisation du premier scrutin électoral présidentiel, démocratique, juste et transparent.

D’abord, par la mise en place d’une commission électorale indépendante en lieu et place du ministère de l’intérieur du défunt régime monopartisan. Ensuite, par le vote référendaire d’une nouvelle constitution, puis le vote des jeunes à 18 ans et la mise en place d’instruments électoraux consensuels, urnes transparentes, bulletins uniques, listings électoraux etc.

Avec ce dispositif, Laurent Gbagbo est élu président de la république de Côte d’ivoire le 26 octobre 2000 et est reconnu sans contexte comme le père de la démocratie par le peuple ivoirien y compris la quasi-totalité de la classe politique ivoirienne, Laurent Gbagbo a fini par devenir l’incarnation de l’idée de démocratie en Côte d’Ivoire, au sens propre du terme, l’incarnation étant l’action par laquelle un esprit s’incarne dans le corps d’un homme. La démocratie (idée, esprit) a pris une forme humaine, en la personne de Laurent Gbagbo. Cela il faut bien le dire à son corps défendant puisque ce n’était pas son objectif à lui Laurent Gbagbo.

Le disant, s’agit-il de ma part d’une volonté de déification de l’homme ? C’est-à-dire à en faire un Dieu ?

Il n’en est absolument rien. Je n’ai fait que décrire un processus qui peut s’expliquer scientifiquement, dialectiquement. Dans la dialectique de la nature quand on prend par exemple l’eau qui est un liquide et qu’on le porte à ébullition, ce liquide se transforme en vapeur à 100° C, il devient un gaz. En portant ce même liquide (l’eau) à un refroidissement extrême il se transforme à 0° C en un corps solide qui est la glace. Il s’est produit une transformation de l’eau par un changement qualitatif en gaz et en glace et pourtant il s’agit du même liquide, l’eau.

De la même façon quand on prend la dialectique appliquée à la société humaine, qu’on dénomme le matérialisme historique, les idées connaissent des transformations dans leur évolution. Quand par exemple tu veux faire passer une idée dans la conscience d’un peuple, elle ne s’impose pas du premier coup, Laurent Gbagbo pour faire passer l’idée de démocratie dans les consciences du peuple ivoirien embuées et ankylosées par plusieurs décennies de parti et de pensée uniques, a dû à un moment donné créer un parti politique, sensibiliser les premiers adhérents à sa vision pour élargir l’éventail de la sensibilisation en ratissant plus large. Dans le même temps lui-même sillonnait les campagnes.

Ce qui s’est passé par la suite c’est que de zéro militant leur nombre a commencé à croître. Il s’est produit progressivement des changements quantitatifs de façon successive en nombre qui vont se transformer par un bond en changement qualitatif, dès lors que la majorité du peuple sera acquise à l’idée. Dans la conscience du peuple la vision, l’idée de démocratie dans la souveraineté finit par être identifiée, assimilée à celui qui la portait et qui en est devenue désormais l’incarnation vivante en l’occurrence Laurent Gbagbo. Et réciproquement. De porteur de la vision du FPI, Laurent Gbagbo a fini par devenir la vision elle-même.

Cette transmutation aboutit à l’équation suivante : Démocratie et souveraineté = Laurent Gbagbo. Tout comme avant lui le rêve d’égalité des droits entre noirs et blancs américains a fini par s’identifier à celui qui en a été le porteur par sa posture avant-gardiste, le pasteur noir américain Martin Luther King. C’est de la même façon que la lutte contre l’apartheid en Afrique du sud a fini par s’identifier à celui qui en a été l’incarnation vivante, Nelson Mandela. On peut multiplier les exemples à l’infini.

Il en est ainsi parce que ces personnalités sont entrées dans l’histoire. Laurent Gbagbo est entré dans l’histoire. Ne pas faire cette lecture et s’époumoner à vouloir établir une dichotomie entre la vision du FPI et Laurent Gbagbo, c’est faire preuve de cécité politique, c’est tourner le dos à l’histoire et se précipiter vers le gouffre du néant.

En guise de conclusion provisoire, je voudrais faire observer que c’est volontairement que je n’ai pas abordé la gouvernance exemplaire de Laurent Gbagbo, jalonnée d’une kyrielle de coups d’Etats qu’il a déjoué avec adresse, ce qui a conduit la France néocolonialiste et l’impérialisme occidental par son cache sexe l’ONU à jeter leurs masques pour s’engager ouvertement dans la guerre d’où Laurent Gbagbo est sorti vivant, en dépit des tonnes de bombes déversées sur sa résidence. Sa déportation à la Haye, son acquittement inattendu, et les atermoiements actuels de la CPI surprise par sa propre sorcellerie. Toutes choses qui ont fait qu’aujourd’hui Laurent Gbagbo est sorti de l’histoire pour entrer de son vivant, dans la légende.

Pour l’heure, j’invite mes contradicteurs à démontrer la fausseté de l’équation établie plus haut. Laurent Gbagbo est la vision du FPI et je dirai même plus, qu’il incarne aujourd’hui, par la dimension mondiale qu’il a acquise, une vision bien plus grande que celle du FPI le parti qu’il a créé. C’est pourquoi tout le monde s’accorde à dire que Laurent Gbagbo est un esprit

Prof Bruno GNAOULE Oupoh

Professeur Titulaire des Universités

[1] Ouvrage publié aux éditions L’Harmattan, Paris 1999

4 comments

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