Lettre ouverte à propos de l’amnistie, de la réconciliation et de la paix en Côte d’Ivoire

Lettre ouverte à propos de l’amnistie, de la réconciliation et de la paix en Côte d’Ivoire

Comme tout ivoirien soucieux de la paix et du développement de notre pays, j’ai pu lire des propositions et souhaits d’autres ivoiriens, politiques ou non, connus et moins connus qui exhortent à la réconciliation et à la paix en CI.

C’est à priori une démarche noble que je me permets d’analyser afin de faire aussi des propositions.

Mais auparavant, que veut dire Amnistie et Réconciliation ?

I- Amnistie et Réconciliation

Du grec Amnêstia, amnistie veut dire oubli, pardon.
C’est un acte du législateur qui efface rétroactivement le caractère punissable des faits auxquels il s’applique. Selon le cas, l’amnistie empêche ou éteint l’action publique, annule la condamnation déjà prononcée ou met un terme à l’exécution de la peine. Les peines amnistiées ne figurent plus au casier judiciaire.

La réconciliation, c’est l’action de réconcilier des adversaires, des gens fâchés entre eux.

Alors questions :

– Quels sont les faits punissables ou les condamnations déjà prononcées en rapport avec la crise ivoirienne qui doivent être amnistiés ?

– Qui est fâché contre qui ?

– Amnistie et Réconciliation sont-elles des nouveautés en CI ?

II- RAPPELS

1) Rappelons que des journées de Dialogue et Réconciliation ont eu lieu en Côte d’Ivoire du 09 octobre au 18 décembre 2001 marquées par le retour de Mrs Allassane Ouattara et Henri Konan Bédié en CI, après plusieurs mois d’exil pour l’un et plusieurs années pour l’autre. Selon Christophe CHAMPIN, journaliste à RFI, la journée du 18 décembre 2001 restera dans les annales, après des mois d’incertitude politique. Notons tout de même que M. Henri Konan Bédié a boudé la cérémonie de clôture de ce forum et n’a pas assisté au déjeûner entre les différents leaders qui a suivi au palais présidentiel.(1)

Ce dialogue sans vérité et sans réconciliation, malgré l’entrée au gouvernement du RDR, a été rangé aux oubliettes. Puis survint le coup d’état manqué du 18 au 19 septembre 2002 transformé en rébellion armée avec l’occupation du Centre-Nord-Ouest de la CI, toujours d’actualité.

2) Rappelons encore que deux lois d’amnistie ont été promulguées par le président Laurent Gbagbo. La première, votée par le parlement le 6 août 2013 et promulguée 5 jours après, soit le 11 août 2003, après les accords de Marcoussis. La deuxième l’a été 13 avril 2007 par ordonnance suite à l’accord de Ouagadougou.

II- Méthodologie

Ces évènements directement en rapport notamment avec le coup d’état de décembre 1999 et la rébellion meurtrière de septembre 2002 n’ont pas empêché la guerre de 2011 et son corollaire de victimes innocentes.

Avec suffisamment de recul, il est tout à fait aisé d’affirmer que le dialogue de décembre 2001 était un dialogue de dupes, sans vérité de toutes les parties et donc sans réconciliation véritable.

Est il donc bienséant ou juste de remettre sur la table une nouvelle amnistie, sans identifier les faits punissables, situer les responsabilités, les assumer et puis entamer un vrai processus de réconciliation impliquant toutes les composantes de la société ivoirienne ?

1) la vérité des faits

Où est la vérité des faits aujourd’hui en CI? Veut on tronquer l’histoire récente de la CI ou la falsifier?

Il importe par-dessus tout que la vérité des faits soit connue. Comme en Afrique du Sud où des officiels du gouvernement, de l’armée et de l’ANC ont confessé leurs crimes avant de demander pardon et d’être amnistiés. Je mentionne tout particulièrement le cas du redoutable Dr WOUTER, responsable de l’effroyable “project coast”, axé sur la recherche d’une bactérie qui ne s’attaquerait qu’aux Noirs et sur une méthode de stérilisation destinée à enrayer le taux de natalité des femmes de couleur (2). Mais l’absence de remords ou d’explications de certains hauts responsables gouvernementaux et de l’ANC témoigne de la difficulté de la tâche.

A cette étape, je me permets d’en appeler à M. SORO Guillaume, président de l’Assemblée Nationale, dont les propos sonnent comme une simple envie de vivre (autrement) ou de survivre aux effets secondaires de la rébellion.

