Michel Kafando, président de la transition burkinabé: « Il faut absolument exorciser ce pays. Nous avons laissé au moins 85 à 90 milliards de F CFA dans les caisses de l’Etat»

Michel Kafando, président de la transition burkinabé: « Il faut absolument exorciser ce pays. Nous avons laissé au moins 85 à 90 milliards de F CFA dans les caisses de l’Etat»

Aujourd’hui, 16 septembre 2016, cela fait une année jour pour jour, que des éléments de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP) faisaient irruption en plein Conseil des ministres du gouvernement de la Transition dont le président n’est autre que Michel Kafando. Il s’en est suivi une prise d’otage des membres de l’exécutif de l’époque.

En fait, cette prise d’otage était un coup d’Etat que le général Gilbert Diendéré et ses hommes avaient voulu imposer aux Burkinabè. Mais le projet a été étouffé dans l’œuf au prix de plusieurs morts, de blessés et d’importants dégâts matériels. En ce jour anniversaire de la résistance héroïque de tout un peuple, attaché à la démocratie et à la liberté, nous vous donnons à lire, en exclusivité, une interview de celui-là qui a présidé à la destinée du pays des Hommes intègres pendant 13 mois. Son Excellence Michel Kafando, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous a parlé pour vous. C’était le 14 septembre dernier à son domicile de Dassasgho.

« Le Pays » : Comment appréciez-vous votre retraite d’ancien Président de la Transition et de Président du Faso ?

Michel Kafando : Je suis naturellement beaucoup plus décontracté que lorsqu’il y a quelques mois, quand j’étais encore à la tête de la Transition. Les choses s’étant bien passées, j’ai pris le temps de me reposer. En fait de repos, j’ai eu à mener quelques missions au compte de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). C’est ainsi que j’ai été successivement au Niger et au Congo Brazzaville aux fins d’apporter ma petite expérience. Je suis content aujourd’hui de constater qu’au Niger, les choses se sont arrangées. Pour ce qui est aussi du Congo-Brazza, on peut dire que quels que soient les problèmes survenus, les élections se sont déroulées dans la paix et dans la tranquillité. J’ai aussi fait un voyage en Europe à l’invitation d’amis qui me pressaient de venir, une fois la Transition terminée. J’ai profité pour m’adonner à ce que j’aime le plus, à savoir la musique et la lecture. En ce moment, je suis en train de faire un travail de classement de documents. Si Dieu me prête longue vie, peut-être que j’aurai à restituer un jour ce que j’ai vécu comme expérience politique dans ce pays.

Vous avez, pendant un peu plus d’un an, assumé la fonction de chef de l’Etat dans un contexte tout à fait particulier. Si c’était à refaire, le referiez-vous ?

Dès le départ, j’ai bien fait comprendre qu’à chaque fois qu’il s’agira de servir le Burkina Faso, je serai toujours en première ligne. Si j’ai accepté les responsabilités que j’ai exercées, c’est parce que je voyais par-dessus tout, l’intérêt supérieur de mon pays. J’aime à le répéter : nous sommes une classe de privilégiés, tous ceux qui ont pu profiter de l’impôt des paysans et du peuple pour faire des études. De quelle manière pouvons nous rendre, en retour, service au pays et au peuple ? C’est en ne fuyant pas nos responsabilités et en les assumant, surtout à des périodes très difficiles comme celles que nous avons connues. Donc, si c’était à refaire, je le referais. Mais, naturellement, il est préférable que chaque Burkinabè fasse son expérience.

L’idée au départ que vous vous faisiez de la fonction de président du Faso, correspondait-elle aux réalités vécues sur le terrain ?

En acceptant d’assumer les responsabilités de président de la Transition, j’étais conscient des difficultés qui m’attendaient. Parce que, non seulement il s’agissait d’une insurrection populaire, ce qui veut dire que l’attente de ceux-là qui ont demandé un changement de régime, était tellement forte, qu’il ne fallait pas les décevoir, mais aussi, il s’agissait de remplacer un régime qui avait 27 ans de règne. Donc, je savais que ce ne serait pas facile. D’autant plus qu’une Transition n’est jamais à l’image d’un pouvoir qui s’installe à partir d’élections. Quand vous venez gérer un pouvoir à partir d’élections, vous avez déjà votre équipe, votre programme, vos moyens et vos relations. Mais quand vous venez de façon abrupte assurer la gestion d’une Transition, qui, plus est, était vraiment difficile dans le contexte du Burkina Faso, vous êtes conscient que les difficultés sont énormes. Et effectivement, nous avons rencontré beaucoup de difficultés. Mais quand même, je dois reconnaître, très franchement, que je ne m’attendais pas, par exemple, à un coup d’Etat. Je m’attendais à des velléités de remise en cause de la Transition. Au total, nous étions conscients des difficultés qui nous attendaient.

Voulez-vous donc dire qu’en aucun moment, vous n’avez vu venir le coup d’Etat ?

