Mercredi des cendres (Par Prof Séry Bailly)

Mercredi des cendres (Par Prof Séry Bailly)

Les anciens disent « Quand on ne fait pas coucher l’enfant là où on a l’habitude de le faire coucher, il pleure ». Ces mêmes anciens disent aussi que le mieux est l’ennemi du bien. Mais nous qui sommes à la pointe de la modernité, nous n’avons que faire de cette sagesse d’un autre âge. Notre passion pour le progrès et pour le meilleur nous conduit à prendre des risques. Elle légitime même les torts que nous pourrions faire à des gens.

Je parle en tant qu’ancien membre de la CDVR et de la CONARIV mais aussi ancien syndicaliste et ancien défenseur des droits de l’homme. Je crois que nous avons le devoir d’aider l’autorité éducative et l’éducation par ricochet.

Si j’étais un instituteur aujourd’hui, je ne ferais pas cours les mercredis. Pourquoi ? Les membres du MIDD ont sans doute leurs raisons, moi j’ai les miennes. Si elles coïncident, ce ne peut qu’être fortuit. En tout cas, je suis heureux d’être à la retraite ! De mon temps, jeudi était le jour de repos à l’école primaire. Peu de gens de ma génération peuvent dire que ce jour était exclusivement consacré aux études. Je ne me souviens pas de la manière dont nous sommes passés à mercredi bien avant l’arrêté de la discorde.

J’entends dire que les mercredis sont utilisés par les enseignants pour se faire un peu de gombo. Je n’aime le gombo que pour manger mon riz. Cette considération ne me concerne donc pas. D’ailleurs, ce serait opposer un argument moral à ce qui est d’ordre juridique, le contrat de travail. Quand chacun a fait ce qu’il devait faire, c’est son problème s’il cherche du gombo ou du piment !
J’entends parler d’amélioration du niveau de nos enfants. C’est légitime et même le devoir de ceux qui ont en charge le progrès de l’éducation dans notre pays. Cependant, on ne peut non plus opposer ainsi un argument pédagogique à ce qui est d’ordre juridique ou plus humblement contractuel.

J’entends dire que les parents d’élèves sont d’accord. Quelles sont leurs raisons ? Une meilleure éducation pour leurs enfants et un bon encadrement pour leurs mômes qui ne seront plus désœuvrés. Quoi de plus légitime ? Mais a-t-on déjà vu des parents d’élèves se faire sanctionner pour leur démission ou leur irresponsabilité ? C’est ensemble, en tant que société, que nous sommes sanctionnés. Les parents d’élèves peuvent-ils demander à d’autres ce qu’ils risquent de ne pas accepter en tant que travailleurs ? Chacun de nous joue plusieurs rôles : parents, travailleurs, militants, croyants etc. On en oublie quand cela nous arrange.

Je comprends que le ministre de la Fonction Publique soit d’accord. Solidarité gouvernementale oblige. Et il se souvient qu’il est l’employeur, l’autre n’étant qu’utilisateur. Mais son statut lui dit-il qu’il peut changer les termes du contrat à sa seule guise ? L’intérêt public nous dit-il qu’il n’existe pas d’intérêt sectoriel ou privé qui mérite considération ?
Quand on aura banni, déporté, renvoyé, et enfin emprisonné, il faudra bien discuter avec les enseignants et faire ce par quoi il aurait fallu commencer ! Arriver à nouveau à un contrat qui reconsidère les droits et devoirs des uns et des autres.

On connait la formule : « Les chiens aboient, la caravane passe ». Tant qu’un seul chien qui aboie peut mordre, la caravane doit y prêter attention. Le vaccin antirabique est douloureux et parait aléatoire.

Nous avons tous entendu le discours de l’autorité éducative. Quand on parle, on s’adresse à un public cible. Mais il y a d’autres personnes qui, pour ne pas être ciblées, ne sont pas moins parmi celles qui entendent et jugent ! Nos deux héros, en s’invitant dans la rue principale pour un duel à mort, pensent que nous ferons comme les personnages de films western. Nous terrer dans nos maisons pour regarder par la fenêtre le spectacle de celui qui dégainera le premier ou sera le plus adroit.

Voici quelques questions de bon sens : parce qu’il s’agit de la fonction publique, l’Etat n’est-il plus un employeur ? Un accord tacite ne le lie-t-il pas à ses employés? Ou bien sont-ils devenus des esclaves corvéables et taillables à merci ? Un PDG ou DG du privé ferait-il ce que nous voyons-là ? Probablement non.

