Les mutineries de janvier 2017 en Côte d’Ivoire: scénarios & options

Les mutineries de janvier 2017 en Côte d’Ivoire: scénarios & options

La Côte d’Ivoire vient de traverser plusieurs mutineries en janvier 2017 qui ont fait craindre à Abidjan et ailleurs que se rejoue le scénario de décembre 1999, quand des mutineries corporatistes avaient abouti à un coup d’Etat. Cette panique semble avec le recul très exagérée, mais a conduit à prendre des mesures exceptionnelles. Or, hier, mardi 7 février, des forces spéciales se sont mutinées dans la ville d’Adiake : les problèmes de l’armée ivoirienne, et plus largement du secteur de sécurité, sont loin d’être réglés.

Que se passe-t-il en Côte d’Ivoire, ce pays qui a l’un des taux de croissance le plus élevé du continent africain mais reste confronté à d’importantes tensions socio-économiques comme en témoigne le mouvement social des fonctionnaires, qui a commencé en novembre et s’est poursuivi par la fermeture pendant trois semaines des écoles publiques en janvier ? Le discours officiel sur l’émergence, la croissance économique et les efforts déployés pour la réforme du secteur de sécurité (armée, police, gendarmerie, justice, douanes, renseignements et même sécurité civile), et en particulier l’adoption de lois de programmation militaire et de sécurité intérieure, semblaient indiquer des progrès à marche forcée laissant peu de place pour l’aventurisme des « corps habillés ». Pourtant, des problèmes restent à résoudre comme les conflits intercommunautaires de Bouna ou de l’Ouest, ou encore l’épineuse question de la réinsertion des microbes et de certains ex-combattants. Surtout, les évènements de janvier 2017 ont rappelé que les problèmes que je mettais en avant en mars 2016 dans une étude de l’Ifri n’ont guère été résolus. Pire, ils remettent aujourd’hui en question l’émergence économique en risquant de faire fuir les investisseurs.

Comment analyser ces mutineries de janvier et de février ? Quels scénarios peut-on construire pour les 3 ans à venir ? Comment relancer une RSS si difficile et pourtant si nécessaire ?

Les mutineries de janvier 2017

Dans la nuit du 5 au 6 janvier, des tirs ont été entendu à Bouaké : des soldats démobilisés et d’anciens rebelles réinsérés au sein de l’armée ivoirienne ont attaqué la Préfecture de Police et deux commissariats et pris position aux abords de la ville. Dès le lendemain, cette « mutinerie » a ensuite touché d’autres villes, dont Abidjan, en mobilisant une partie des anciens rebelles qui avaient déjà pris les armes en 2014 à Bouaké (ancien quartier général de la rébellion). C’est ici que l’épisode s’est terminé, par une négociation entre le ministre de la défense ivoirien et les représentants des mutins, débouchant sur un accord pour le versement de primes revendiquées par les mutins (« diplomatie du chéquier » qui tend à entraîner les revendications d’autres groupes).

Au soir du 8 janvier, la situation semblait revenue à la normale. Toutefois, dès le 17 janvier, les mutineries reprenaient, cette fois soutenues par un ensemble de « corps habillés » plus composite mais tous « exclus de l’accord » et demandant d’être à leur tour payés : anciens rebelles réinsérés dans d’autres corps (par exemple la sécurité civile) ou des militaires et gendarmes restés ou recrutés dans l’armée et la gendarmerie au temps du président Gbagbo. Un affrontement à Yamoussoukro entre ces mutins de la « deuxième vague » et la garde républicaine a fait 4 morts et a contribué à réduire la menace de mobilisation générale, même si des mouvements de foule et des tirs ont continué, notamment avec le blocage de l’entrée du port d’Abidjan par des gendarmes pendant quelques heures.

Si l’on parle de 8400 mutins en 2014, leur nombre exact en janvier reste disputé. Il y avait cependant urgence pour les autorités ivoiriennes de résoudre cette « cascade » de mutineries, en raison de la tenue, la semaine suivante, d’un important salon d’armement à Abidjan « Shield Africa », sensé témoigner de la normalisation sur les bords de la lagune Ebrié. Toutefois, alors qu’à Abidjan on espérait le calme définitivement revenu, le 7 février, c’est au tour de forces spéciales, pourtant les plus privilégiées par le régime et celles sur lesquelles il pensait pouvoir le plus compter, qui se sont mutinées, apparemment là encore pour des questions de primes.