J’étais, comme la plupart de mes collaborateurs et des responsables politiques, soucieux de la situation et inquiet parce que nous avons eu quand même des crises qu’on pouvait interpréter comme des signes annonciateurs de déstabilisation de l’Etat. Nous avions déjà notamment connu les événements des 30 et 31 décembre 2014 soit quelques mois après la mise en place de la Transition. Cette crise entre l’ancien Premier ministre et l’ex-Régiment de sécurité présidentielle, suivie en février 2015, d’une autre crise, toujours au sein du RSP, qui a valu au Premier ministre d’aller trouver refuge chez Sa Majesté le Mogho Naaba. Nous avons également connu, en juin 2015, ce que j’appelle le diktat du RSP qui voulait m’obliger à débarquer le Premier ministre, faute de quoi, le régiment passerait à l’action. Bref, tout cela annonçait quelque chose de grave. Mais je me disais que malgré tout, avec l’accompagnement et la compréhension de la Communauté internationale, avec les pressions de tous nos partenaires, et avec la certitude que nous avions l’appui du peuple, je me disais que, de toute façon, ceux qui avaient des velléités putschistes, ne franchiraient pas le Rubicon. Malheureusement, ils l’ont franchi.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant votre magistère en termes d’exercice du pouvoir, de gestion des collaborateurs, des hommes, des relations avec l’extérieur, etc. ?

La première chose que j’ai ressentie en arrivant à Kosyam, c’est que malgré nos 50 ans d’indépendance, beaucoup de choses n’avaient pas été faites. Quand vous êtes au sommet, vous percevez cela.

Pouvez-vous être plus précis ?

J’ai eu le sentiment que les 50 années d’indépendance n’ont pas été totalement mises à profit pour s’attaquer à des problèmes qui auraient pu trouver solution. Quand vous remontez aux années 1970, vous vous rendez bien compte que c’était plus facile de réaliser par exemple un barrage parce qu’il y avait non seulement l’Aide publique au développement, mais aussi parce que ces genres de projets ne coûtaient pas très cher ; sans compter qu’on avait aussi à l’époque, l’investissement humain à bon marché. J’ai eu le sentiment que tout cela n’a pas été mis à profit. Et aujourd’hui, au bout de 50 ans, le constat est que nous sommes à un carrefour où la question de développement se pose toujours. Au total, mon impression est que nos devanciers n’ont pas eu la vision nécessaire et surtout, n’ont pas fait tout ce qui devrait être fait pour que nous puissions avancer en termes de développement. Mais je reconnais que ce n’est pas facile.

Pour ce qui est de la gestion des hommes, j’ai eu de bons collaborateurs. N’étant pas arrivé au pouvoir par la volonté d’un parti politique, j’ai été libre de choisir mes collaborateurs. Et figurez-vous que j’ai choisi des gens parmi lesquels certains m’étaient inconnus. Je me suis confié à des gens qui m’ont donné de bons conseils et grâce à quoi, j’ai appelé à mes côtés, des jeunes et je ne le regrette pas. Ils ont effectivement fait le travail. L’efficacité de l’action politique nécessite qu’on n’agisse pas de façon complaisante. Et c’est pourquoi il faut mettre les hommes qu’il faut à la place qu’il faut. C’est cette vision que j’ai eue. J’ai nommé des directeurs généraux sans les connaître ; mais j’ai eu une bonne collaboration. Au niveau de Kosyam, j’ai eu une très bonne équipe. J’ai surtout cherché à privilégier la jeunesse parce qu’au fond de moi- même, je l’ai dit dans mon discours d’investiture et dans mon message d’adieu : il faut investir dans la jeunesse ; il faut lui faire confiance. Car, elle seule pourra faire en sorte que le Burkina Faso sorte de l’ornière et puisse bâtir un Etat viable.

Pour ce qui concerne enfin la collaboration avec l’extérieur, je vous fais cette révélation : lors de ma première rencontre avec les chefs d’Etats membres de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), j’étais un peu perçu comme un putschiste. Bien que l’instance sous-régionales et beaucoup d’autres partenaires internationaux avaient fini par nous accorder leur confiance, je sentais toujours que j’étais un indésirable. Donc, il a fallu convaincre tout ce monde, d’abord, du bien-fondé de l’insurrection et ensuite, que la Transition était là non pas pour déranger qui que ce soit, mais plutôt pour aller dans le sens des aspirations du peuple burkinabè, à savoir organiser des élections et déboucher sur un renouveau démocratique. C’est au fur et à mesure qu’on nous a compris et que nous avons eu droit par exemple au soutien des partenaires financiers et autres. Mais, au début, ce n’était pas facile.

Quels étaient les signes qui vous laissaient croire qu’on vous considérait comme un putschiste ?

Il ne faut pas être naïf. Quand on parle de syndicat de chefs d’Etats, c’est bel et bien une réalité. Moi j’avais le sentiment d’être un intrus dans un club fermé. Je dois reconnaître toutefois que dans ce club, beaucoup de gens étaient prêts à nous accepter, heureusement. Permettez-mois de ne pas les citer. Beaucoup de chefs d’Etat que je connaissais personnellement et qui aimaient le Burkina, comprenaient le fond du problème. Mais, après tout, ça reste un club. Et quand vous y allez de cette façon, vous êtes perçu un peu comme un intrus.