Pensez-vous que les esclaves qu’on sacrifiait jadis pour de prétendues raisons d’intérêt général n’exprimaient pas leur peur, leur désir de vivre et leur colère ? C’est justement pour qu’ils meurent en silence qu’on leur entravait la bouche avec des fléchettes appelées « sepow ». Les instituteurs expriment leur désaccord. Alors le nouveau « sepow » serait les modernes affectations punitives et autres rétrogradations. Réduire au silence, ce n’est pas convaincre. Au contraire, c’est montrer qu’on a des problèmes pour y parvenir. Alors, on se dit qu’il est plus facile de vaincre. Naturlich, disent les Allemands !

Il est vrai que le chômage éprouve nos rangs. Il est vrai que bien des gens cherchent donc du travail et qu’il serait facile de remplacer ceux qui seraient renvoyés. Il est vrai qu’on peut diviser pour régner.

Mais quand on ouvre un conflit, on ne sait pas comment il se terminera. Si la lâcheté de la majorité fait gagner les autorités, tant mieux pour elles et tant pis pour les autres. Si la solidarité l’emporte que fera-t-on ? N’oublions jamais le « intégralement » d’Houphouët-Boigny qui avait dû reculer à l’époque. Il a su qu’il avait présumé de ses forces.
Que dirait Girard à qui je demande de nous accompagner encore ? L’affaire des cours du mercredi fait penser au mercredi des cendres. Celle-ci se situe entre mardi gras et résurrection pascale. Ce qui est symbolique nous parle à nous tous, quelle que soit notre religion et même si nous n’en avons pas.

Avant le mercredi, il y a le mardi. Évidence ! Or le Mardi gras est un moment où on s’empiffre et on ne s’interroge pas sur le « mangement » des autres. Chacun est « gras » à sa manière. C’est aussi un temps de carnaval, c’est-à-dire de déguisement et d’inversion dont le but est aussi de faire peur. Dans cette ambiance d’ambivalence, nul ne peut dire qu’il a raison dans l’absolu. D’une part, on doit savoir que tout carnaval appelle au changement, à la conversion. D’autre part, on ne peut non plus s’étonner que l’autorité perde sa sérénité, son image de confiance tranquille, se transfigure pour porter des habits qui doivent inspirer la frayeur.

Se produit alors une double inversion. Le Ministre devient instituteur pour donner la fessée aux écoliers à mettre au piquet et à l’écart. Les instituteurs en profitent pour être politiques en appelant au débat, c’est-à-dire en invitant l’écolière à réciter la bonne leçon.

Après mardi gras vient le mercredi des cendres. Cette période annonce la pénitence et les privations pour le salut de tous ou de certains. Les cendres ont plusieurs sens qui peuvent nous intéresser.
Elles évoquent la mort dont nous devons vite rappeler qu’elle est symbolique ici. « Souviens-toi que tu es poussière » signifie, dans ce contexte, qu’on est un être humain ou même simplement un citoyen et qu’on retournera à ce statut. Appel donc à l’humilité.

On le sait aussi, les cendres ne sont plus combustibles. Elles ont connu le feu et on ne peut leur faire peur avec des flammes. Celui qui souffle sur les cendres ne sait pas s’il y a des braises en-dessous. C’est cela qu’il faut redouter. Le vent qui souffle et projette au loin les cendres, souffle aussi sur les braises qui dormaient ou somnolaient. Acculés dans leurs derniers retranchements, les syndicalistes se diront qu’on a transformé leur droit de résistance en devoir de résistance.

Enfin, après « mardi gras » et « mercredi des cendres », on attend et espère la résurrection. Il est excessif de parler de celle-ci quand on n’a pas admis la mort. Y a-t-il mort quand on proclame des résultats dont on tire fierté ? On ne nous a pas annoncé la mort du primaire, en tout celle qui le menace. Voici que nous sommes en quête de sa résurrection ! Si les résultats ne sont pas si mauvais, pourquoi prend-on le risque d’un embrasement ? On attise le feu parce qu’on préfère le « bien cuit » au « cuit à point » ! On provoque des mercredis cendrés parce qu’on croit qu’on a la force de son côté ?

Malheureusement, dans le domaine symbolique (mardi gras, mercredi des cendres, résurrection), on n’est pas dans la logique de la force physique. Nous sommes dans logique de la force morale et spirituelle.

Prof Séry BAILLY

Source: politikafrique.info

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*