Ligne politique : Le FPI ignore les enseignements de Gbagbo (Par Ferro Bally)

Ligne politique : Le FPI ignore les enseignements de Gbagbo (Par Ferro Bally)

Ce samedi 30 août 2014, les militants du FPI, membres du Comité central, se sont encore séparés sur leur profond désaccord sur la ligne politique du parti. Depuis la perte brutale du régime, le 11 avril 2011, et le transfèrement, le 30 novembre de la même année, de Laurent Gbagbo à la prison de Scheveningen, à La Haye, le FPI est en crise sévère: certains, rigides et partisans du boycott de toute activité étatique, sont pour la pression permanente sur le pouvoir afin de le faire plier quand d’autres, adeptes du pragmatisme, militent pour une flexibilité dans la stratégie doctrinale afin de se frayer des issues de secours.  

Loin des passions aveuglantes et des émotions paralysantes, le FPI devrait évaluer le chemin parcouru depuis trois ans. Loin du tohu-bohu et des improductives et contre-productives querelles de clocher. Pour élaborer, en toute discrétion, des stratégies et réfléchir à ses problèmes en se servant de sortes de laboratoire d’idées appelées think tank.

Au moment de ses adieux à la Côte d’Ivoire après sa certification problématique du second tour de la présidentielle du 28 novembre 2010, Young-jin Choi, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire, décrétait la mort du FPI. «Je ne crois pas que le FPI ait toujours sa place sur la scène politique ivoirienne. Le FPI sans M. Gbagbo, le FPI qui a appuyé l’utilisation de la force militaire contre les populations civiles, je ne cois pas que ce FPI-là ait encore un avenir,» déclarait-il, le 30 août 2011, sur RFI.

L’exemple sud-africain.

Le nouveau pouvoir a manœuvré souterrainement dans ce sens. Une campagne activement menée a été conduite par Kouassi Alomo Paulin, ancien député PDCI-RDA de Bouaflé, et Félicien Sékongo alias Zagadou Paulin, ancien porte-parole adjoint des ex-Forces nouvelles (rébellion armée) et conseiller de Soro Kigbafori Guillaume, pour obtenir «l’éradication» de ce «parti terroriste»; des groupements politiques ont été suscités, comme la Ligue des mouvements pour le progrès (LMP pour créer la confusion avec l’ex-LMP qui a soutenu la candidature de Gbagbo à la présidentielle) et récemment un parti politique a vu le jour, le Front populaire-Unis ou FP-U (différent du Front populaire ivoirien ou FPI), pour le mettre sous l’éteignoir. Mais le FPI, comme le phœnix, s’est relevé de ses cendres pour redevenir un acteur majeur de l’échiquier politique ivoirien.

Ayant réussi, grâce à la mobilisation de ses militants, à redresser la tête à la grande déception de ses adversaires, l’ex-parti au pouvoir a choisi la palabre sur la place publique, se contentant de demi-vérités, sans se poser des questions simples à même de lui permettre de réajuster le tir et rebondir. Ainsi, il arrive à des militants, y compris des cadres du parti, de revendiquer l’exemple de la libération de Nelson Mandela en Afrique du sud pour accréditer la thèse de l’épreuve de force avec le pouvoir d’Alassane Dramane Ouattara.

Premièrement, ils oublient l’environnement international qui prévalait: il y avait la guerre froide avec le soutien du bloc soviétique et des mouvements de décolonisation qui permettaient, au Congrès national africain (ou ANC en anglais), de s’appuyer sur les pays africains nouvellement indépendants. Cet environnement, depuis la chute du mur de Berlin, a considérablement changé au point que, pour prendre un exemple bien ivoirien, les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU ont voté, le 30 mars 2011 à l’unanimité, la résolution 1975. Celle-ci, parce qu’elle exigeait le départ immédiat de Laurent Gbagbo au profit d’Alassane Dramane Ouattara, a permis à l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et à la force militaire française Licorne de le bombarder dans la résidence officielle des chefs d’Etat africains.