Pour revenir à vos collaborateurs, est-ce qu’avec le recul, vous avez le sentiment d’avoir véritablement mis les hommes qu’il faut à la place qu’il faut, d’autant que vous dites que vous ne connaissiez pas certains d’entre eux ?

Je ne les connaissais pas mais j’ai fait confiance à ceux qui les connaissaient et me les ont recommandés. J’avoue que je n’ai pas été déçu.

N’eût été votre âge, seriez-vous prêt à entrer de nouveau en politique pour briguer la présidence, non pas d’une quelconque Transition, mais du Faso ?

Au regard de la Constitution, je ne suis pas forclos en terme d’âge (éclats de rire).

Vous y pensez peut-être en vous rasant tous les matins…

(Davantage d’éclats de rire)

(Fin de l’ambiance…) Pour vous dire la vérité, pour des raisons personnelles, je n’ai jamais voulu adhérer à la politique active. C’est pourquoi j’ai dit au début de la Transition, qu’aucun parti politique au Burkina ne peut dire que j’ai été son adhérent. Personne ne peut le dire et cela est un choix personnel. Mais attention ! Ce n’est pas parce qu’on n’est pas membre d’un parti politique, qu’on n’est pas nécessairement politique. Je vous l’ai dit, l’amour, le patriotisme que j’ai pour mon pays, font que, de tout temps, tant que je peux être utile, je répondrai toujours présent à l’appel de la Nation. Pour revenir à la question de l’âge, je puis vous affirmer une chose… Je me sens plus vaillant que certains de mes jeunes frères que je vois s’adonner aujourd’hui à la politique. (Rires)

Autrement dit, il ne faudra pas compter sur vous pour briguer la magistrature suprême ?

Non, mon choix est fait.

Mais c’est quand même bon, les honneurs !

Les honneurs, ça dépend des gens. Moi, je ne fais pas partie de ceux qui aiment particulièrement les honneurs.

Que répondez-vous aux contempteurs de la Transition qui accusent celle-ci de malversations financières et économiques ?

Effectivement, beaucoup de critiques ont été formulées à l’endroit de la gestion et de la gouvernance de la Transition, mais je fais observer que c’est la Transition elle-même qui a demandé qu’on fasse un audit sur sa gestion et sa gouvernance. C’est dire que nous sommes pour la transparence. Nous aurons été le premier régime à se soumettre volontairement à un audit. Ça, il faut le faire remarquer et le reconnaître. Maintenant, s’il advenait qu’effectivement des preuves concrètes sont là, étayant les critiques, je pense que la Transition serait prête à en assumer les conséquences, que ce soit sur le plan collectif ou individuel. Vous aurez observé que je n’ai pas réagi quand toutes ces choses se disaient sur le compte de la Transition, et vraiment, on en a dit.

Je n’ai pas réagi parce que j’ai toujours privilégié la patience et laissé faire le temps. Et j’ai eu raison d’avoir laissé faire le temps car sur certains dossiers pour lesquels la Transition a été accusée, il y a eu un rétropédalage. Je parle notamment des accusations de blanchiment des 80 milliards de F CFA durant la Transition. Le gouvernement lui-même a reconnu que ce n’était pas une affaire de la Transition. Autre chose ; lorsqu’on dit que la Transition est partie sans laisser le moindre copeck dans le Trésor public, cela n’est pas vrai. Et tout peut se vérifier. La Transition a laissé dans les caisses de l’Etat, au moins 85 à 90 milliards de F CFA. Cela peut être vérifié et je tiens à le dire. Nous n’avons pas bénéficié de cela quand sommes arrivés. Je vous le dis pour que les gens sachent que quelques fois, il y des insinuations qui peuvent provoquer une mauvaise perception de l’action politique. On a parlé aussi des passations de marchés qui n’auraient pas obéi aux procédures normales. Je vais vous dire une chose : ne serait-ce que pour la commande du matériel électoral, si nous nous en étions tenus à respecter la procédure de passation des marchés, nous aurions été obligés d’allonger la Transition parce que ça nous aurait pris au moins quatre mois des douze accordés à la Transition. Il faut se convaincre que la Transition a été une période exceptionnelle. Elle l’a d’autant plus été qu’elle a été émaillée de difficultés et d’obstacles de tous genres. Il fallait régler tout en même temps : politiquement, socialement…. Ça n’a pas été facile.

Pour le cas du matériel électoral, si d’aventure on avait respecté la procédure et qu’on avait allongé la Transition de quatre mois, qu’est-ce qu’on n’allait pas nous dire ? « Ils sont arrivés et ne veulent pas partir ». J’ai donné mon engagement : la Transition durerait douze mois. Finalement, nous avons fait treize mois et vous savez pourquoi. Pour honorer nos engagements, nous étions obligés de faire face à un certain nombre de contraintes dont la passation des marchés. Il a été aussi question de l’affaire des 57 véhicules disparus. Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà ce problème. Vous savez très bien : l’ancien président (Blaise Compaoré, ndlr) est parti avec un cortège de véhicules, une cohorte de gens qui l’accompagnaient. Ces gens-là ont utilisé des véhicules. Peut-être que nous n’avons pas pris le temps de faire l’inventaire aux fins d’avoir tous les détails, mais il y avait les faits, à notre arrivée. Je voudrais profiter pour dire que puisque le gouvernement s’est engagé à faire la lumière sur la disparition des 57 véhicules, il est certainement temps aujourd’hui que nous sachions exactement ce qu’il en est. Les a-t-on retrouvés ? Entre les mains de qui se trouvaient ces véhicules ? Il serait bon que nous soyons fixés parce qu’une chose est d’accuser, une autre chose est de donner les preuves de l’accusation.

