Mai 1997: 7 choses incroyables à savoir sur la fin du maréchal Mobutu

Mai 1997: 7 choses incroyables à savoir sur la fin du maréchal Mobutu

Alors que Laurent-Désiré Kabila est aux portes de Kinshasa, Mobutu Sese seko s’enfuit vers Gbadolite, puis vers le Togo et le Maroc. Le 16 mai 1997 marque le début de la fin du Léopard, qui mourra moins de quatre mois plus tard. Cette semaine, la rédaction de Direct.cd lance une série d’articles sur les derniers jours du Marechal Mobutu et son héritage en République démocratique du Congo.

Honoré N’Gbanda Nzambo Ko Atumba a été la grande figure des Services secrets mobutistes. Ambassadeur en Israël de 1982 à 1985, il fut responsable des Services de sécurité et de renseignements de 1985 à 1990. Il passe au ministère de la Défense entre 1990 et 1992 et finit sa carrière comme conseiller spécial en matière de sécurité de Mobutu pendant les cinq dernières années du Maréchal, de 1992 à 1997. N’Gbanda était l’homme de confiance par excellence de la CIA.  Ses observations sur ses «amis américains» n’en sont que plus précieuses… voici ses révélations sur les derniers jours du Léopard Zaïrois.

1. La «démocratie» américaine à coups d’ultimatums et de diktats

Le 14 février 1997, N’Gbanda représente Mobutu en Afrique du Sud pour des négociations avec Mbeki. Il s’agit de préparer une rencontre au sommet Mobutu-Kabila. Mbeki confie à N’Gbanda le souci des autres Présidents africains de voir Mobutu entamer le dialogue «pour lui éviter une humiliation et une triste fin»! Après avoir fait rapport à Mobutu, qui soutient la démarche, N’Gbanda retourne le 19 février en Afrique du Sud pour y rencontrer Kabila.

Mais Mandela, par imprudence, vend la mèche…

Mobutu se voit obligé de reporter la rencontre N’Gbanda-Kabila… Mbeki publie un démenti officiel. Kengo, qui reste un partisan de la guerre à outrance contre le Rwanda et l’AFDL, parle de «haute trahison» et le parlement s’apprête à interpeller N’Gbanda, le traître…

A Cape Town, N’Gbanda découvre la présence de Museveni, de Kagame et d’une forte délégation américaine, comprenant le sous-secrétaire d’Etat George Moore, Susan Rice – qui lui succédera bientôt –, et l’ambassadeur Wolpe, chargé des Grands Lacs… Tout ce beau monde attend anxieusement les résultats de la confrontation N’Gbanda-Kabila.

N’Gbanda rapporte: «Le vice-ministre des Affaires étrangères nous fit comprendre que l’Afrique du Sud nous offrait son hospitalité pour une négociation secrète entre le Zaïre et les Etats-Unis en vue d’aboutir à une solution pacifique avec la rébellion armée.» En février 1997, les Américains vivent encore dans l’illusion qu’ils peuvent parler au nom de Kabila…

La délégation américaine met sur la table un «Accord» qui prévoit la «suspension immédiate de toutes les hostilités» dans le but d’aboutir à «un dialogue pour résoudre les problèmes politiques et sécuritaires à l’intérieur du Zaïre et à une prise en main des problèmes politiques et sécuritaires de la région». (4) En clair, Mobutu est obligé de cesser la guerre et de négocier avec Kabila l’avenir politique du Zaïre – c’est-à-dire sa propre démission. N’Gbanda commente ce texte: «C’était un ultimatum à Mobutu. Ou il signe ce texte et la guerre s’arrête, ou il refuse et le rouleau compresseur poursuit son chemin». (5)

Le 23 février, N’Gbanda tient une séance de travail avec Kengo qui s’est montré jusqu’alors opposé à toute négociation avec les «agresseurs». Contre toute attente, Kengo accepte la démarche «convenue» en Afrique du Sud.

Le commentaire que fit N’Gbanda, montre bien comment et par qui les pays «indépendants» de l’Afrique sont gouvernés: «L’ambassadeur américain était allé dire au Premier ministre Kengo de s’impliquer dans cette dynamique, car son gouvernement la supportait totalement. (…) Ceci expliquait cela». (6)

Le 26 février, les négociations recommencent à Pretoria entre les délégations sud-africaine, zaïroise et américaine. En aparté, Mandela confie à N’Gbanda: «Tout le monde sait que le Président Mobutu n’a plus d’armée pour le défendre. Mais ce n’est pas une raison pour l’humilier». (7) Pour ne pas «humilier» le dictateur, Mandela est prêt à priver le peuple d’une victoire désormais certaine.

Le 28 février, N’Gbanda reçoit la visite de George Moore qui lui fait une confidence: «Si Mobutu ne vous autorise pas à signer un accord avec Kabila ici à Pretoria, dans deux semaines Kisangani tombe! Suivie de Lubumbashi et de Gbadolite. Sa ville natale sera saccagée, les tombes de sa femme et de ses enfants seront profanées. Dites-moi, monsieur N’Gbanda, dans son état de santé actuel, Mobutu saura-t-il survivre à ce choc?» (8) C’est ainsi que les Etats-Unis traitent leurs plus prestigieux et plus puissants laquais, une fois qu’ils sont devenus contre-productifs. Un haut fonctionnaire américain peut menacer un Président africain de déterrer les cadavres de sa femme et de ses enfants…

2. «Le peuple pourrait traîner votre cadavre dans les rues de Kinshasa…»