Deux dynamiques transparaissent sous l’apparent arbitraire de cette mobilisation de mutins qui pillent, s’accaparent des véhicules d’ONG ou d’entreprises, et tirent en l’air pour exprimer leur ras-le-bol. La première est corporatiste et liée à l’état des forces de sécurité. Malgré les réformes, elles restent divisées entre forces héritées des précédentes Présidences et anciens « rebelles » ; entre forces « spéciales » (comme la garde républicaine) qui sont bien équipées, bien formées, bien payées et le gros de l’armée, mal formé et équipé et qui joue surtout un rôle « social ». Cette division se retrouve au sein du secteur de sécurité, notamment entre militaires et gendarmes (pour une analyse détaillée de ces divisions, lire notre étude Ifri sur la RSS à l’ivoirienne).

A ces segmentations s’ajoute un réel mécontentement social, nourri par des conditions de vie précaires. Rappelons enfin que lors de la phase finale de la crise post-électorale, au moment de la chute du régime Gbagbo, nombre de commissariats et de brigades de gendarmerie de la métropole abidjanaise ont été des points de résistance à l’avancée des rebelles et, de ce fait, le théâtre de combats, parfois acharnés, provoquant la dévastation puis le pillage des bâtiments. La plupart n’ont bénéficié que d’une réhabilitation très sommaire.

Le mécontentement social se retrouve aussi au sein de la police, qui souffre de dix ans de loyers impayés (l’Etat est censé payer directement le loyer des policiers, les montants autorisés pour ces loyers variant selon le grade). Certains anciens rappellent aussi qu’au temps du président Gbagbo une prime identique était versée à tous les membres du secteur de sécurité (militaires, gendarmes et policiers). Or, celle-ci a été supprimée en 2011. A cela s’ajoute que la RSS imaginée à partir de 2012 prévoyait d’importantes réformes de la police, mais elles n’ont pas été mises en œuvre, créant d’autres frustrations au sein de cette force face à ces « occasions manquées ».

Jusqu’ici, les policiers n’ont pas bougé, mais les tensions existent, d’autant que certains ne comprennent pas la réaction du pouvoir et jugent qu’il a été laxiste face à une mutinerie qui aurait dû avoir pour conséquence à minima la prison, voire la peine capitale et le non paiement de primes. Comme le dit un membre des corps habillés ivoirien pour exprimer sa désapprobation face aux mutineries : « si on donne l’ordre d’aller à droite, on doit aller à droite ; si on va à gauche, alors… ». Ce qui est certain c’est que cette situation renforce le besoin d’une réforme du secteur de sécurité qui ne soit pas juste de façade mais qui trouve des solutions concrètes pour en renforcer la cohésion (cf. infra).

La deuxième dynamique est politique et c’est peut-être la plus évidente, même si l’on aurait tort de s’y arrêter. Elle traduit la division de l’oligopole au pouvoir à Abidjan. La réforme constitutionnelle de 2016 a changé l’ordre de succession à la présidence. Le Président de l’Assemblée nationale (Guillaume Soro, l’ancien chef politique des rebelles du Nord) n’est plus l’héritier direct de la présidence en cas de démission ou de décès du Président Ouattara. Il n’est désormais plus que le quatrième personnage de l’Etat, après le vice-président et le premier ministre. Surtout, la réélection de G. Soro au poste de Président de l’Assemblée était contestée au moment de la mutinerie. Cette dernière lui a habilement permis de retrouver une légitimité qui commençait à être discutée et d’être protégé des poursuites judiciaires, notamment de la CPI.

D’autres acteurs ont aussi pu tirer profit de ces évènements, ce qui requiert de faire preuve de prudence dans la recherche des responsabilités. A cause de cette constellation politique très particulière, la crainte que la mutinerie puisse déboucher sur un coup d’Etat bénéficiant à une partie de l’oligopole au détriment de l’autre était très forte à Abidjan, ce qui explique que la négociation avec les mutins ait été aussi rapide et volontaire, mais aussi que l’accord pour payer les primes ait été aussi facile à obtenir. Il est essentiel d’insister sur le fait que conjonction d’intérêts ne veut pas dire responsabilité directe. Il faudra certainement des recherches très fines et délicates pour démêler l’écheveau des responsabilités directes et indirectes dans le déclenchement des mutineries.

