Leçon du passé: Le Tango du Général!

Leçon du passé: Le Tango du Général!

Tout commença le 24-12-1999, un vendredi !

Les propos laconiques du Général GUEÏ Robert, chef du Conseil National du Salut Public (CNSP), dans sa tenue de général et entouré de soldats, résonnent encore à nos oreilles.

« Le président Henri Konan Bédié n’est plus le président de la Côte-d’Ivoire ! »

Ce sont des images et des propos repris en boucles par toutes les télévisions.

Ils annoncent au monde entier la fin de l’ère Bédié et le début d’une ère nouvelle pour notre pays la Côte-d’Ivoire.

Presque tous entendons par là, une gestion plus démocratique, avec des dirigeants moins préoccupés par leur survie politique personnelle et donc plus à l’écoute du peuple de Côte-d’Ivoire.

Nombreux sont les Ivoiriens qui voient en GUEÏ le chef de la junte militaire, non seulement l’homme qui, le premier en Côte-d’Ivoire, réalisa un coup d’état pour arriver au pouvoir, mais aussi et surtout, le «Messie».

C’est d’ailleurs pour cela que, comme pour conjurer définitivement le mauvais sort, des chanteurs de Zouglou -rythme ivoirien- vont jusqu’à le surnommer : «Papa Noël! »

N’était-ce pas que tout avait été accompli en Noël et que c’était à partir de cette période-là qu’avait été faite la promesse de nous conduire vers une ère plus libre, plus juste et donc plus démocratique?

De plus, chose inédite dans la sphère politique ivoirienne d‘alors, dans son souci d’associer tous les Ivoiriens à la gestion du pays comme il l’avait promis, n’avait-il pas fait participer des experts issus des partis politiques d’opposition aux côtés des militaires pour gérer effectivement ensemble le pays?

N’était-ce pas sous la transition militaire que –chose autrefois impensable- serait mise en place la Commission Consultative Constitutionnelle Electorale (CCCE) pour asseoir définitivement une nouvelle Constitution qui réponde aux aspirations du peuple ivoirien et pour rédiger un nouveau code électoral consensuel?

Qui ne reconnait l’importance de la Commission de Supervision du Référendum (COSUR); cette autre structure nouvelle chargée de nous mener au référendum?

Et qui ne sait que c’est ce référendum qui allait donner aux Ivoiriens un avant-goût du vote démocratique en même temps qu’il allait leur redonner le goût d’aller voter ?

Et n’était-ce pas le CNSP de GUEÏ Robert qui, avec la mise sur pied de la Commission Nationale Electorale (CNE), allait conduire inexorablement la Côte d’Ivoire sur les sentiers de la démocratie vraie avec, comme point de mire, l’organisation –enfin!- d’élections politiques par une structure ne dépendant plus des hommes au pouvoir?

Oui, l’étiquette collée au chef de la junte par les chanteurs zouglou n’était-elle pas en train de se justifier ?

Pour ce qu’il nous montrait –quelques temps seulement après sa prise brutale et antidémocratique du pouvoir qui lui attirait les ressentiments des uns et les regards réprobateurs des autres- le Général Robert GUEÏ n’était-il pas en train de démontrer aux Ivoiriens qu’il méritait le surnom de ce « Papa Noël » enfin venu faire aux Ivoiriens meurtris par près de 40 ans de parti unique, des cadeaux tels que la justice, la liberté, bref la démocratie ?

De toutes les façons, c’est avec la transition militaire du vendredi 24 décembre 1999, cogérée par le CNSP et les partis politiques, que la Côte d’Ivoire va poser, pour la première fois, les jalons d’une vraie Nation en voie de démocratisation!

1)*Autorisés –enfin- à être électeurs, les jeunes de 18 ans vont s’impliquer davantage dans le débat politique en s’organisant.

2)* L’usage du bulletin unique dans nos élections est désormais une réalité.

3)* Nos nouveaux dirigeants mettent un point d’honneur à doter le pays d’un découpage électoral équitable et donc qui ne privilégie –d’emblée- aucun parti.

