L’imposture de l’émergence (Par Jean-Baptiste Placca)

L’imposture de l’émergence (Par Jean-Baptiste Placca)

Une nation dans laquelle les citoyens se sentent bien chez eux, et tant pis, si ce n’est pas un « pays émergent » !

Magali Lagrange : Le thème des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement, cette semaine à Lusaka, en Zambie, a tourné autour de la question de l’énergie et du changement climatique. Mais on a aussi beaucoup évoqué les ambitions, affichées par certains Etats, de devenir, à moyen, sinon à court terme, des pays émergents. Ces promesses sont-elles sérieuses ? Comment devient-on un pays émergent ?

L’émergence n’est pas une affaire de majestueux cours d’eau, ou d’admirables sites historiques, non ! Lorsque l’on est un pays sous-développé – ce qui est la réalité de la plupart des pays africains –, il y a bien des étapes à franchir, avant de s’autoproclamer pays émergent. Ce n’est pas parce que le terme sous-développement est passé de mode que la réalité qu’il traduit a disparu pour autant du continent, au contraire ! Il n’y a pas si longtemps, les Africains avaient la lucidité de considérer qu’une nation qui parvenait à s’extraire du sous-développement pouvait, tout au plus, prétendre au statut de pays en voie de développement. Mais, voilà que, brûlant les étapes, un certain nombre de chefs d’Etat se sont mis à proclamer des échéances pour la plupart déraisonnables, pour faire de leur patrie, un pays émergent. Sauf que tout cela sonne comme des slogans, pour distraire les populations du sous-développement, qu’elles vivent encore dans leur chair.

Devenir un pays émergent n’est donc pas une affaire de slogan ?

Non. Il faut poser des actes, d’abord pour s’assurer d’être définitivement sorti du sous-développement, avant de se projeter vers cette étape intermédiaire, que les experts de la Société financière internationale ont, dans les années 1980, baptisé « pays émergent ». La principale caractéristique des Etats ainsi désignés était le développement rapide de leurs marchés boursiers. Près de trente ans plus tard, ils ne sont même pas dix, sur la planète, à mériter ce label, et l’Afrique du Sud est, à ce jour, le seul Etat africain à péniblement figurer sur ce tableau.

Il y avait pourtant comme une dynamique insufflée aux pays, grâce à ce que vous appelez des slogans. Révéler que ce n’est pas possible pourrait décourager les populations qui perçoivent l’émergence promise comme un état de bonheur généralisé…

C’est une question de confiance et de respect pour les populations. Elles ont trop souffert pour qu’on les embarque sans cesse dans des aventures illusoires. On avait aussi vendu l’indépendance à tous les peuples africains comme l’échéance à laquelle l’Afrique deviendrait libre et les populations seraient aux commandes de leurs richesses nationales. A ce jour, il est des pays dans lesquels seule la famille présidentielle et ses alliées profitent des richesses du pays. Il faut juste se donner des objectifs sérieux et raisonnables, et indiquer comment les atteindre… Quand est-ce que les grossesses cesseront d’être, pour la majorité des femmes, un rendez-vous quasi-certain avec la mort ? Il faut se fixer les objectifs et dire comment y parvenir. Et, surtout, montrer, année après année, les progrès enregistrés.

Quand donc l’école cessera-t-elle d’être un luxe, inaccessible pour les enfants de certaines familles démunies, dans les régions reculées ou, de plus en plus, dans les villes et même au cœur de la capitale ? Quand est-ce que les paysans pourront enfin prétendre, partout, à des outils un peu plus sophistiqués que la houe, le coupe-coupe ? Imagine-t-on seulement le miracle qu’opéreraient ces paysans africains, si leur force de travail et ces longues heures passées à suer sous le soleil, s’exerçaient avec des outils un peu moins rudimentaires.

Il serait donc plus productif, pour les dirigeants, d’user de franchise à l’égard de leurs peuples, en leur tenant un langage de vérité sur ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Est-ce bien cela ?

Tout à fait. Il est plus facile, ensuite, de convaincre les citoyens pour, ensemble, construire leur nation, afin que tous se sentent bien chez eux, et tant pis, si cela ne s’appelle pas pays émergent. C’est cela, le véritable leadership. Le défi est de conduire leurs pays à émerger du sous-développement. Et cela se mesure en termes de rues et de routes, d’écoles, de collèges et lycées, d’universités et de grandes écoles, d’hôpitaux, d’adduction d’eau, de salubrité de l’environnement dans lequel vivent les populations, de services publics divers…

… En clair, il est vain de prétendre à l’émergence, si l’on n’a pas une population bien éduquée et en bonne santé.

Oui, les peuples africains n’ont jamais été aussi bien informés, jamais été autant au fait des réalités du monde. Il ne sert donc à rien de les traiter comme des demeurés. Emergence ? Oui, il faut, par exemple, émerger du ridicule qui consiste, pour certains gouvernements, les jours d’élection, à couper les liaisons téléphoniques et la connexion internet à leurs concitoyens, en espérant ainsi les maintenir dans les ténèbres.

Source: RFI

About Tjefin

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

CLOSE
CLOSE