Mamadou Soromidjo Coulibaly, président de la Fenavipel-CI: « Pour le moment, c’est une justice des vainqueurs »

Mamadou Soromidjo Coulibaly, président de la Fenavipel-CI: « Pour le moment, c’est une justice des vainqueurs »

Mamadou Soromidjo Coulibaly, président de la Fédération nationale des victimes des crises postélectorales (Fenavipel-CI), passe en revue l’actualité politique et judiciaire des 12 derniers mois de la Côte d’Ivoire. De la condamnation de Simone Gbagbo à 20 ans de prison à l’indemnisation des victimes, en passant par le procès à venir de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, il livre son analyse.

Quel est le rôle de la Fenavipel-CI ?

La Fenavepel-CI a été créée juste après le deuxième tour de l’élection présidentielle de 2010 mais nous n’avons eu les papiers administratifs qu’en juin 2011. Depuis lors, nous militons pour le droit des victimes de la crise postélectorale dans la neutralité et l’impartialité.

Aujourd’hui, la fédération regroupe 58 associations sur l’ensemble du territoire. C’est la structure qui a recensé le plus de victimes en Côte d’Ivoire. On a remis quinze mille dossiers de victimes à la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) et cinq mille dossiers à la direction des victimes, soit vingt mille en tout.

Qu’est-ce qui vous à pousser à vous investir dans cette association ?

Ce qui nous a motivé, c’est que depuis 2000, à chaque élection présidentielle, c’est la population qui subit. La politique est allée nous chercher sous nos lits par contrainte, par obligation. Cela nous a amené à nous demander pourquoi, quand il y a une élection, il faut qu’il ait des victimes, il faut qu’il y ait morts. Il fallait qu’on se regroupe pour dire aux politiques que nous en avons marre.

Quelle appréciation faites-vous de la gestion du dossier des victimes de la crise postélectorale par le gouvernement ivoirien ?

Il y a vraisemblablement un manque de volonté politique. Toutefois, nous nous réjouissons de la création de la Conariv (Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes) par le chef de l’Etat, avec à sa tête l’archevêque Paul Siméon Ahouana. En revanche, lors du bilan des activités de la Fenavipel-ci en janvier 2014, nous avons décrié le fait que Charles Konan Banny ait été reconduit à la tête de la CDVR. Notre souhait était de voir la CDVR dirigée par un homme religieux, comme ce fut le cas en Afrique, en RDC et au Rwanda.

Alassane Ouattara a annoncé l’année dernière la création dun fond denviron quinze millions deuros pour lindemnisation des victimes de la crise postélectorale. En savez-vous plus sur la mise en place de ce fond et que pensez-vous de cette initiative ?

En décembre dernier, lors du rapport des activités de la CDVR au chef de l’État, Alassane Ouattara a annoncé qu’il allait mettre dix milliards (de francs CFA) à la disposition des victimes. Personnellement, j’ai trouvé cette somme insignifiante. Mais la directrice coordonnatrice du programme national de la cohésion sociale (PNCS), Mariatou Koné, nous a expliqué que ce fond est juste une contribution de l’État de Côte d’Ivoire pour le démarrage des activités de l’indemnisation des victimes. Il reviendra alors à la Conariv, la structure chargée de l’indemnisation, d’aller à la rencontre des bailleurs de fonds. Concernant les dix milliards, nous en avons pris acte et nous sommes très heureux que la directrice coordonnatrice nous ait donné l’assurance qu’aucune victime ne sera laissée pour compte. Mais nous souhaitons que les choses se fassent au plus vite.

La CDVR a rendu son rapport final, mettant fin à ses activités au gouvernement. La commission a t-elle réussi sa mission ?

Non, elle a totalement failli. Au lieu de faire un travail pour la communauté, Charles Konan Banny, le président de cette commission, a préféré se mettre dans les calculs politiques. Aujourd’hui, j’apprends qu’il est candidat. Mais qui va voter pour lui ? Il n’a pas réussi à accomplir la tâche qui lui incombait à la tête de cette institution donc je ne vois pas comment il peut prétendre à devenir président. Je crois que ses collaborateurs l’ont conduit en erreur en écartant non seulement ma fédération mais aussi toutes les autres associations de victimes présentes sur le terrain.