Oui, on peut d’emblée s’inscrire dans une démarche de pardon sans attendre que l’autre partie n’est entrepris quoique ce soit. C’est bien. Mais, M. SORO, vous demandez pardon à qui exactement ? Et pour quoi précisément ? Quels actes avez-vous posé et pour quelles conséquences ? Qu’êtes vous personnellement en mesure de réparer ? Qu’attendez vous en retour ? Et puis, quel est cet empressement suspect à dire que vous avez déjà pardonné aux autres ? Qui vous a fait quoi ? On veut savoir. Pourquoi n’avoir jamais désarmé vos troupes après avoir été nommé 1er ministre, conformément aux accords de Ouaga ? Pourquoi donc votre parole serait devenue subitement crédible? Et souvenez vous des ces centaines d’innocents massacrés de Korhogo à Abidjan, en passant par Bouaké, Man et Duekoué, malgré leurs supplications et leur envie de vivre. Ne méritaient-ils pas de continuer à vivre aussi?

Par ailleurs, vous avez dit assumer la rébellion. Oui mais nous attendons plus d’explications. Et une vraie repentance. Pas de l’ordre du symbolique. A la poubelle donc, “le politiquement correct” et la roublardise au service d’ambitions mal contenues.

Puis je vous rassurer, M. SORO ? L’exercice doit s’imposer à tous les protagonistes ivoiriens quelques soient leurs niveaux de responsabilité.

Pour cela, il faudra définir un cadre formel ouvert à toutes les strates de la société ivoirienne pour laver le linge sale national en toute dignité.

Au fait, où se trouve aujourd’hui le fameux rapport de la CVDR? Ce dernier pourrait servir de référentiel dans ce processus avec l’ambition d’être le plus exhaustif possible. Car cette autre parenthèse douloureuse que vit la CI ne remonte t’elle pas en 1990 avec les violences liées au retour au multipartisme? Les évènements de 1992, la guerre de succession qui a suivi la mort d’Houphouet-Boigny en 1993, le boycott actif de 1995, le coup d’état de 1999 puis celui manqué de septembre 2002, la rébellion subséquente et la guerre franco-onusienne par procuration de 2011, les victimes et leur prise en charge effective…Voilà autant de thématiques qui peuvent servir de catharsis pour aider la CI à tourner la page du tribalisme, de la violence politique, du pouvoir à tous les prix et de lendemains incertains.

C’est l’établissement de la vérité des faits, suivi d’une repentance sincère qui fera le lit à une réconciliation authentique.

2) La réconciliation

Elle ne doit pas être à géométrie variable. Quand cela nous arrange.

a) Elle doit être d’abord et avant tout, personnelle. J’ai mal pour avoir été méprisé, volé, violenté? Mes proches ont perdu la vie? Le temps est venu d’apprendre à pardonner en s’appropriant ces propos de Nelson MANDELA « Le pardon libère l’âme, il fait disparaître la peur. C’est pourquoi le pardon est une arme si puissante.»

b) Ensuite socio-ethnologique. Accepter et assumer ce que je suis en Côte d’Ivoire. Et aimer l’autre tel qu’il est. Ebrié et fier de l’être. Malinké, Adjoukrou, Baoulé, Guéré, Abbey, Sénoufo, Bété, Abron, Attié, etc…. et être simplement fier de l’être. Sans orgueil et préjugés de suprématie sur l’autre. Parce que c’est faux et surtout confligène. Toutes les ethnies enfermées dans le carré Ivoire le sont pour construire ensemble un riche et exceptionnel brassage multiethnique et multiculturel –ce qu’il est en réalité déjà- et une nation apaisée. Si la théorie idiote de la supériorité de la tribu était de source de bonheur et de développement, on le saurait depuis le temps…

Que cessent donc les faux clichés d’un nord musulman opposé à un sud chrétien en CI. Le mensonge et la propagande ont vécu et le crime n’a profité qu’à une petite clique. Certainement pas au Nord de la CI.

c) La réconciliation doit bien sûr se faire au plan politique mais pas prioritairement, encore moins uniquement. Aux motifs que la duplicité de nos politiques de tous bords et la jouissance du pouvoir en CI n’ont pas apporté le bonheur et la prospérité promis au peuple ivoirien. Et puis, les principales victimes des batailles politiques en Eburnie, ce sont des milliers de personnes anonymes et innocentes. Est il besoin d’en dire davantage? Le dialogue et la réconciliation de 2001 essentiellement politiques ont échoué. Enfin, il ne faut pas permettre à nos politiciens, de piètres personnages pour la plupart , sans idéal si ce n’est l’argent en vitesse, de faire passer toutes ces vies brisées par eux, en perte ou profit, selon leurs ambitions égocentriques et obscures.
Cette réconciliation politique doit se faire sur la base du respect en tous temps et en toutes circonstances des lois et des institutions de la République.

