L’Irak fait toujours douter l’Amérique

L’Irak fait toujours douter l’Amérique

Les vétérans du conflit irakien sont partagés entre l’envie de se détourner d’une guerre qui a mal tourné et la volonté d’assumer une responsabilité vis-à-vis d’un pays qu’ils ont envahi en 2003.

Le colonel Mansoor se dit «frustré et en colère» face «à l’abîme» où s’engouffre l’Irak. «Franchement, j’imaginais un autre futur pour ce pays quand nous sommes partis, surtout après les succès militaires que nous avions arrachés pendant le surge (cette stratégie de contre-insurrection menée en 2007 et 2008, pour écraser la rébellion islamiste qui menaçait déjà le pays, NDLR)», confie, déçu, cet ancien officier qui enseigne aujourd’hui l’histoire militaire à l’université de l’Ohio.

Dans une autre vie, pas si lointaine, Peter Mansoor a commandé la première brigade de la première division américaine en Irak, avant de devenir l’«officier exécutif» de l’état-major du général David Petraeus à Bagdad. Le «roi David» comme on appelait alors Petraeus, figure militaire jugée aujourd’hui très proche de Hillary Clinton, dépensa des trésors de tactique, d’opérations spéciales et de négociations pour rallier les tribus sunnites à la cause de Bagdad. Pour rien?

Une guerre «qui n’est plus celle de l’Amérique»

Comme la plupart des militaires américains qui ont passé une décennie obsédés par la guerre d’Irak, le colonel Mansoor ne mesure que trop bien, avec le recul, le contraste entre la masse d’efforts consentis, les vies perdues, les milliards dépensés pour former une institution militaire locale solide, et le spectacle actuel d’une armée et d’un État irakien en train d’imploser sous le poids du sectarisme. Mais comme beaucoup de ses compagnons d’armes, il juge aussi que «l’Irak a encore une chance de survivre en tant qu’État unifié» et que rester passif face à ce qui se passe serait une erreur profonde. «C’est une heure très noire mais tout n’est pas perdu, l’armée française aussi a eu ses heures noires», dit aussi James Dubik, un général trois étoiles, qui a supervisé l’effort de formation de l’armée irakienne et travaille aujourd’hui à l’Institut de la guerre.

La descente aux enfers de l’Irak suscite des réactions diverses à travers la société américaine, et le corps militaire n’échappe pas à ces divisions. Chez une partie des anciens, fatigués de ce conflit lointain qui a mal tourné, l’actualité est une raison supplémentaire de se détourner d’une guerre «qui n’est plus celle de l’Amérique». La réaction d’un ancien combattant de Boston, l’autre jour sur la radio NPR, était révélatrice. «Je ressens de l’indifférence et de la tristesse», a-t-il dit, frappé «par les conséquences inattendues d’actions qui paraissaient bonnes au départ». Mais une autre partie des militaires sont au contraire d’accord avec Mansoor pour dire que l’Amérique a eu une responsabilité vis-à-vis de ce qui se passe parce qu’elle a envahi l’Irak en 2003. «Nous avons surtout un intérêt vital à stopper l’État islamique (EI) parce qu’il menace la sécurité du Moyen-Orient et celle de l’Occident. L’ESIL est très dangereuse, une force du mal», dit Mansoor. «Ce nouveau califat tentera de mener des actions terroristes du type 11 Septembre à travers les djihadistes occidentaux qui le rejoignent», renchérit le général Jim Dubik. Il se dit frappé par «la confusion» qui règne en Occident face au danger. «Si un État-nation avait réalisé ce qu’elle vient d’accomplir – détruire la frontière de la Syrie, créer un État à l’intérieur de l’Irak – tout le monde serait mobilisé. Mais comme il s’agit d’une entité non étatique, nous sommes pris de court», confie-t-il.

Les choix délétères faits par Maliki à la tête de l’armée

Les deux hommes ne prennent pas de gants pour critiquer Washington et Bagdad pour «leurs erreurs grossières». Mansoor affirme que le régime sectaire du premier ministre Nouri al-Maliki a été un «désastre» et que les Américains portent une lourde responsabilité pour l’avoir soutenu sans réserve. Il dit que l’erreur la plus fatale a été commise en 2010, quand Washington a choisi de maintenir Maliki par un tour de passe-passe constitutionnel, alors que son rival avait gagné les élections, décision qui a aliéné la population sunnite et créé le terreau favorable à la percée de l’armée islamique. Dubik et Mansoor insistent aussi sur les choix délétères faits par Maliki à la tête de l’armée. «Nombre d’officiers sunnites ont été exclus ou assassinés de manière délibérée», note Dubik. «Cette politique a démoralisé l’armée du sommet à la base. Conduites par des chefs incompétents et corrompus, les troupes se sont débandées face à l’EI», constate Mansoor, qui prédit qu’il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour reconstruire cette institution.

Dans ce contexte alarmant, et face à un EI très organisé et très équipé, les deux officiers plaident donc pour «une action militaire beaucoup plus résolue» que la riposte, «trop faible», d’Obama. «Je soutiens ce qui a été lancé et je pense que l’Administration va augmenter son effort maintenant que Maliki est écarté et qu‘un gouvernement plus inclusif va se mettre en place», dit Mansoor. Mais le colonel du surge plaide pour une stratégie «beaucoup plus ambitieuse», qui ne saurait réussir sans «l’envoi de troupes spéciales de combat américaines mais aussi françaises, britanniques et autres», capables d’appuyer et d’encadrer les troupes spéciales irakiennes.

Forces spéciales

«Nous devons augmenter nos frappes, renforcer notre dispositif de conseillers, équiper les Irakiens et les Kurdes. Je serais même d’avis de mettre à disposition des hélicoptères d’attaque, si on veut que notre force aérienne fonctionne à plein», dit-il, parlant d’une force possible de 10.000 à 15.000 hommes. «Cela ne veut pas dire qu’il faille envoyer une armée de 150.000 hommes», insiste Mansoor. Le général Dubik plaide aussi pour la mise à disposition de forces spéciales et de conseillers militaires en beaucoup plus grand nombre. Des avis qui font écho aux appels au renforcement du dispositif lancés par nombre d’anciens officiers supérieurs comme James Stavridis ou Jim Jones, qui insistent sur l’importance du facteur temps.

Mansoor toutefois reste sceptique car cette approche briserait la promesse d’Obama de ne plus envoyer de troupes de combat au sol en Irak. «Il ne le fera sans doute pas, prédit-il, mais il y a une différence entre ce qu’il fera et ce qui serait la bonne décision», lâche-t-il, inquiet. «L’humeur de la direction du pays est de ne pas trop s’impliquer, il faudra du temps pour changer ça», reconnaît aussi Dubik.

Laure Mandeville

Source: Lefigaro.fr

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