Et c’est au regard de cette évolution politique que Nelson Mandela, obligé, au nom de la realpolitik, d’abandonner la lutte armée et de négocier sa sortie, a été libéré, après 27 ans de cachot en Afrique du Sud, en février 1990. Il n’est pas sûr et, à mon sens, il est même vain de croire que le seul slogan «No Gbagbo, no peace, no Gbagbo, no élection» et la surenchère de la politique de la chaise vide à tous les prix, suffiront à ouvrir la porte de la prison à l’ex-président ivoirien.

Le FPI doit payer une rançon.

Tout le monde sait, et c’est une lapalissade, que Gbagbo est un otage de la communauté dite internationale qui le détient. Celle-ci, se servant de la CPI pour lui refuser, par exemple à six reprises, la liberté provisoire, a déjà donné ses raisons: l’existence d’un «réseau bien organisé» soutenu par le FPI à même de mener des actions de déstabilisation du régime Ouattara qu’elle adoube, avec en filigrane la renonciation, par Gbagbo, à toute activité politique. Le parti, par sa surdité et sa cécité, oublie que, comme dans le cas des groupes islamistes, il doit payer une rançon pour obtenir la libération de son leader: la révision de sa stratégie politique et de ses méthodes.

Deuxièmement, personne ne veut s’interroger sur le changement de statut de Nelson Mandela. De terroriste parce que, hier, patron du bras armé de l’ANC, Madiba est devenu une icône mondiale qui a déplacé 53 chefs d’Etat ou de gouvernement, dont tous les grands de ce monde, à ses obsèques, le 15 décembre 2013. Et personne ne cherche à comprendre pourquoi alors l’autre combattant de la liberté en Afrique australe, Robert Mugabe, est voué aux gémonies et dans le collimateur de la communauté dite internationale.

A la différence du «héros» zimbabwéen, Mandela a accordé plusieurs importantes concessions aux Occidentaux qui défendent les Afrikaners, ces Sud-africains blancs d’origine néerlandaise, française, allemande ou scandinave. Il a choisi de fermer les yeux sur les retombées de l’apartheid; il renvoyé à la saint-glinglin la question ultra-sensible de la redistribution des terres dont la majorité noire a été dépossédée, il y a près de 100 ans. Et jusqu’à ce jour, la réforme agraire demeure un sujet tabou qui a valu l’exclusion de l’ANC de Julius Malema, président de la Ligue de jeunesse du parti, le 29 février 2012.

Et, last but not least, de 1866 jusqu’à 2014, y compris donc depuis la prise de pouvoir par les Noirs en 1994, c’est un Blanc qui était le grand argentier de l’Etat sud-africain. C’est seulement le 26 mai 2014, moins de quatre semaines après la réélection de Jacob Zuma pour un second mandat, qu’un Noir, Nhlanhla Nene, est devenu, pour la première fois de l’histoire du pays, ministre des Finances de l’Afrique du sud.

Gbagbo prêche dans le désert.

La politique, on ne le répètera jamais assez à tous les protagonistes de la crise stérile au FPI, est la saine appréciation des réalités du moment. Elle n’est ni linéaire, ni statique au point que Laurent Gbagbo, pour répondre aux accusations de coalition avec le RDR dans le cadre du Front républicain, en 1995, affirmait qu’il n’y a pas «d’union politique contre-nature, il y a des unions» et que, l’ex-président ivoirien Henri Konan Bédié, pour répondre aux détracteurs de son rapprochement avec Ouattara, adversaire politique juré d’hier, n’a eu que cette formule lumineuse: «La politique, c’est l’art de l’impossible».

«Je souhaite qu’on arrête les armes et qu’on rentre dans la partie civile de la crise, et qu’on conclue rapidement pour que le pays reprenne», disait donc, à l’attention de ses partisans et du nouveau pouvoir, Gbagbo à son arrestation, le 11 avril 2011, pour paraphraser sa célèbre formule : «Asseyons-nous et discutons». Il a prêché dans le désert. Rejetant, lui, toute idée de confrontation militaire, il prenait ainsi bien en compte les rapports de force en présence: un ex-parti au pouvoir en lambeaux et condamné, après la déroute militaire, à une sorte de clandestinité d’un côté, une coalition internationale (ONU et France) qui soutenait massivement les nouveaux tenants du pouvoir de l’autre. Et privilégiait le dialogue politique, l’arme des forts, selon Félix Houphouët-Boigny.