Par rapport justement aux 80 milliards, certes, on a pu dire que l’affaire remonte à bien avant l’arrivée de la Transition, mais on ne l’a pas non plus épargnée ?

Ce que je sais, c’est qu’à l’arrivée de la Transition, il y avait une cellule au niveau des Finances. Elle était chargée de faire la lumière sur tous ces cas de blanchiment d’argent. Et nous avons pris sur nous, de structurer cette cellule et de nommer même un responsable. En tous les cas, pour tous ces dossiers, je me dis qu’il y a l’Autorité de contrôle qui en est saisie. La Justice également en est saisie. Je pense qu’il faut donner le temps au temps, pour qu’il y ait une élucidation de toutes ces questions qui ont été soulevées et qui ont été formulées sous forme d’accusations.

Les critiques n’ont pas non plus épargné votre Premier ministre, Yacouba Isaac Zida, pour sa gestion du Premier ministère et particulièrement pour un compte dont il aurait disposé à la présidence. Quel est votre commentaire ?

Il faut être clair. C’est moi, en passant la main au président Roch Kaboré, le 4 janvier 2015, qui lui ai fait le point de la situation à la Présidence. Je lui ai dit que j’ai fait un audit de la Présidence et je lui ai remis le rapport avant mon départ. Et je lui ai dit qu’avant que je ne m’installe comme président de la Transition à Kosyam, le 23 novembre 2014, on a trouvé un chèque qui avait été tiré sur un fonds dont disposait l’ancien président au titre de sa communication. J’ai signalé cela parce que je ne voulais pas qu’on dise après que lorsque le président de la Transition est arrivé, son premier acte, c’était de tirer un chèque. A partir de là, généraliser en disant que l’ancien Premier ministre disposait de comptes à la présidence, cela est totalement faux.

Que pensez-vous de ces fonds de souveraineté pour lesquels Zida a été également accusé ?

Franchement, je pense qu’il faut laisser le temps à l’autorité de contrôle de nous dire ce qui s’est passé exactement.

Comment jugez-vous le bilan de la Transition du point de vue politique, économique et social ?

Dans le cadre d’une interview, on ne peut pas faire un bilan de la Transition. Je vous renvoie à mon avant dernier message où j’ai fait le catalogue de toutes les réalisations de la Transition. Mais, succinctement, je peux dire ceci : d’abord, l’objectif premier de la Transition, c’était d’organiser des élections. Nous avons atteint cet objectif. Ensuite, un gouvernement de Transition, fût-il de Transition, ne peut pas ne pas s’atteler à certains programmes liés au développement. Nous avons mis l’accent sur la nécessité d’encadrer les jeunes. De là est né ce que nous avons appelé le « Programme d’urgence de la Transition » où on a quand même pu octroyer des financements à un certain nombre de jeunes qui se sont installés et qui ont pu au moins engranger des subsides. Pour la plupart, c’étaient des jeunes qui, depuis longtemps, ne pouvaient pas avoir de quoi financer leurs projets alors qu’ils étaient de bons entrepreneurs.

Sur le plan des réformes, le Conseil national de la Transition en a fait beaucoup ; au moins une centaine. Si vous essayez de parcourir ces réformes, vous verrez qu’elles touchent vraiment à la vie de la nation et de la population. Pour me résumer, je dirais qu’en douze mois, nous avons fait ce que nous pouvions dans les domaines de préoccupations des Burkinabè.

Quel jugement, en tant que citoyen, portez-vous sur l’action du pouvoir actuel en matière degouvernance politique, économique et sociale?

Je n’aurai pas la prétention de porter un jugement sur l’action du nouveau pouvoir. Je dois simplement reconnaître que ce n’est pas facile de gouverner un pays parce que cela présente un certain nombre de contraintes. Donc, moi je comprends que jusqu’à présent, le gouvernement peine peut-être encore à trouver ses marques. A la fin de la Transition, un des responsables politiques actuels et non des moindres, m’a félicité en me disant :

« Quand j’ai appris que c’est vous qui avez été désigné comme président de la Transition, je me suis dit, le pauvre ! car ce pays n’est pas facile à gouverner ». Il ne croyait pas si bien dire. C’est une réalité. Et c’est pourquoi je suis indulgent à l’égard de l’équipe dirigeante actuelle. Je dirais simplement que c’est le wait and see. J’observe comme tout le monde, mais je l’encourage. Lorsque j’ai rencontré le Président Roch Marc Christian Kaboré, je l’ai félicité, je l’ai encouragé et je lui ai dit qu’il avait toutes mes bénédictions. Car, je le sais, ce n’est pas facile, une telle responsabilité.

