Les gnambros, ces “gros bras” qui rackettent les transports urbains d’Abidjan

Tous les matins lorsqu’ils prennent les taxis-bus, les Abidjanais ont affaire aux gnambros, des personnes qui chargent les usagers dans les véhicules de transports contre un pourboire payé par les chauffeurs.

À l’origine, il s’agissait d’une solution pour désengorger les gares, mais les gnambros font désormais régner la terreur sur le milieu du transports en commun, que ce soit auprès des conducteurs ou des passagers.

Les gnambros (“gros dur” en nouchi, un argot ivoirien) sont ces personnes dont le travail consiste dans les gares routières ou aux alentours à charger les passants dans les véhicules de transports. En général, c’est une somme avoisinant les 25 francs CFA par passager (quinze centimes d’euros) que le gnambro réclame au conducteur comme un “droit de chargement”.

Mais ce service à la personne a pris une forme beaucoup plus brutale : les gnambros forcent les conducteurs de taxis collectif à payer des pourboires de plus en plus élevés, n’hésitant pas à utiliser la violence pour dissuader tout chauffeur non-coopératif. Armés de bâtons, de poings américains, de lance-pierres, ou de “dents de caïman”, une sorte de pieux pour crever les roues des véhicules, ils sont la bête noire des conducteurs de wôro-wôro ou de gbaka, les taxis abidjanais.

“Porter plainte ne sert à rien : les syndicats disent qu’ils ne connaissent pas les gnambros qui t’attaquent”

Alachko (pseudonyme) est chauffeur de wôro-wôro à Abidjan. Il a affaire quotidiennement aux gnambros.

Les gnambros sont une vraie mafia : ils s’organisent pour délimiter un espace bien défini dans les gares d’Abidjan, et si un conducteur de taxi a le malheur de s’y garer pour charger des passagers, il devra payer la taxe qu’ils ont eux-mêmes fixée.

Si tu essaies de les éviter en chargeant des passagers à la limite de ces zones et qu’ils te voient, c’est la catastrophe. Il y a quelques mois, un gnambro m’a réclamé 2 700 francs CFA car il estimait que j’avais essayé de le rouler [Alachko doit ramener chaque jour en moyenne entre 11 000 et 13 000 francs CFA de recettes à son employeur soit entre 16 et 20 euros NDLR].

J’ai refusé, il m’a dit “réfléchis-bien “en me montrant sa main sur laquelle il avait une bague très pointue servant à frapper. Il m’a ensuite enlevé ma clé du contact et m’a poussé pour me faire tomber sur le dos. Je me suis résolu à payer pour éviter de trop faire attendre les clients.

J’ai déposé plainte auprès de mon patron, mais il n’y a pas eu de suite : aucun syndicat n’a reconnu que ce gnambro appartenait à leur service [une partie des gnambros sont envoyés par des syndicats de transporteurs, mais d’autres agissent en dehors de ces structures] En attendant, il sévit toujours dans la gare de Cocody.

“Les passagers ne sont en général pas solidaires avec les chauffeurs agressés”

Les chauffeurs de taxis ne sont pas les seuls à subir les conséquences des gnambros. Rita Dro tient le blog “Droville” où elle a publié un billet pour se plaindre de ces pratiques.

Ça devient assez difficile de trouver un taxi dans la ville car si le chauffeur veut éviter les gnambros, il s’arrête plus loin et ça nous fait parfois marcher plusieurs centaines de mètres en dehors des zones d’arrêts traditionnels des wôro-wôro… et encore, cela ne suffit parfois pas, car les gnambros sont souvent cachés et sortent d’un coup pour réclamer les droits de chargement. Le gros problème, c’est qu’il y a généralement peu de solidarité des passagers envers le conducteur. Dès qu’un gnambro réclame son pourboire, les passagers préfèrent s’enfuir de peur d’être pris à parti plutôt que de faire bloc.

Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il a été évoqué le 12 novembre en conseil des ministres. Quelques jours auparavant, un “apprenti gbaka” (un adjoint au chauffeur de bus qui aide à charger affaire et personnes) avait été violemment poussé en dehors du taxi-bus par un gnambro et tué accidentellement par un autre véhicule.

“Les gnambros coûtent 20 millions de francs CFA par jour aux entreprises de transports”

Dans le milieu des transports, Adama Touré, président de la Coordination nationale des gares routière de Côte d’Ivoire se bat contre ce phénomène qu’il qualifie de “gangrène”.
Les gnambros ont été créés dans les années 90 par l’ancien syndicat unique des transports (SNTM-CI) pour faire face à la création de nouveaux syndicats de transporteurs qu’ils voyaient comme une menace pour son marché. Pour garder la main mise sur le secteur, l’ancien syndicat a embauché des gros bras chargés de taxer les chauffeurs.

Petit à petit, chaque syndicat a recruté ses gnambros, et le système s’est organisé : chaque syndicat s’arrangeait pour avoir “son jour de collecte” et éviter les affrontements entre gnambros. Ce n’était pas un système acceptable pour le client, mais au moins il y avait peu de débordement.

Le problème, c’est que beaucoup de gnambros ont décidé de s’émanciper de la tutelle de ces syndicats pour faire leur propre business et utilisent depuis quelques mois des méthodes violentes. Notre organisation a estimé que les gnambros rackettent aux entreprises de transports environ 20 millions de francs CFA par jour (environ 30 000 euros).

Dans le pire des cas, c’est retenu sur la paie du chauffeur. Et avec un salaire de 30 000 francs CFA par mois (environ 45 euros), on comprend que certains prennent le risque de se faire bastonner pour éviter de passer à la caisse.

Source : France24

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