Les signes d’un malaise

Les signes d’un malaise

Un documentaire portant sur le Rwanda a révélé une chose. Des enfants du primaire à qui l’on a demandé de faire un dessin de leur choix ont dessiné des kalachs, des chars et autres armes de destruction. L’on comprenait par-là combien de fois la guerre a marqué de fer rouge ce pays, ses habitants et surtout sa progéniture. Les enfants bercés par la cacophonie des armes ont fini par imprimer dans leur esprit que la guerre était la seule réalité.

Cette accroche me permet de dire un mot sur un fait (anodin ?) qui s’est produit lors de la fête du Ramadan. Des adolescents, comme habits ou uniformes de fête, portaient fièrement des treillis (des imitations bien sûr). À Bouaké et à Daloa selon le témoignage d’amis, le phénomène était flagrant et n’a échappé à personne. Évidemment, les parents qui, pour faire plaisir à leurs rejetons leur ont acheté ces habits aux motifs treillis l’ont fait de bonne foi, sans a priori.

Pourtant, il y a une symbolique derrière ces uniformes qu’il faut décrypter pour mieux comprendre la psychologie de nos enfants.

Le choix des treillis, au lieu de boubous ou des uniformes pagnes, comme on le voit chaque année lors du Ramadan, est loin d’être innocent. Notre pays qui vient de sortir d’une éprouvante rébellion suivie d’une guerre rageuse est encore marqué par les convulsions furieuses de son histoire récente. Pendant une décennie, les enfants ont poussé dans un univers de violence et de tintamarre d’armes décharnées. Leur champ de vision a été peuplé d’images de rebelles ou de mutins en tenues militaires. Dans leur environnement et espace de vie, il ne se passe pas de jours sans qu’ils ne voient des personnes en treillis tenant fièrement des armes et se présentant comme des justiciers, des Zorro des temps modernes.

Certes, ces enfants ont souvent vu ces guérilleros commettre des forfaitures et des indélicatesses révoltantes, mais ils ont eu également l’honneur de les voir changer, du jour au lendemain, de statut social et économique. De douteux petits mécaniciens et apprentis de camions, d’effrayants chenapans ou même d’obscurs sacripants, se sont retrouvés, à la faveur des « événements », dans les différents corps constitués de la défense et de la sécurité à la grande joie des leurs. Propriétaires de villas, de magasins, de plantations ou même d’immeubles grâce au butin de la guerre, ils sont perçus comme des modèles de réussite.

Les mutineries de ces derniers mois, qui ont permis à des milliers d’ex-combattants de devenir des millionnaires, ont fini par convaincre ces adolescents qu’il n’y a d’avenir que dans les treillis, la synecdoque de la guerre. Pourquoi faire des études quand le raccourci de la rébellion et de la mutinerie donne plus de résultats probants ? À quoi servent l’école et les diplômes dans ce contexte de déliquescence ? Que peut-on attendre de ces adolescents qui n’ont pour modèles que ces commandants et autres seigneurs de guerre pleins aux as qui roulent carrosse ?

L’uniforme militaire qui a eu beaucoup de succès lors de notre Ramadan est le signe d’un malaise qu’il faut courageusement pouvoir percevoir et affronter. Les enfants, sans calcul, ont voulu se faire plaisir. Mais au-delà de leur naïveté théâtrale se perçoit un aspect du « mal ivoirien ». Ils rêvent tous de devenir des « guerriers », des « commandants », des « ninjas », des « cobras ». Que nous réserve demain avec ce genre de rêves ? Le penseur avertit : « l’enfant est le père de l’homme ».

Notre pays, malgré les apparences, ne se porte pas bien dans son corps. Le dire n’est point injurier qui que ce soit. Il faut restaurer les valeurs morales, sociales et républicaines qui fondent une nation.
Je peux me tromper. Je passais…

Macaire Etty

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