4)* Les avantages de l’urne transparente sur un côté au moins ont fini par convaincre les plus sceptiques d’entre nous.

5)* A l’actif des dirigeants qui conduisent le bateau Ivoire post-Bédié à bon port, nous n’oublions pas le réveil de la conscience nationale, le réveil du sursaut patriotique longtemps mis en berne à cause de nos précédents politiciens égoïstes!

   Ah! Cet élan patriotique !

Oui, cette prise de conscience nationale !

Elle était si mémorable, si extraordinaire, si vivifiante !

Replongeons-nous dans l’ambiance de ce temps-là !

Il faut nous voir, le torse bombé, le chant aux lèvres, le corps badigeonné aux couleurs nationales!

Il faut nous voir nous rendre, comme un seul homme, au palais présidentiel, point de chute de nos gigantesques marches de protestation contre la communauté internationale qui veut nous imposer ses lois au nom d’on ne sait quel légalisme!

Cette communauté internationale, mille fois prise à témoin lors des dérives de nos dirigeants passés, mille fois attendue ne serait-ce que pour le rappel à l’ordre de tous ceux qui nous avaient tant martyrisés, mais, communauté internationale mille fois absente au carrefour de ses responsabilités !

Ah! Il faut voir, au cours de nos marches, les pancartes que nous brandissions fièrement !

Il faut voir ces pancartes et banderoles qui envoyaient au monde un message sans équivoque sur notre détermination à suivre notre propre voie!

Il faut voir, pour commencer, cette pancarte-ci portée fièrement par cet homme du troisième âge arrêté en face de vous: « Cette transition-ci, en Côte-d’Ivoire, c’est bien pour nous; quel est votre problème?»

N’oubliez pas de regarder à votre gauche cette banderole portée fièrement par cette dame belle comme une fée mais en « une tenue spéciale de protestation » qui ne laisse aucun doute sur sa détermination: « Nous-là, nous ferons encore cette transition, si cela était encore nécessaire, et puis y’a quoi?»

Et cette autre-là, là-bas que porte un groupe de patriotes des deux sexes chantant et dansant à votre droite, la voyez-vous?

Elle est un résumé de notre désillusion mais surtout un condensé de notre désir de faire tout tous seuls: « C’était chaud sur nous hier, on ne vous a pas vus; vous voulez quoi maintenant?»

Elles étaient nombreuses, elles étaient merveilleuses, elles étaient stimulantes, ces pancartes et banderoles de fortune ou faites avec art et elles toutes disaient notre détermination !

Vous n’avez surement pas encore lu la plus belle de toutes, portée par des jeunes; ces jeunes déjà bien conscients à qui les régimes précédents avaient injustement refusé le droit de vote!

Non, vous ne l’avez surement pas encore lue !

Sinon, vous auriez su que son langage, son message est simple, beau et qu’il est tout un engagement : celui de la Côte-d’Ivoire qui veut être souveraine!

Il est l’expression de notre ras-le-bol, mais aussi, celle de nos espoirs et de nos envies d’en découdre avec l’oppresseur ingrat, sentiments trop longtemps enfouis, trop longtemps bâillonnés, mais qui ressurgissent et vibrent dans nos poitrines de combattants que plus rien ne peut faire taire ni faire reculer !

Lisez-le, ce message, et fasse Dieu qu’il vous inspire vous aussi, peuples en proie à l’indifférence coupable ou complice des puissants de ce monde !

Lisez-le, ce message et plaise à Dieu que, partout, dans vos prises de position comme dans votre processus de désaliénation, il soit votre leitmotiv: « Si nos parents sont morts hier pour une cause qui n’était pas la leur –c’est-à-dire morts pour vos guerres mondiales- aujourd’hui, nous, nous sommes prêts à mourir pour une cause que nous savons juste et digne: la défense de notre patrie la côte- d’Ivoire et la défense de la démocratie dans notre patrie!»

Et lorsque -pour hâter la fin de la transition- notre désir d’indépendance nous a fait financer nous-mêmes nos élections, vous rappelez-vous ?