d) L’aspect spirituel me parait fondamental. Peut on faire l’économie de Dieu dans cette affaire de réconciliation des hommes? Croire en un Etre Suprême qui plus est, est invisible et se réconcilier avec Lui est d’autant plus incompréhensible et indéfendable, si nous ne faisons pas la paix avec nous-même et avec notre prochain qu’on voit souffrir et murmurer. Dieu a crée tous les êtres humains égaux, y compris les ivoiriens. Chers compatriotes, tâchons donc d’honorer Dieu en le plaçant au centre de notre destinée commune. Bien nous en prendra.
Cela dit, peut-on se réconcilier vraiment avec des prisonniers ici et ailleurs, qui pour beaucoup d’entre eux sont détenus sans jugement depuis plusieurs années ? Peut-on se réconcilier tranquillement avec autant d’ivoiriens exilés ?

Sacrifice et humilité sont absolument nécessaires pour une vraie repentance et une vraie réconciliation. Sinon, le risque de l’éternel recommencement nous pend au nez.

III- Le défi de la paix et du développement

“La paix, on ne l’apprécie que lorsqu’on l,a perdu” Félix Houphouet Boigny.

Une bonne réconciliation nous conduira à la paix. Et la paix nous permettre de nous consacrer à la reconstruction et au développement de notre pays en vue d’une vraie émergence. Nous le constatons tous, nul ne peut se développer au détriment de l’autre au risque d’institutionnaliser le clanisme. Soit, nous tendons tous à émerger ensemble, dans la confiance mutuelle, le calme et la tranquillité; soit nous finirons (presque) tous par être immergés. Et, c’est la Côte d’Ivoire toute entière qui aura perdu pour plusieurs générations, le défi de l’exemplarité et du sursaut patriotique qui fondent les grandes nations.
Une bonne réconciliation et une paix authentiques nous permettront aussi, désormais, de faire front commun en cas d’adversité, quelle qu’elle soit!

Pour ce qui est du développement, Ivoiriens – mais aussi Africains- ne sommes-nous pas honteux de voir, par exemple, la Corée du Sud dont le PIB par habitant en 1960 était comparable à celui des pays les plus pauvres d’Afrique avec 260 dollars par habitant, atteindre en 2016, plus de 27.000 dollars (3)? Soit un niveau comparable à celui de la France. La Corée du Sud avec un taux de croissance d’environ 3% (pas besoin de 2 chiffres), a un taux d’alphabétisation de plus de 97% et l’un des systèmes éducatifs les plus performants au monde.

Comment ont fait les 4 dragons asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour) pour intégrer les pays riches et développés, sans avoir perdu leur âme ? Comment ont procédé les nouveaux dragons asiatiques (Malaisie, Thaïlande, Vietnam, Indonésie, Philippines) pour devenir de vrais pays émergents malgré les turpitudes politiques propres à chacun ? Voici deux bonnes questions à méditer parmi tant d’autres.

Personne ne viendra nous sortir de la pauvreté, de l’ignorance et de l’analphabétisme, des pandémies et des brèves espérances de vie, si ce ne sont par nos propres choix de société (spirituelle, morale, éthique, culturel, éducationnel, politique et économique) et notre labeur. Nos orientations politiques et économiques doivent découler d’un système de valeurs propre à nous. Bien sûr, l’ouverture au monde est nécessaire. Mais qu’apportons nous au reste du monde ? Pourquoi, diantre, devons nous croire et accepter d’être toujours les derniers de la classe?

Conclusion

Chers frères et sœurs ivoiriens, c’est un vaste chantier, je vous le concède. Mais à quoi aspirons nous sincèrement pour la Côte d’Ivoire ?

Un pays riche de sa diversité culturelle, de ses ressources humaines et naturelles, capable de performer politiquement, économiquement, culturellement et socialement ?

Ou un pays devenu un no man’s land, avec un système de valeurs médiocres, vendu par petits morceaux, même pas au plus offrant ?

Notre pays, la CI, nos enfants et petits-enfants méritent une dose de sacrifice de la part de chaque ivoirien pour bâtir un avenir prospère à tous égards.

Que la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence humaine (4) préside à la naissance de la Côte d’Ivoire Nouvelle, restaurée et réconciliée!

GUI TEH Corentin.

(1) Article rédigé par Christophe CHAMPIN, journaliste à RFI

(2) Cardiologue de l’armée sud-africaine et ancien médecin personnel du Président Pieter Botha. Il était le cerveau du programme chimique et bactériologique du régime de l’Apartheid.

(3) source FMI

(4) Tiré de Philippiens 4.7. Bible Louis SEGOND.

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