Marie-Odette Lorougnon écrit à Hamed Bakayoko: « le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument »

Marie-Odette Lorougnon écrit à Hamed Bakayoko: « le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument »

Monsieur le ministre, en vous regardant agir et faire, en observant votre façon de mener la sécurité intérieure des Ivoiriens, j’ai décidé de m’adresser à vous. Sait-on jamais, peut-être que vous pourriez descendre un petit moment de votre hauteur, faire preuve d’un peu d’humilité, pour prêter une oreille attentive à moi, l’un des proscrits de la République.

Monsieur le ministre, je m’adresse à vous, avec le risque que vous décidiez d’agir, comme le tout permis ministre de l’intérieur que vous êtes, pour venir m’enlever et m’arrêter. J’ai conscience du risque que je cours en vous parlant comme je le fais ; en m’adressant au tout puissant Hamed Bakayoko, l’homme qui peut tout faire et qui inspire la terreur.

Je prends néanmoins ce risque, celui de vous parler. Parce qu’au stade où nous sommes, la prison est désormais le quotidien des Ivoiriens. En outre, au-delà, l’enjeu de cette lettre ouverte transcende la condition de la proscrite que je suis, et même celle du prince que vous êtes. L’enjeu, c’est la République, comment elle doit se comporter avec et envers tout le monde, le pouvoir comme l’opposition.

Monsieur le ministre, en vous observant, il me revient cette analyse du Président Laurent Gbagbo qui, parlant de l’exercice du pouvoir par une catégorie de personnes disait : « le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument ».

Corrompre ici s’entend comme la décadence, la déchéance, la perte du dirigeant qui glisse vers la dictature.

C’est avec vous, Monsieur le ministre que je comprends à quel point le pouvoir peut conduire à une overdose des abus. Comment en êtes vous arrivé là, comment êtes-vous devenu ce que vous êtes désormais, vous qui faites partie des « fils » de Laurent Gbagbo, au nombre desquels se trouvent messieurs Soro Guillaume, Achi Patrick, et Koné Nabagné Bruno.

Comment vous sentez-vous, Monsieur le ministre, quand vous décidez d’inscrire le FPI de Laurent Gbagbo, dans votre politique de sécurité, comme un problème d’insécurité à résoudre avec diligence ? Comment dormez-vous, quand vous transformez des gens qui ont dirigé ce pays en proscrits, en bannis, c’est-à-dire des individus qui n’ont pas droit de cité dans le pays ?

Quelle est cette politique de sécurité qui consiste à considérer des frères, des sœurs, des amis d’hier comme des gens juste bons pour la prison, pour la torture, pour l’exil, pour les mauvais traitements, pour l’humiliation ? Pendant combien de temps pensez-vous pouvoir continuer ainsi ?

A la longue et douloureuse liste de prisonniers qui viole la conscience des droits de l’Homme depuis 4 ans que vous êtes aux commandes, vous venez d’ajouter les noms des Professeurs Sébastien Dano Djédjé et Hubert Oulaye, sans oublier le jeune Koua Justin.

Monsieur le ministre, la politique intérieure et sécuritaire que vous pratiquez a inscrit votre nom, Hamed Bakayoko, comme le ministre de l’intérieur qui a fait le plus grand nombre de prisonniers politiques, depuis que le pays est indépendant. Regardez les 4 années de votre règne dans le rétroviseur : que de haine ; que de malfaisance, que de nuisance, que de mal, que d’humiliation…

Quelle gloire, quelle satisfaction tirez-vous à emprisonner la République dans la dictature de la haine envers les autres ? Les abus, l’arbitraire, l’injustice, le tribalisme qui caractérisent votre pouvoir rendent obscur l’horizon politique et social et inaugure un précédant dangereux pour l’avenir de notre jeune nation.

La leçon que l’on tire de votre gouvernance est que quand on détient les moyens de l’Etat, on doit en abuser, s’en servir pour humilier les autres. Je prie le ciel que votre politique ne fasse pas tâche d’huile et que comme vous, les autres qui vont accéder demain au pouvoir n’oublies pas les vertus de la République.

Monsieur le ministre, loin de moi l’idée de vous donner des leçons, mais la République est une somme de différences, de contradictions. Et ces entités sont consubstantielles à l’esprit de la République qui signifie gestion de la chose publique.

Les choses publiques se manifestant dans la différence et la contradiction de ceux qui composent la République. Et le mérite de ceux qui incarnent la République, c’est de l’ériger en mécanisme pour gérer, et les contradictions, et les différences avec équité, justice, égalité et équilibre. C’est tout l’art de gouverner, le style de Laurent Gbagbo, dont vos avez tant bénéficié !

Dans la République, il y a des frères, des amis, des partenaires, des adversaires, mais ce qui compte, c’est de considérer chacun comme un citoyen ayant les mêmes droits, les mêmes devoirs.

Monsieur le ministre, si tant est que cela vous gène de considérer les militants du Fpi que vous fréquentiez hier comme des amis, alors prenez les simplement comme des citoyens ivoiriens qui ont le droit d’être différents, et d’avoir des opinions différentes.

Monsieur le ministre, j’ai vu le Pr Sébastien Dano Djédjé enchainé comme un vulgaire loubard, un bandit, comme un individu qui a pris les armes contre sa société. Or en Côte d’Ivoire, on sait à quels niveaux ces genres d’individus ont été promus. Je voudrais vous le dire, Monsieur le ministre, en maltraitant Dano Djédjé, le Pr Hubert Oulaye, le jeune Koua Justin et en les gardant en prison comme des milliers d’autres ivoiriens, vous privez notre pays d’illustres intelligences dont il a fort besoin aujourd’hui plus que jamais, vu l’état de désintégration actuelle de notre pays, dans tous les domaines…

Vous battez le record en nombre de prisonniers politiques, en exilés, en déplacés, mais cela ne signifie pas que vous êtes le plus grand ministre de l’intérieur.

Vous avez le plus grand nombre de frustrés, en utilisant les moyens de l’Etat pour humilier vos adversaires. Cela constitue un détournement des pouvoirs publics. Mais cela ne fait pas de vous le plus puissant ministre de l’intérieur. Bien au contraire ! Car ceux qui abusent de la force dans la position que vous occupez montrent en réalité leur faiblesse.

Et au finish, que ce soit ceux que vous servez, ou que ce soit ceux qui vous chantent, qui vous acclament aujourd’hui, tôt ou tard, tous vous laisseront seul, devant l’histoire, avec votre conscience encombrée de ces prisonniers, des pères et des mères dont vous privez de leurs familles, de ces exilés, des ivoiriens qui s’obligent à rester à l’étranger dans des conditions difficiles, de peur de subir votre haine.

Monsieur le ministre, je prie sincèrement pour vous, et pour tous ceux que le pouvoir et la rancune aveuglent et empêchent depuis quatre ans de discerner l’intérêt de notre pays jadis si beau et si convivial, et qui l’éloignent chaque jour un peu plus de la réconciliation nationale tant attendue.

Marie-Odette Lorougnon

Ivoirienne, Ancien Député d’Attécoubé,

Récemment détenue sans raison
Au sous-sol de la Préfecture de Police d’Abidjan avec
Cinq autres camarades

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