On peut cependant déjà noter une conséquence de la crise : certains anciens commandants de zone ou comzones, qui s’étaient partagés le Nord, puis Abidjan pendant la crise, ont refait surface et se sont drapés d’une nouvelle légitimité. Ainsi, le comzone le plus connu, Wattao a accompagné le Ministre de la Défense à Bouaké pour négocier avec les mutins et s’est vu promu Commandant de la garde républicaine (il en était le commandant adjoint). Les nominations du 2 février nomment ou confirment ainsi 8 comzones à la tête d’unités militaires de premier rang. Cela montre que la vieille recette du pouvoir Ouattara (utiliser les comzones pour contrôler l’armée à défaut de la réformer) semble donc à nouveau mise en avant. Il s’agit peut-être toujours d’un effort pour « digérer » les comzones en les écartant progressivement ou en les encadrant fortement dans une structure militaire hiérarchique (sur ce sujet, lire notre étude Ifri) mais cette digestion semble laborieuse.

Scénarios et pistes de sortie de crise

Face à ces constats, comment imaginer l’avenir de l’émergence ivoirienne sans une réforme du secteur de sécurité dont le rythme d’exécution soit bénéfique au pays ? Trois scénarios sont envisageables.

Le premier est le plus inquiétant mais peut-être le moins vraisemblable, à moins d’une faillite complète du pouvoir ivoirien. Refusant de toucher à une situation du secteur de sécurité difficile à gérer, les autorités ivoiriennes décident de ne rien faire. Parce que les frustrations face au pouvoir gagnent des groupes qui jusque-là le soutenait (notamment au Nord et au Centre), d’autres mutineries se déclenchent (les mutineries de janvier 2017 avaient été précédées par celle de 2014), entraînant un mouvement de mobilisation multi-sectorielle plus large que celui de janvier rassemblant les deux mouvements jusque-là séparés et entraînant de nouveaux types de mobilisation (manifestations de la police, des Douaniers, des Eaux et Forêts, etc., mobilisation des producteurs de café et cacao, occupations d’écoles) et finissent par créer une telle lassitude vis-à-vis du pouvoir en place que la situation lui échappe au. Soit les radicaux de l’oligopole au pouvoir (les anciens rebelles, comzones et autres), en s’appuyant sur les forces restées loyales (forces spéciales, garde républicaine, CCDO, etc.) reprennent la situation en main par une répression violente et prennent le pouvoir. Soit une nouvelle coalition émerge en s’appuyant sur les mouvements de protestation, prend le pouvoir et met en place une dictature militaire. Dans les deux cas, il est fort probable qu’une grande partie de la population et des corps habillés s’opposent à un tel coup et le risque qu’une nouvelle guerre civile explose est élevé, dès lors que la légitimité et la légalité du pouvoir en place sont très contestées.

Dans le deuxième scénario, le plus probable, on retrouve une situation non gérée que le pouvoir laisse progressivement se dégrader, en confiant aux anciens comzones le contrôle de fait de l’appareil militaire. Des mutineries peuvent éclater mais sans risque de coup d’état. Seule la question de la transition post-Ouattara à l’horizon 2020 et la compétition politique exacerbée qu’elle déclenche constituent un véritable risque pour la stabilité de la Côte d’Ivoire. Ce scénario offrirait au mieux trois ans de « grâce » en attendant les véritables échéances politico-sécuritaires.

Dans le troisième scénario, cette période de « grâce » est utilisée pour conduire le changement au sein du secteur de sécurité et permet de revenir à des relations civilo-militaires (entre le pouvoir et l’armée, mais aussi entre la population et l’armée) pacifiées, permettant la tenue d’une transition politique post-Ouattara paisible et réussie. Plus que la croissance, une telle RSS sera sans conteste le plus bel héritage que le président Ouattara pourra laisser derrière lui. Comment conduire un tel changement ?

Relancer la RSS : quelques options

N’importe quel expert de la RSS ayant un peu étudié la Côte d’Ivoire peut fournir des pistes concrètes de changement. Toutefois, ce sont les Ivoiriens qui doivent eux-mêmes, aujourd’hui, proposer des réformes qui leur conviennent. Un expert étranger ne peut servir que de poil à gratter, de stimulant pour aider à mettre en mots des enjeux qui restent souvent tabous et non exprimés parce qu’ils sont jugés trop sensibles. Les idées présentées ici ne sont donc que des éléments pour nourrir le débat, qui s’appuient autant que possible sur ce que je comprends, très modestement, des dynamiques ivoiriennes.