Avez-vous souvenance d’avoir vu ces files interminables de patriotes qui défilaient dans tous les lieux de collecte?

Et surtout, avez-vous vu ces innombrables colonnes d’enfants venus donner, qui, une pièce de 10 francs CFA, qui, une de 25 francs, qui, une de 100 francs?

Vous les avez surement vus, ces gamins !

Ils sont la fierté de notre patrie !

Ils sont l’expression de notre conviction !

Ils sont la Côte-d’Ivoire qui veut se libérer!

Ils sont Nous!

Oui, ils sont notre Côte-d’Ivoire !

Oui, mesdames, oui, messieurs, ils sont la Côte-d’Ivoire telle que nous l’avons toujours rêvée !

Cette transition-là aurait pu et dû laisser dans la mémoire des Ivoiriens, pour la postérité, le souvenir d’un passage réussi de la dictature du parti unique –même en période de multipartisme- à l’ouverture démocratique!

Hélas!

Mille fois hélas!

Que de regrets!

Ah, Si et seulement si le chef de la Junte militaire ne s’était pas laissé griser par sa présence au sommet de l’état!

Si et seulement si notre « Papa Noël » ne s’était pas mépris sur la volonté du peuple ivoirien et sur le vrai sens des multiples engagements de celui-ci aux côtés de la junte militaire!

Alors, voilà que le Général GUEÏ, monté sur la scène politique en treillis militaire comme tout bon putschiste respectueux des convenances, commença d’abord par trouver, au fil du temps, sa tenue militaire trop restrictive !

Il la remplaça par un costume civil trois-pièces.

Puis voilà encore qu’il se découvrit soudain des qualités de politicien !

Alors, il se rappela les bonnes vieilles habitudes de celui qu’il avait –de tout temps admiré- Félix Houphouët-Boigny, premier président de Côte-d’Ivoire !

Il s’engagea donc tout logiquement sur les traces de « son père Houphouët- Boigny ».

Il imita même le tic langagier du « Bélier de Yamoussoukro » et adopta sa démarche.

Puis, notre Général qui avait dit qu’il venait juste pour « balayer la maison Ivoire et se retirer » commença à être pris en flagrant délit de parjure!

Et, ce qui devait arriver, arriva!

Oui, Il s’instaurera dès lors entre lui et nous, un véritable dialogue de sourds.

Quand il voyait que les Ivoiriens répondaient massivement à toutes les sollicitations de la classe dirigeante; quand il voyait cette marée humaine qui se dépensait sans compter; lorsqu’il voyait donc ces millions de femmes et d’hommes qui accouraient à la présidence et partout où besoin était lors de chaque manifestation, il pensait –le pauvre!- que c’était une dévotion à sa personne!

Or, le peuple qui sortait dans les rues à chaque manifestation; ce peuple qui cotisait; ce peuple-là, ne voulait exprimer qu’une seule chose: démontrer au monde sa détermination, lui dire qu’il voulait, lui-même, conduire et conclure la période de la transition et, surtout, retourner à un ordre civil normal, le plus tôt possible !

Oui, il était avide –ce peuple ivoirien- de démocratie vraie, d’élections véritables à l’issue desquelles il se choisirait lui-même un guide !

Tout ce que ce peuple-là faisait, il le faisait pour obtenir définitivement le droit de décider lui-même et lui seul de son avenir.

Ne l’ayant pas compris ainsi, le Général GUEÏ commit là sa première erreur politique !

Rempli d’illusions, notre « Papa Noël » se mit à parcourir le pays.

La raison?

Il s’était mis dans la tête qu’il lui fallait un parti politique pour soutenir ses pas de nouveau politicien.

Il avait souvenance que sa tentative de s’appuyer sur le parti de Houphouët –son idole politique- s’était soldée par un cuisant échec.

Et comment donc !

Les gardiens ethniques du PDCI, spécialistes du proverbe mémorable, retentissant, péremptoire, mais vénéneux, paralysant et qui vous calcine tout sur son passage, avaient –depuis Yamoussoukro, leur fief- refusé de soutenir la démarche de GUEÏ Robert :

« Comment –fulminaient-ils- peut-on avoir tué le père et vouloir prétendre épouser la mère ?