C’est pourquoi dans ses plaidoiries, Me Altit, conscient de la dimension politique du dossier Gbagbo, ne cesse de défendre l’image du parti fondé par le plus célèbre prisonnier de La Haye, pour espérer inverser la tendance et les préjugés défavorables. Formation politique fondée par ce candidat à sa propre succession que l’opinion internationale a toujours appelé le mauvais perdant du scrutin présidentiel du 28 novembre 2010 ayant abouti à une grave crise post-électorale, le FPI est présenté comme un parti violent qui rêve de reprendre le pouvoir à Alassane Dramane Ouattara par tous les moyens, en s’appuyant sur des «réseaux bien organisés» à l’intérieur comme à l’extérieur.

Troisièmement, Laurent Gbagbo a été arrêté, pas comme président du FPI (il ne l’était plus après son élection et sa prestation de serment le 26 octobre 2000), mais en tant que président de la république de Côte d’Ivoire. Et pour affronter les électeurs ivoiriens en 2010, il avait créé La majorité présidentielle (ex-LMP composée de plusieurs partis politiques, de syndicats et d’Ong), parce qu’il se déclarait le «candidat 100% pour la Côte d’Ivoire», recueillant, selon la CEI de Youssouf Bakayoko, 45,90% au second tour de la présidentielle. Et donc l’ex-parti au pouvoir, au lieu de prendre en otage la question, aurait dû faire de la libération de l’ex-président déchu un sujet d’intérêt national et même international, en associant tous ces Ivoiriens et autres Africains qui se reconnaissent en Gbagbo sans être membre de son parti.

Les portes fermées de la diplomatie.

Le président Pascal Affi N’Guessan, sous la pression des jusqu’au-boutistes, s’est donc fourvoyé en confiant, dans la précipitation, la question de sa libération à un homme du sérail. Et puis, que peut faire Mme Amon Ago Marthe, 12ème vice-présidente du FPI chargée de la Coordination des actions pour la libération de Laurent Gbagbo, en dehors des interviewes dans les journaux bleus, c’est-à-dire proches du pouvoir déchu, de colloques auxquels n’assisteraient que des leaders «gbagbotiquement» marqués et des conférences de presse? Presque rien.

Tout le monde oublie que le FPI reste exclu de l’Internationale socialiste et donc infréquentable, selon les bons mots de François Hollande. Orphelin, ce parti se trouve isolé sur la scène internationale et ne dispose, pour ainsi dire, d’aucun relais ni d’appui extérieur ni de tribune pour faire entendre sa voie.

En outre, autant aucun président africain en exercice, en dehors de José Eduardo dos Santos d’Angola et, à un niveau moindre, de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo de Guinée-Equatoriale, n’a ouvertement soutenu Gbagbo durant la crise post-électorale de 2011, autant, tant que les choses restent en l’état avec un FPI braqué contre le pouvoir Ouattara, discréditant indirectement Gbagbo que l’on présente comme un homme de dialogue et de compromis, les portes de la diplomatie internationale risquent de rester closes au nez de Mme Ago Marthe. Car, aucune autorité ne voudrait s’attirer les foudres des décideurs du monde et la condamnation de la nébuleuse internationale. Or, et on l’oublie au FPI, la porte de la prison s’ouvre de l’extérieur. 

C’est pourquoi, pour mettre fin au désordre politique qui ronge le FPI et selon un communiqué du Comité central en date du 14 août 2014, Abou Drahamane Sangaré, 1er vice-président chargé de la stratégie et de la politique, a soutenu que la «crise a malheureusement donné une image peu honorable du FPI dans la conscience collective. (…) Il a demandé de rendre à Gbagbo et aux démocrates ivoiriens l’outil de lutte qu’est le FPI et appelé au rassemblement». Comprenne qui pourra.

Ferro Bally

ferobibali@hotmail.fr

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