Comment les Ivoiriens peuvent-ils construire une réforme du secteur de sécurité qui permette à la fois de protéger la population ivoirienne et de mettre en place des relations civilo-militaires constructives et non crisogènes ? Il est crucial de gérer le tempo des réformes pour aller de l’avant avec conviction et force mais sans brusquer ou détruire les équilibres fragiles de stabilité intra-sectorielle.

Construire une armée nation ? Le point de départ, me semble-t-il, est un enjeu exprimé par la Stratégie RSS officielle de la Côte d’Ivoire et qui revient souvent dans les discussions. Il s’agit de construire une véritable « armée-nation », « gendarmerie-nation », « police-nation », « services de renseignements-nation », sur le modèle développé au Sénégal et qui prend bien en compte la diversité du corps social ivoirien. Beaucoup pensent qu’une telle nation n’existe pas : selon un chercheur ivoirien, la plupart des militaires s’identifient à un parti et à une identité locale et non à la nation ivoirienne. Dès lors, construire de telles organisations exigera beaucoup de temps et d’efforts, qui rappellent ceux de la France dans l’après-Deuxième Guerre mondiale. Toutefois, si la division du secteur de sécurité reflète l’atomisation de la population ivoirienne, peut-être que le développement d’une vraie cohésion au sein de ce secteur permettra en retour une plus grande cohésion des populations ivoiriennes ? L’enjeu est de taille et justifie de mener ce combat.

Un engagement fort des décideurs politiques en faveur de la RSS. L’armée peut déstabiliser la Côte d’Ivoire mais elle ne le fera pas si les hommes et les femmes politiques ivoiriens s’engagent à ne plus mobiliser le secteur de la sécurité pour arriver ou se maintenir au pouvoir. Ce n’est pas une question de principes idéologiques mais d’intérêts bien compris. La prétorianisation de l’armée observable depuis 1999 aurait pu discréditer durablement la classe politique ivoirienne. Elle ne l’a pas fait car cette classe a su garder la main haute sur l’appareil de force jusqu’ici. Si elle perd ce contrôle demain, s’ouvre une boîte de Pandore qui va redistribuer le jeu et faire émerger de nouveaux acteurs, réduisant automatiquement le champ d’influence des décideurs qui contrôlent aujourd’hui la scène politique et risquant de leur faire définitivement perdre la main.

S’appuyer sur une consultation large. Une idée clef pour cela a déjà été proposée par le ministre de la défense ivoirien : mettre en place une véritable consultation des acteurs du secteur de sécurité. Dans cette optique, le gouvernement ivoirien déploie cette consultation de la façon la plus inclusive possible pour prendre en compte les attentes de tous, ou au moins s’assurer que tous aient la perception qu’ils ont « été compris ». Cette consultation doit mêler des logiques bottom up (prise en compte des attentes au plus bas niveau des hiérarchies) et top-down (mise en forme d’une véritable vision politique du résultat auquel doit aboutir les réformes). Il est important aussi d’associer des acteurs comme les comzones à ce processus en leur faisant comprendre qu’ils y ont une carte à jouer à condition seulement qu’ils soutiennent la vision politique du Président de la Côte d’Ivoire et se consacrent intégralement au service de l’Etat. Dans ce nouveau mouvement de réforme, il n’y aurait plus de place pour les spoliateurs qui seront simplement exclus d’une façon ou une autre.

Des missions et des engagements clairs pour les forces. Cela exige une vision stratégique de la mission des forces de sécurité ivoirienne : protéger la nation ivoirienne sur le territoire ivoirien et à l’étranger ainsi que son développement. Pour cela, ces forces doivent se renforcer pour faire face à plusieurs menaces :

  • les conflits intercommunautaires sur le territoire ivoirien en protégeant les populations grâce à des capacités de gestion de foule mais aussi de médiation (en soutien aux médiations conduites par les autorités locales) ;
  • le terrorisme d’inspiration djihadiste grâce à des capacités de renseignement, d’intervention (comme pour mettre fin à l’attaque de Grand-Bassam) et de contre-insurrection en prévision d’une infiltration/implantation de groupes terroristes armés au Nord (comme au Burkina Faso) mais aussi via la contribution à la stabilité du continent africain par des opérations de maintien de la paix ;
  • et enfin la lutte contre la criminalité (notamment les coupeurs de routes) qui pénalise non seulement les entreprises mais aussi les populations ivoiriennes, sans oublier la piraterie, en cas de recrudescence du phénomène dans le golfe de Guinée.