Oui, comment peut-on avoir renversé Bédié (le nouveau « père » du PDCI après Houphouët) et vouloir se servir de « la mère » des Houphouëtistes (le PDCI)?

Ils lui opposèrent donc un refus sec.

Mais, le général n’abandonna l’idée qu’en apparence.

Son parti, si ce n’était pas le PDCI originel, en prendrait le sigle, n’en déplaise aux gardiens claniques du vieux parti !

Le PDCI lui est refusé?

Alors, il se fera accompagner par la DPCI –remarquez l’inversion des lettres-; la DPCI dont il fera une union : l’Union pour la Démocratie et la Paix en Côte-d’Ivoire, (UDPCI)!

Il faut supposer que les nombreuses tentatives de coups d’état dont il était la cible durant son bref passage à la tête de l’état l’avaient totalement désorienté et n’avaient pas permis au général de prendre des décisions allant dans le sens de la rectification de ses propres dérives.

Il faut bien le croire car le chef de la junte entreprit une série de consultations populaires sur des sujets que la Constitution –établie sous lui- avait pourtant déjà réglés et qui avaient auparavant été approuvés par référendum.

Oui, peut-être la récurrence des coups- d’état contre notre général, finit-elle par lui indiquer d’où venaient les menaces sur sa personne et lui conseilla-t-elle de conduire la transition d’une autre manière!

C’est ainsi que nous expliquerons plus aisément ses autres erreurs politiques et les raisons de son alors inexplicable tango !

Cela nous aidera peut-être à comprendre un jour l’acharnement systématique qu’il mit à détruire lui-même le capital de confiance que les Ivoiriens avaient placé en lui, malgré son accession non orthodoxe au pouvoir.

Car il décida de la dissolution de la CNE, la Commission Nationale Electorale installée pour l’élection présidentielle de l’an 2000, puis de la séquestration et du passage à tabac -par ses hommes- de Honoré Guié le président de ladite CNE afin de l’obliger à le déclarer vainqueur de l’élection, et comme cette tentative de masquer les vrais résultats du vote des électeurs de 2000 ne fonctionna pas comme il le voulait, le général alla lui-même organiser une pseudo cérémonie d’investiture où il s’auto proclama vainqueur des élections d’octobre 2000…

Mais, les dés étaient déjà jetés!

Et GUEÏ Robert s’en alla -comme Bédié qu’il avait renversé par un putsch moins d’un an auparavant- abandonnant ses rêves de grandeur et ses illusions; abandonné par l’Armée, par la Gendarmerie et par la Police qui se désolidarisèrent du CNSP dont d’ailleurs plusieurs membres démissionnèrent.

Son tango sur les sentiers de la liberté des Ivoiriens, comme ceux de ses prédécesseurs, Houphouët et Bédié, se solda lui aussi par un échec cuisant!

Et il se retrouva également, comme eux, bien seul, incompris, maudissant, lui aussi comme eux, ce qu’il crut être l’ingratitude de ses concitoyens.

Comme eux, il ne put comprendre que la réaction des Ivoiriens n’était rien d’autre que l’expression de leur désir de démocratie vraie, de liberté et leur soif d’être dirigés par un président élu réellement par eux et pour qui les droits des citoyens sont sacrés!

…GUEÏ s’en alla donc, après avoir constaté le désaveu par le peuple du «candidat du peuple» qu’il disait être!

Il s’en alla, notre général, laissant surement un arrière-goût politique amer aux chanteurs zouglou!

Il s’en fut, poursuivi par le refrain narquois d’une chanson, écrite, celle-là, par un chanteur reggae:

« Le balayeur balayé ! Le balayeur balayé ! »

Tout avait commencé le vendredi, 24 décembre 1999 !

Tout s’acheva –pour le général Robert GUEÏ- dès l’annonce des vrais résultats de la présidentielle d’octobre 2000 !

[POUR QUE NUL N’EN IGNORE !]

TAGRO Tapé Innocent, Enseignant.

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