Macron, L’Afrique et les questions de natalité : Une France encore porteuse d’une « vision colonialiste » ?

Macron, L’Afrique et les questions de natalité : Une France encore porteuse d’une « vision colonialiste » ?

En posant une question très générale au Président de la République française, le journaliste d’Afrikipresse, Philippe Kouhon, ne s’attendait pas, à travers la réponse de Macron, à déclencher une polémique qui a enflammé les médias internationaux et les réseaux sociaux. Le contexte est le suivant : lors du dernier G20 qui s’est tenu à Hambourg, le 8 juillet 2017, Philippe Kouhon, de manière un peu provocatrice, demande à Emmanuel Macron comment l’Occident peut « sauver » l’Afrique.

Macron répond : « Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien ». Il est reproché à Philippe Kouhon de véhiculer cette « conscience de la défaite » qui encombre encore l’esprit des Africains, leur interdisant de s’affranchir de la domination occidentale. Quant à Emmanuel Macron, il est accusé de porter « en lui toute la condescendance de la classe sociale des privilégiés qu’il représente : mâle, blanc, riche, membre de l’élite issue des grandes écoles » Il lui est reproché aussi de délivrer des propos racistes. La politologue Françoise Vergès, qui a publié chez Albin Michel, en mars 2017, Le Ventre des Femmes, écrit sur Facebook : « Dès que des hommes au pouvoir se mêlent de dire combien d’enfants les femmes devraient ou ne devraient pas avoir, il devrait avoir une sirène qui se met à hurler.» Condescendance, propos déplacés, élucubrations, racisme ? La phrase d’Emmanuel Macron n’a-t-elle pas été comprise ? Ella a été parfaitement comprise, mais volontairement instrumentalisée par tous ceux qui veulent donner de la France l’image d’un pays néo-colonialiste.

Curieusement, la polémique est alimentée par les Etats-Unis qui accusent ouvertement Macron d’être raciste. Or, le propos d‘Emmanuel Macron est à replacer dans son contexte, le Président français ayant dressé une liste complète des différents facteurs qui freinent le développement de l’Afrique (instabilité politique, mauvaise gouvernance, corruption, trafics en tous genres, insécurité, etc.). Une démographie incontrôlée véhicule une somme inouïe de défis colossaux à relever. Loin de traduire une « vision colonialiste », le propos de Macron se justifie pleinement. Il exprime aussi le droit des femmes africaines à décider du nombre d’enfants qu’elles veulent avoir, ce qui suppose, pour les femmes, l’accès à l’éducation et, pour les Etats, une politique de contrôle des naissances afin de réguler une démographie galopante qui constitue un frein au développement.

« En 2100, 40 % de l’Humanité sera africaine » (1)

Le discours inaugural de l’afro-optimisme est tenu par Jean-Michel Severino et Olivier Ray dans leur livre Le Temps de l’Afrique (2). Les deux auteurs, dans leur Ière Partie, analysent avec pertinence le « boum » démographique et l’explosion urbaine que connaît l’Afrique et qui va s’amplifier. Les chiffres sont vertigineux. En 2100, 40 % de l’humanité sera africaine. L’Afrique compte aujourd’hui 1 milliard d’habitants ; les Africains seront 2,4 milliards en 2050, 4,5 milliards en 2100. Sur la fécondité et le nombre d’enfants par femme, les auteurs écrivent : « L’Afrique subsaharienne n’a que partiellement entamé la deuxième phase de sa transition (3). La baisse de la natalité n’a lieu que très lentement là où elle est engagée. D’autres en sont encore très loin. » On compte en effet entre 5,5 et 7,2 enfant par femme, alors que pour maîtrise le « boum » démographique et relever les défis qu’il engendre, il faudrait passer, en 2050, à 2 enfants par femme.

La Côte d’Ivoire invite les Ivoiriens à réguler les naissances

Pour la Ministre ivoirienne du Plan et du Développement, Kaba Nialé, la démographie galopante est un frein à l’émergence de la Côte d’Ivoire. Elle a déclaré, dans une interview : « Nous sommes en train de dire aux Ivoiriens que, si chaque couple fait beaucoup d’enfants, à son propre niveau, le défi pour les éduquer, les élever tous et leur donner toutes les chances de la vie, sera énorme. Au niveau de l’État, le défi pour leur prise en charge social devient crucial. Que ce soit au niveau des infrastructures éducatives, sanitaires, des infrastructures de prise en charge sociale, la sécurité, etc. (…) Il y a aussi le défi d’absorber toute cette jeunesse, qui est vraiment important. Ça retarde notre pays dans l’atteinte d’un certain nombre d’objectifs. (…) Nous réfléchissons avec nos populations, pour voir comment nous pouvons les accompagner dans la gestion des naissances. Ce sont quelquefois des questions culturelles, d’éducation. Je suis convaincue que les populations sont conscientes du fait que mieux les naissances seront contrôlées, mieux les infrastructures existantes pourront efficacement prendre en charge les enfants nés et réduire considérablement les taux de mortalité infantile. »

Emmanuel Macron ne dit pas autre chose que ce que dit Kaba Nialé. Aujourd’hui, tous les Etats africains conduisent cette réflexion sur le contrôle des naissances avec la nécessité d’améliorer leur système éducatif, ainsi que l’information sur les méthodes modernes de contraception employées aujourd’hui par moins de 20 % des femmes, alors que ce taux devrait atteindre les 60 %. Le démographe Jean-François Kobiané a raison de dire : « Pour avoir des résultats, il faut surtout que les femmes aient un accès plus important à l’éducation et que les systèmes de santé s’améliorent. » L’évolution se fait d’abord par l’éducation, en particulier celle des jeunes filles.

La phrase de Macron, instrumentalisée par ceux qui veulent voir dans les propos d’un Chef d’Etat occidental une forme de néo-colonialisme et de racisme, aura eu au moins le mérite d’ouvrir un débat qui reste encore, pour des raisons culturelles, l’impensé radical de nombreuses sociétés africaines. Je n’ai pas abordé, dans cette Chronique, les défis colossaux d’une urbanisation galopante. Un seul chiffre : d’ici 30 ans un milliard d’Africains vivront dans des villes au développement anarchique.

Christian Gambotti

Directeur général de l’Institut Choiseul

Directeur de la Collection

L’Afrique en marche
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(1)Article du journal Le Monde du mardi 8 août, « En 2100, 40 % de l’humanité sera africaine », pp 6-7. Journalistes : Rémi Barroux, Laurence Caramel.

(2)Jean-Michel Severino, Olivier Ray, Le Temps de l’Afrique, Ed. Odile Jacob Poche, septembre 2011.

(3)Première transition démographique : chute de la mortalité sans baisse de la natalité, d’où fort accroissement naturel. Deuxième transition : chute de la natalité dans la même proportion que la mortalité, d’où réduction de l’accroissement naturel.

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