Vous avez dit que ce n’est pas facile de gouverner le Burkina Faso. Mais comprenez-vous pour autant, l’impatience des citoyens par rapport au changement tant attendu ?

Tout cela dépend du degré de compréhension des choses. Pour moi qui fus à la tête de ce pays, qui ai été confronté à toutes sortes de difficultés et qui ait vu à quel point les choses ne sont pas faciles, je ne peux pas avoir le même jugement que celui qui n’a pas été au contact des réalités. C’est pour tout cela que je suis indulgent. Je comprends l’impatience des uns et des autres. Sans doute s’attendaient-ils à ce que une fois le nouveau gouvernement mis en place, celui-ci fasse en sorte que les choses aillent très vite. Mais, les choses ne sont pas si simples. Mais, évidemment, il est urgent que les dirigeants actuels comprennent aussi le langage et l’impatience du peuple et commencent à sortir d’une certaine léthargie.

En tant qu’ancien chef de l’Etat, êtes-vous satisfait de la gestion par le pouvoir actuel, des prisonniers de l’insurrection et du putsch manqué ?

Pour répondre à une telle question, encore faut-il disposer d’un certain nombre d’éléments. Parce qu’il y a certainement des éléments qui, aujourd’hui, expliquent l’état de l’évolution des choses. Je n’ai pas ces éléments-là, mais ce que je peux dire, c’est que ces arrestations n’ont pas été faites de façon complaisante. C’est sur la base de faits clairs et précis que la Transition s’est résolue à procéder à ces arrestations. Maintenant, un dossier, c’est toujours quelque chose qui évolue. Peut-être y-a-t-il de nouveaux éléments. C’est pourquoi je dis que c’est difficile de répondre à cette question à partir du moment où l’on ne dispose pas de tous les éléments d’appréciation.

Et concernant les libertés provisoires accordées à certains prisonniers ?

Ce sont des juges qui ont la charge de ces dossiers. Il peut apparaître au juge, un certain nombre de détails qui amènent à décider d’une libération provisoire. Ce sont des dossiers qui évoluent et nous sommes toujours à la phase d’instruction pour certains de ces dossiers.

Le coup d’Etat du Général Diendéré, s’il avait réussi, aurait totalement bouleversé l’échiquier politique et social et remis en cause tous les acquis de la Transition. Aujourd’hui, avec de recul, quel commentaire faites-vous de cet acte manqué ?

C’est clair, si le coup d’Etat avait réussi, ç’aurait été la fin de la Transition et même un désaveu de l’insurrection. Vous m’aviez demandé si j’ai senti venir le coup d’Etat. Comme tout le monde, j’étais un peu anxieux, mais sans franchement penser qu’on arriverait à l’étape d’un coup d’Etat. Après la crise de février 2015, j’ai eu un tête-à-tête avec le général Diendéré à Kosyam, et seul à seul. Je lui ai dit que j’avais comme l’impression que le RSP voulait de plus en plus s’immiscer dans la gestion politique du pays. Ce qui est arrivé en février, à savoir la fuite du Premier ministre chez le Mogho Naaba et les conséquences qui s’en sont suivies, nous ont fait comprendre qu’il fallait être prudent. Et c’est pourquoi, je lui ai dit : « Mon général, si aujourd’hui, le RSP s’avisait de prendre le pouvoir au Burkina, il n’arriverait pas à contenir la résistance du peuple burkinabè et surtout celle des jeunes. Dans ce cas, les conséquences seraient effroyables et il faudrait alors trouver un responsable qui ne serait personne d’autre que vous. Et dans ces conditions, je vous vois allant tout droit à la CPI ». C’est ce que je lui ai dit. Tout cela m’amène parfois à me demander si le Général Diendéré n’a pas, lui aussi, été un peu victime d’une certaine pression de la part de ses troupes qui l’ont forcé à assumer la paternité de ce coup d’Etat. Je me pose d’autant plus cette question qu’il a dit lui-même qu’il était conscient que « l’ère des coups d’Etat est révolu ». Alors, si l’ère des coups d’Etat est révolue, pourquoi a-t-il agi ainsi ?

Selon vous, il aurait simplement alors tout juste assumé la paternité de ce coup d’Etat, sans plus ?

Je ne sais pas. Moi j’interprète à partir de ce que nous nous sommes dit ce jour-là. Aussi, en analysant ses propres déclarations, je me dis qu’il peut n’avoir pas été l’instigateur direct de ce coup, mais l’avoir assumé du fait de pressions diverses. C’est mon analyse.

Que s’est-il exactement passé le 16 septembre 2015, quand les éléments de l’ex-RSP ont fait irruption au Conseil des ministres suite à la prise d’otage dont vous avez fait l’objet ?