On nous a dit qu’on ne pouvait pas prendre tout le monde. Konan Banny et son équipe nous ont plutôt exploité moralement. Je pense qu’il a oublié que c’est grâce aux initiatives des victimes que la CDVR existe. On a été accueillis en audience et ils ont récolté nos données récupérées sur le terrain mais c’est tout. On n’a pas été plus impliqués.

Tu ne peux pas être chargé de réconcilier et de dire la vérité, et en même temps créer des frustrations. Pour aller à la réconciliation, il faut que ça se fasse dans la franchise et l’honnêteté.justicehub Mamadou Soromidjo Coulibaly, président de la Fenavipel CI: « Pour le moment, cest une justice des vainqueurs »

Lex-première dame Simone Gbagbo a été condamnée à 20 ans de prison pour « attentat contre lautorité de l’État ». Que pensez-vous de ce verdict ?

La fédération a des principes bien clairs. On ne peut pas être victime et juge. C’est pour cela que nous ne sommes pas allés au tribunal. Nous estimons que c’est à la justice de faire son travail, chacun doit rester à sa place. La justice ivoirienne était libre de la condamner ou de la libérer. Dans tous les cas, même si la justice avait condamné madame Gbagbo à cent ans de prison, ce n’est pas pour autant que les blessures cicatrisent. La vraie préoccupation c’est de savoir ce que l’Etat fait pour régler les différents problèmes des victimes. Ce qu’il faut, c’est qu’elles ne soient pas frustrées. Et pour ça, il ne suffit pas de condamner.

D’autres proches de Laurent Gbagbo ont également été condamnés par la justice ivoirienne. Certains parlent dune justice des vainqueurs ; êtes-vous de cet avis ?

Oui, pour le moment on peut dire que c’est une justice des vainqueurs puisque jusque-là personne n’a été interpellé dans l’autre camp. Mais nous faisons confiance à la justice et espérons qu’elle va interpeler l’autre camp, ne serait-ce que pour les entendre. Sinon, cela va créer d’autres frustrations inutiles.

A la fédération, nous ne rentrons pas dans le schéma des vainqueurs ou des vaincus. Tous ensembles, nous devons reconnaître notre responsabilité dans cette crise. Personne ne doit être épargné. Cette cohésion sociale que nous recherchons ne sera possible qu’avec une justice équilibrée.

La Cour pénale internationale (CPI) a décidé de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en même temps parce quelle les accuse des mêmes crimes. Est-ce une bonne chose pour les victimes ?

C’est une très bonne idée. Quelqu’un qui a commis des crimes odieux, des crimes de masse, doit être poursuivi. Si la CPI estime qu’ils sont responsables, il faut qu’on les juge. On dit que « quand tu craches en l’air, il faut t’attendre à recevoir des gouttes de crachat sur le nez ». Tous les crimes qui ont eu lieu en Côte d’Ivoire doivent être punis sans distinction. Si cela doit commencer par le jugement de Blé Goudé et Gbagbo, soit. Il faut qu’on les entende et il faut qu’on les juge.

Quelles sont vos recommandations pour des élections apaisées en Côte d’Ivoire ?

Je pense qu’il est indispensable de constituer un fichier unique pour toutes les victimes, pour accélérer leur indemnisation. Il faut aussi régler définitivement la situation des ex-combattants. Par ailleurs, il faudrait que la justice soit aussi équitable et équilibrée que possible. Les institutions que sont la Commission électorale indépendante, la Cour suprême et la Cour constitutionnelle doivent jouer pleinement leurs rôles. Je souhaite également qu’une enquête de moralité soit effectuée sur les futurs candidats aux élections présidentielles.

Source: Ivoire Justice

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