La protection des institutions ivoirienne est aussi un objectif important, mais c’est avant tout un moyen pour atteindre d’autres objectifs stratégiques.

Se donner les moyens de comprendre le secteur de sécurité. Le gouvernement ivoirien n’a pas su anticiper et prévenir les mutineries. Les services de renseignement ivoiriens ont-ils eux su identifier les signaux faibles ? Si c’est le cas, ils n’ont pas su alerter de façon convaincante les décideurs politiques (ou se faire entendre par eux). Si non, les services ivoiriens doivent être transformés eux aussi pour permettre de mieux anticiper et donc de mieux gérer les crises à venir. En Sierra Leone, la réforme des services de renseignement s’est faite de façon transparente, avec pour mot d’ordre le besoin du Président d’être informé de façon fiable pour éviter un coup d’Etat et pour éviter une victoire des rebelles du RUF. Cet exemple peut s’avérer utile pour la Côte d’Ivoire. Surtout, il est essentiel que les services de renseignement ivoirien jouent le rôle de la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD ancienne DPSD) en France et permettent au pouvoir de mieux connaître les hommes qui composent ses forces de sécurité. Par ailleurs, il est aussi essentiel de former une analyse alternative et plus académique sur le secteur de sécurité ivoirien, en mobilisant, au sein d’un cercle de conseillers spéciaux qui pourrait être rattachés au conseil national de sécurité (CNS), les chercheurs et universitaires ivoiriens spécialistes des questions de défense et de sécurité (ils sont au moins une dizaine d’experts d’excellent niveau, mais sont insuffisamment écoutés, même si plusieurs sont déjà intégrés au CNS). Dans ce cadre qui devra être sans tabous, les questions les plus critiques pourront être évoquées et débattues, en s’appuyant sur des recherches sociologiques, anthropologiques, politiques et stratégiques, afin d’informer le pouvoir ivoirien de l’évolution de son secteur de sécurité.

Repenser la formation et la sélection des militaires. Pour mener à bien ces objectifs, la consolidation des forces spéciales et autres unités spéciales ne peut suffire. Il faut aussi re-former la masse de l’armée ivoirienne et résoudre la question de la pyramide des grades. En effet, aujourd’hui il y a plus de sous-officiers que de militaires du rang dans l’armée, ce qui rend la chaîne de commandement totalement inefficace. Une structure existait pour former les soldats du rang (le CIFIM ou Centre interarmées de formation initiale militaire) mais elle ne formait que les nouvelles recrues et ne fonctionne plus depuis deux ans. Or elle pourrait être utilisée dans un projet de « mise à niveau/évaluation » méritocratique qui permettrait de faire, dans un même temps, une formation accélérée (2 mois) de tous les militaires du rang et de tous les sous-officiers (pour un effectif de 20 000 hommes, à condition de lancer une formation de 500 personnes tous les mois, cela prendra 3 ans, un projet très ambitieux). Cette formation, qui aurait offert à tous l’opportunité de se (re)mettre à niveau, se conclurait par une évaluation permettant de promouvoir les éléments les plus brillants et de dégrader ceux n’ayant pas le niveau correspondant à leur grade (il s’agirait toutefois uniquement des sous-officiers car leur nombre pose vraiment problème). Ils conserveraient toutefois les mêmes soldes, au moins pendant une période de transition (5 ans), cette décision n’ayant de conséquences que sur leur place dans la hiérarchie de commandement (ils perdraient toute responsabilité de commandement). Deux modèles pour cette approche : la formation de l’armée sierra-léonaise dans son ensemble et la sélection, formation et réinsertion d’anciens rebelles au sein de l’armée sierra-léonaise par l’armée britannique et les Nations Unies ; et les EUTM (training missions de l’Union européenne en RCA, Mali et Somalie). Un pilotage commun à l’Etat ivoirien et à plusieurs pays impliqués dans la RSS (Etats-Unis, France, Union européenne, ONU, Banque mondiale et PNUD par exemple) permettrait de donner une légitimité et une transparence forte à ce processus, qui doit être basé sur l’efficacité et le mérite et sur l’objectif de construire une armée-nation (notamment en veillant, comme au Sénégal, à ce que toutes les régions et ethnies ivoiriennes soient représentées au sein de l’armée – au moins au niveau de la troupe pour commencer, puis progressivement, au niveau de toute la hiérarchie, comme cela a notamment été fait – en partie – au Rwanda). La mise à niveau des officiers est déjà en cours de façon plus systématique et devra être poursuivie. Cette question de la formation/mise à niveau/évaluation est primordiale si on souhaite que l’armée ivoirienne rentre dans le rang et soit capable d’assurer la sécurité des Ivoiriens. Elle doit désormais devenir une armée efficace et soucieuse, comme d’autres armées du continent, d’être à la hauteur des tâches qu’on lui confie.