Ce fameux 16 septembre, je m’apprêtais à lever la séance du Conseil des ministres parce qu’on était aux alentours de 14h30. Habituellement, c’est vers cette heure que je lève le Conseil des ministres. Avant l’annonce, il y a eu une irruption de 4 à 5 RSP, tous armés, dans la salle du Conseil. Le meneur qu’on disait être le fameux Rambo, est venu vers moi et m’a dit : « Excellence Monsieur le président, veuillez me suivre ». Je lui ai demandé pourquoi. Et il m’a rétorqué : « Parce qu’il y a un coup d’Etat en préparation. Veuillez nous suivre pour votre sécurité ». C’est ainsi qu’il m’a entraîné vers la sortie pendant que les autres RSP menaçaient le reste des membres du Conseil. Comme je savais qu’entre le groupe Zida et le reste du RSP, ça n’allait pas, sur-le-champ, j’ai pensé effectivement qu’il y avait un coup mais du côté Zida. Et tout de suite, j’ai vraiment eu peur pour l’ancien Premier ministre. C’est là que j’ai demandé une seule chose : qu’ils ne gaffent pas. Qu’ils ne fassent rien parce que « c’est moi seul qui endosse toutes responsabilités ». Car, je me disais que le Premier ministre ne s’en sortirait pas ce jour-là. Donc, ils m’ont entraîné vers le bas, sans me menacer. J’ai vu, en descendant, qu’il y avait un groupe de civils qui étaient couchés à plat ventre. Ce qui a conforté mon appréhension que c’était un coup préparé. De là-bas, on m’a conduit directement dans une des villas de Kosyam où j’ai compris ce qui se passait réellement. 30 minutes après, j’ai vu venir le Premier ministre. Quelque temps après, c’était au tour des anciens ministres de la Fonction publique, Augustin Loada, et de l’Habitat, René Bagoro. Il n’y avait pas de communication.

Avez-vous avez été bien traité ?

Je n’ai pas été menacé. Je pourrais même dire que j’ai été l’objet de certaines prévenances. Les jeunes RSP qui me gardaient, venaient de temps à autre, me demander si ça va. Nous traitions, mon épouse et moi, ces jeunes RSP comme nos enfants. Nous partagions pratiquement tout avec eux. Je me dis que c’est pour cela que ceux qui me gardaient avaient une attention particulière à mon égard.

A quel moment les meneurs du coup d’Etat sont-ils entrés en contact avec vous ?

Les responsables du coup ne nous ont pas rencontrés. Je sais que vers 4h du matin, le capitaine Dao et le médecin colonel Yonaba sont venus juste pour voir notre état de santé. J’ai rassuré le médecin colonel que je n’avais pas de problème et que ça allait. J’ai juste reçu un cachet d’aspirine parce qu’il y avait l’insomnie qui faisait son effet. Pour nous, c’était le black-out sur tout ce qui se passait. Personne n’est venu nous dire quoi que ce soit. Je sais simplement que de ma fenêtre, j’entendais des crépitements de fusils. J’ai pensé à ce moment qu’au niveau de la ville, il y avait une certaine résistance. C’est mon épouse, en venant me voir, qui m’a donné les premières informations sur ce qui se passait réellement, après notre arrestation. Elle m’a dit qu’ils ont annoncé que le président et les membres du gouvernement ont été arrêtés. Mais, m’a-t-elle ajouté, on a l’impression que la population ne va pas se laisser faire.

De là où vous étiez donc, vous ne saviez rien de ce qui se passait dehors ?

Non. Je me souviens seulement qu’à ma libération, le capitaine Dao est venu, toujours en compagnie du médecin, et ce dernier m’a dit : « Excellence Monsieur le président, dans votre cellule, on sent qu’il fait chaud. Il faut qu’on vous mette beaucoup plus à l’aise. On va peut-être vous transférer dans un lieu où vous serez plus à l’aise ». Ils sont partis et ils sont revenus plus tard pour dire : « Le meilleur endroit où l’on puisse vous transférer pour que vous soyez à l’aise, c’est votre résidence». A ce moment, j’ai dit au ministre Bagoro : « Cette soudaine reconsidération de notre situation est certainement le fruit des pressions internationales ». Effectivement, quand je suis rentré et que je me suis mis devant la télé, j’ai vu la bande défilante qui passait en boucle parlant de cette pression de la communauté internationale pour notre libération.

Après votre libération, les pourparlers continuaient, sous l’égide de la CEDEAO présidée à l’époque par le président sénégalais, Macky Sall. Avez-vous compris le remède prescrit par la CEDEAO, pour une sortie de crise ?

Je n’ai pas participé à la réunion formelle qui s’est tenue à l’hôtel Laïco avec les chefs d’Etat de la CEDEAO et certaines composantes des formations politiques burkinabè, puisque j’étais toujours en résidence surveillée. Ce que je sais, c’est que le président Macky Sall et l’ancien président du Bénin sont venus me voir pendant que j’étais en résidence surveillée, pour me témoigner de leur solidarité et m’apporter leur réconfort. On a échangé, ils m’ont posé des questions et on a vraiment discuté à bâtons rompus. Après cela, ils sont allés à cette réunion. Il avait été question que j’y participe mais je n’ai pas été invité. Toujours est-il qu’à la fin de la réunion, le rapport qui en était issu, semble-t-il, m’a été envoyé mais par le truchement… du Général Diendéré. Comprenez… je ne l’ai pas reçu. C’est pour cela que lorsque RFI m’a posé la question, je leur ai répondu que je n’ai pas été associé aux pourparlers puisque je n’ai pas été convié à la réunion.

J’ai été dans l’ignorance totale de ce qui se passait.