La maladie de Mobutu et la lutte des clans mobutistes aidant, l’agonie du régime se prolonge à Kinshasa. La victoire militaire de Kabila devient certaine, mais Américains et Sud-Africains jouent le tout pour le tout afin d’éviter cette issue. Mbeki dit le 23 avril à N’Gbanda: «La fin de la guerre n’est plus qu’une question de jours. Mais notre effort est de la stopper pour trouver une solution digne et paisible pour tous».(9) Agissant pour le compte des Américains, Mbeki pense qu’il peut encore empêcher la victoire totale du mouvement nationaliste congolais et sauver les positions des mobutistes et tshisekedistes à la tête de l’Etat…

Mai 1997 7 choses incroyables à savoir sur la fin du maréchal Mobutu 2 Mai 1997: 7 choses incroyables à savoir sur la fin du maréchal Mobutu

Le 26 avril, une délégation américaine de choc arrive à Kinshasa. Composée de Bill Richardson, l’ambassadeur des E.U. à l’ONU et envoyé personnel de Clinton, de monsieur Skotzko, directeur du Africa Desk de la CIA, de Marc Baaf, directeur Afrique au Département d’Etat et de Shawn Mc Colnick, chargé des Affaires africaines au Conseil National de Sécurité, homme du Pentagone. «C’est trop pour un simple message», dit N’Gbanda. «Il ne s’agit pas d’un simple message», réplique sèchement Richardson, «mais d’une dernière mise en garde». (10)

S’adressant directement à Mobutu, Richardson dit: «Il est temps que vous vous retirez de la scène politique. Nous vous garantissons votre sécurité, celle de votre famille et de vos proches, nous veillerons à ce que votre famille politique et vos proches collaborateurs continuent leur activité politique dans le nouveau cadre de la démocratie qui s’installe. Nous veillerons à ce que vos biens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ne soient pas touchés. Nous vous garantirons votre survie avec les égards dus au Chef d’Etat. (…) Nous vous demandons avec instance de nous faciliter la tâche en coopérant à ce schéma, car nous ne voulons pas voir votre cadavre traîné demain dans les rues de Kinshasa.» (11)

C’est en ces termes que les Américains proférèrent des menaces à un de leurs plus vieux et plus fidèles serviteurs, devenu encombrant: obéissez, sinon nous ferons traîner votre cadavre sur les routes poussiéreuses de la capitale.

Mobutu a travaillé 37 ans au service des Etats-Unis. Il a fait assassiner Lumumba et Mpolo, Mbuyi et Elengesa, Mulele et Bengila, Gabriël Yumbu et Kibwe Cha Malenga et tant d’autres grands patriotes congolais… Mobutu a ruiné et ravagé son pays en servant les Américains. Mais s’il accepte de rendre un dernier service à ses maîtres, ces derniers lui garantiront la fortune immense et les nombreux biens qu’il accumula en pillant l’Etat, ils lui accorderont tous les privilèges liés au statut d’ancien Chef d’Etat.

Comment ne pas faire de comparaison avec le sort que ces mêmes Américains réserveront à Mzee Kabila, dirigeant nationaliste qui s’est sacrifié pour la liberté et le bonheur de son peuple. Les Etats-Unis combattront Kabila dès ses premiers jours au pouvoir en le traitant d’«assassin des Hutu» et de «dictateur». Kabila était à peine depuis 14 mois à la tête du Congo, que les Américains déclencheront une guerre d’agression criminelle par Rwando-ougandais interposés. Et finalement, ils feront abattre le Président congolais le 16 janvier 2001, la veille de l’anniversaire de l’assassinat de Lumumba.

Mais revenons à l’ultimatum de Richardson. Quoique le message soit cruel dans sa clarté, Mobutu fait semblant de ne pas comprendre. Il répond: «Que faites-vous de la démocratie que vous avez soutenue dans ce pays?» Richardson s’énerve et N’Gbanda doit se pencher à l’oreille du Maréchal pour lui chuchoter: «Ils ne sont pas venus discuter, l’allusion à votre cadavre traîné dans les rues veut dire qu’ils vous présentent un ultimatum à accepter ou à refuser». (12)

Mobutu a son amour-propre à sauver, N’Gbanda sa carrière politique future. La veille, il avait demandé à son patron: «Retirez-vous et laissez-nous avec votre famille politique nous battre démocratiquement avec les autres». (13)

Dans la lettre de Clinton que Richardson remet à Mobutu, le 29 avril 1997, il est dit: «Les forces de l’Alliance continuent leur avance implacable sur Kinshasa. (…) Un arrangement de transition négocié représente le meilleur moyen de garantir que tous les groupes politiques, y compris votre mouvance politique, seront en mesure de participer à la transition». (14) Les Américains, sachant que Mobutu est déjà politiquement mort, font tout, jusqu’au dernier jour, pour sauver la mouvance mobutiste et la maintenir au pouvoir.

Le fameux tête-à-tête Kabila-Mobutu, sous l’œil vigilant de Mandela, se tient le 4 mai. Le chef de l’AFDL demande à Mobutu de se retirer et annonce qu’il sera le futur Président du Congo. Dans un aveuglement pathétique, Mobutu pense qu’il peut encore décider de l’avenir du Congo. Il refuse et s’écrie: «C’est une mise en scène, c’est la comédie des Américains et des Sud-Africains. Je dois me retirer et lui laisser seul le pouvoir? De quel droit?» (15) Un nouveau rendez-vous «historique» est fixé pour le 14 mai.

Source: direct.cd

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