Investir financièrement dans la RSS. Le modèle ivoirien de la RSS imaginé depuis 2011 impliquait, comme en Sierra Leone ou au Liberia, une réduction forte des effectifs et donc de la masse salariale pour investir davantage dans les formations et les équipements. Cet objectif doit rester un idéal vers lequel tendre, mais la priorité doit être de faire accepter la re-formation de l’armée, notamment par ceux qui vont « perdre » du fait de ce processus (un grade, une influence, etc.). Si ces gens sont aussi menacés d’être sortis de l’armée avec pour toute perspective un semblant de DDR et un maigre pécule pour rebondir, ils se mutineront à nouveau. Les réformes des trois prochaines années exigent donc de dégager une enveloppe financière très importante pour les poursuivre sans réduire immédiatement les effectifs, pour payer les augmentations de salaire des personnes qui seront promues et continuer de payer ceux dont le niveau de responsabilité diminuera ; tout en continuant à financer formations et équipements. A ce titre, il est essentiel que la Côte d’Ivoire puisse être aidée par ses partenaires internationaux afin de pouvoir financer sa défense et éviter que les problèmes non réglés dans ce champ remettent durablement en cause son développement.

Penser global : police, gendarmerie et justice. Aujourd’hui, la question de l’armée semble la plus urgente, la plus brulante. Mais la réforme du secteur de sécurité ne pourra s’inscrire dans la durée que si elle est globale. Le gouvernement doit pouvoir, demain, s’appuyer davantage sur la gendarmerie et la police pour gérer de nouvelles mobilisations. C’est la mission première des gendarmes que de protéger les populations et le pouvoir de ses « gens en armes ». Si certaines incompréhensions pouvaient subsister, qui auront été renforcée par la mobilisation de gendarmes pendant la deuxième vague de mutineries, les changements à la tête de la gendarmerie sont l’occasion de renouer le dialogue et la confiance, mais aussi de redonner à la gendarmerie un rôle clef de stabilisation. Cela exigera toutefois d’entendre les revendications des gendarmes et des policiers avant qu’elles ne s’expriment dans la rue, quitte à leur faire comprendre aussi que l’armée reste la force nécessitant le plus de réformes aujourd’hui et que d’importants efforts ont déjà été faits en vue de reconstruire les forces de sécurité intérieures, qui seront poursuivies. La question des loyers des policiers doit cependant être résolue de façon urgente, car cela permettrait de s’attacher une partie des forces policières en montrant que leurs problèmes sont pris en compte. Mettre en œuvre le volet police de la RSS contribuerait également à prouver aux policiers que leurs efforts et leur volonté de réforme est sérieusement prise en compte. Enfin, on tend à oublier la réforme de la justice quand on parle de RSS à l’ivoirienne, mais cela peut avoir des conséquences graves à l’avenir (impunité, corruption, etc.).

En conclusion, le troisième scénario, celui d’une RSS enfin prise à bras le corps, avec une très forte volonté politique, n’est pas impossible techniquement. Des pistes existent, qui seront utilement complétées par les réflexions du conseil national de sécurité ivoirien ou des différents ministères et Etats-majors ivoiriens de ce secteur. Mais le temps manque, et la question est bien celle-ci : comment trouver le bon tempo pour promouvoir les réformes et construire de nouvelles relations civilo-militaires sans renforcer les tensions ?

Source: ultimaratio


Ce post s’appuie sur un séjour court fin janvier à Abidjan, qui a permis de vérifier la pertinence de l’étude sur « la RSS à l’ivoirienne » publiée par l’Ifri à l’aune des évènements récents et de revoir certains acteurs de cette RSS de façon informelle ou dans le cadre d’un entretien formel. Un important travail de révision par les pairs a permis de consolider de façon plus substantielle l’analyse. Je remercie donc toutes les personnes, ivoiriennes ou pas, qui ont contribué au processus de rédaction de ce texte.

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