Quelle conclusion tirez-vous de cette période difficile ?

Cette période a été difficile non seulement pour le pays, mais aussi pour moi en tant que premier magistrat du Burkina. Je voudrais profiter de votre micro pour remercier tous ceux qui, à ma libération, m’ont apporté un certain réconfort. Dans ces moments d’incertitudes, personne ne veut se compromettre. Mais, il s’est trouvé des gens courageux pour m’appeler ou pour m’écrire. Parmi les hommes politiques, je peux citer Zéphirin Diabré et Ablassé Ouédraogo qui m’ont téléphoné personnellement. Les ambassadeurs des Etats-Unis, de France et de l’Union européenne qui l’ont fait aussi. Je n’oublie pas non plus certains religieux. En l’occurrence, les Pasteurs Karambiri, Patrice Tiendrébéogo, le pasteur Napon, le pasteur Samuel Yaméogo et l’Imam Cheick Doukouré qui m’ont tous directement adressé des mots de consolation et de réconfort. Je tiens à les remercier.

Je voudrais dire merci également à l’ancien président du Faso, Son Excellence Jean-Baptiste Ouédraogo et à l’archevêque de Bobo-Dioulasso, Mgr Paul Ouédraogo, qui ont risqué leur vie dans les négociations avec les putschistes. Pour le reste, je pense que ce coup d’arrêt a été nécessaire. Parce qu’il a consolidé l’unité nationale. Il a aussi éveillé chez les plus jeunes, le sentiment que même devant la mort, il faut se battre pour son pays. C’est ce que je retiens comme faits marquants de ce coup d’Etat. En tout cas, cela a été une période très forte de l’histoire du Burkina. Une période qui a montré que le Burkina était aimé de l’extérieur, que les Burkinabè sont des gens crédibles et que la jeunesse burkinabè est consciente de ce qu’elle est et de son devoir de participer, non seulement au développement de son pays, mais aussi à sa libération. Ce coup d’Etat aussi marque la victoire sur le RSP, étant donné qu’il a favorisé sa totale dissolution.

Quelle est votre idée sur le terrorisme qui frappe de plus en plus le Burkina et quel jugement portez-vous sur l’action gouvernementale en matière de lutte contre ce fléau ?

Si vous voyez qu’à un moment donné je me suis attribué le portefeuille de la Défense, c’était essentiellement au regard des menaces. Compte tenu du fait que les décisions, pour qu’elles aient une certaine force, doivent venir du sommet, j’ai pris sur moi d’assumer ces prérogatives. Ce n’était pas facile. Mais, nous avons, malgré le peu de moyens dont nous disposions, réussi à nous organiser. C’est ainsi que tous les samedis, quelque temps après le début de la Transition, de 16h à 20h, nous avions une réunion de toutes les représentations des forces de défense et de sécurité. Je présidais cette réunion élargie au Premier ministre, au président du CNT et au ministre délégué chargée de la Sécurité. A chaque fois, nous mettions sur la table tout ce qui apparaissait comme danger pour le pays, après avoir recoupé les informations. Nous essayions d’avoir la meilleure stratégie pour lutter contre le terrorisme. Cela, nous l’avons fait jusqu’à la fin de la Transition. J’ai recommandé la même chose au président Roch lors de sa prise de fonction à Kosyam. C’est dire que cela a été une véritable préoccupation pour nous. Elle était d’autant plus grande que certaines informations nous parvenaient, disant que les élections n’auraient pas lieu parce qu’il y aurait des actions terroristes en cours, en plus des dangers domestiques auxquels nous étions confrontés. Nous étions donc obligés de prendre toutes les dispositions nécessaires pour qu’il n’y ait pas de faille. Certes, il y a eu les évènements malheureux à la frontière, mais on a pu aller aux élections.

Mais, je reconnais que la sécurité est un dossier difficile à gérer et je l’ai même dit au président Roch, lorsque je le quittais sur le perron de Kosyam. J’ai lui ai passé l’essentiel des instances mais j’ai attiré son attention sur le dossier le plus délicat, à savoir, celui de la sécurité. Je pense que le gouvernement actuel, surtout depuis les attentats du 15 janvier, a compris qu’il faut vraiment investir dans ce domaine. On ne peut rien faire sans la sécurité. Il faut donc louer tous les efforts qui ont été faits dans ce sens.

Vous pensez donc que le gouvernement s’investit suffisamment ?

En la matière, c’est difficile de juger. S’investir suffisamment suppose qu’il faut disposer de beaucoup de moyens. Je sais que nous avons été déjà confrontés à ce problème. Le gouvernement fait ce qu’il peut, mais il est essentiel de mettre en priorité dans son programme, cette question de la sécurité. Je sais qu’il en est conscient. Mais avec l’aide des pays amis et avec les instances comme le G5 qui s’occupent exclusivement du phénomène, on se dit que le pouvoir arrivera à maîtriser un tant soit peu le phénomène de l’insécurité et du terrorisme.

Les sociétés politique et civile ne s’entendent pas toujours sur l’opportunité de l’existence des Koglwéogo. Quel est votre commentaire sur ce point ?

Je suis cette affaire de Koglwéogo comme tout le monde. Je comprends les soucis des populations parce que l’Etat ne peut pas tout faire. Je vous ai parlé tantôt de l’énormité des moyens à déployer si l’on veut arriver à mieux cerner la question de l’insécurité. Comme ce genre de dépense sont des dépenses de souveraineté, il n’y a pas beaucoup d’aides en la matière. Donc, je comprends que les populations, au regard de toutes les exactions, assassinats et autres, décident de s’organiser pour assurer leur propre sécurité. Je pense que l’institution des Koglwéogo procède de cette crainte des populations. A partir de ce moment, qu’est-ce qu’on peut dire ? C’est la finalité qui compte. Si on peut arriver, par ce biais, à dissuader toutes formes de banditisme dans les régions, cela est une bonne chose. Mais le problème réside dans l’organisation. L’Etat qui a la puissance publique, doit organiser tous ces groupements pour pouvoir les intégrer. S’ils arrivent à cette formule, à opérer une certaine symbiose, en principe, cela peut servir le Burkina.

Vous arrive-t-il de penser à votre ancien Premier ministre Zida ? Que pensez-vous de son comportement, lui qui a été appelé en vain par le président Roch, à rentrer au Faso ?

Cette question s’adresse à l’ancien Premier ministre. Je n’ai pas à en penser quoi que ce soit. Parce que je me dis que, le connaissant, s’il s’obstine à ne pas renter, c’est que peut-être il y a quelque chose que j’ignore. Normalement, ce n’est pas quelqu’un qui peut avoir une telle attitude. C’est vraiment difficile de dire quoi que ce soit en la matière.

La présence de Zida dans les instances décisionnelles de la Transition a créé une polémique. Quel est votre commentaire ?

Beaucoup de gens ne savent pas une chose : le Premier ministre Zida a été le premier animateur de la Transition après l’insurrection. Il a officié en tant que chef de l’Etat de ce pays. C’est lui qui a reçu toute les délégations qui sont venues négocier après l’insurrection populaire. La plupart des décisions prises par ce que j’appelle la première Transition, c’est-à-dire celle militaire, ont reçu l’approbation de tout le monde. En tant que chef d’Etat, même ceux qui contestent aujourd’hui, ont eu à lui présenter leurs respects et à recevoir de lui, des instructions. La première Transition a duré à peu près trois semaines. Toujours est-il que je suis venu pour la deuxième Transition, qui était une Transition civile.

Là où il faut être clair, c’est que je suis venu trouver qu’il y avait déjà une armature qui était déjà arrêtée par les parties signataires de la Charte. Cette armature prévoyait que l’ancien chef de l’Etat, M. Zida, resterait dans la Transition comme Premier ministre. Moi, je n’ai pas voulu compliquer les choses. Je me suis dit que de toute façon, je suis venu trouver les choses et il faut que je m’en accommode. C’est comme cela que nous sommes allés ensemble dans la Transition. Vous comprendrez donc pourquoi on dit qu’une Transition est un passage difficile. Cela, parce que c’est une rencontre de circonstance. Je ne connaissais pas M. Zida qui ne me connaissait peut-être pas non plus. La plupart des ministres qui sont venus, étaient dans le même cas. C’est pourquoi je dis que c’est une rencontre de circonstance. C’est cela la Transition qui, pour moi, est un tunnel noir dans lequel on devait cheminer ensemble. Donc il fallait le faire en demandant l’aide de Dieu.

D’aucuns disaient que vous aviez les faveurs de l’armée. Est-ce qu’avec du recul, vous n’avez pas l’impression d’avoir été utilisé quelque part par cette armée ?

Ceux qui disent cela, franchement, je ne les comprends pas. Je ne connaissais pas le Premier ministre, ni aucun de son entourage. Je sais simplement que l’armée a appuyé ma candidature pour le poste de président de la Transition. Mais l’armée n’a pas été seule à le faire. Il y a d’autres personnes aussi qui l’ont fait. Donc, dire après coup, que j’ai été l’homme de l’armée, à la limite, ça peut paraître comme une insulte. Ce que je sais est que je n’ai privilégié personne. J’ai travaillé à éviter les difficultés et des difficultés, on en a connu, même avec la cellule militaire. Ce n’est pas le lieu d’en parler. L’essentiel, pour moi, était d’arriver et de mener la mission à son terme. Tous ceux qui disent cela, je leur demande de donner des preuves d’un asservissement de ma part à l’égard de l’armée.

Pouvez-vous revenir sur la crise du 28 juin où beaucoup de choses n’ont pas été dites ? On sait que le RSP demandait le départ de l’armée de la Transition. Mais on ne nous a pas dit qu’est-ce qui posait problème pour que le RSP demande à l’armée de quitter la Transition.

Le RSP a demandé le retrait des militaires de la Transition parce qu’il ne voulait plus voir le principal protagoniste, Zida. Si l’armée partait, Zida partait. Le problème du RSP était qu’il n’était pas question que Zida reste au gouvernement. Et c’est ce diktat que je n’ai pas accepté.

Autrement dit, Zida était un problème pour le RSP ! C’était quoi le problème exactement ?

Je vais vous dire très sincèrement, vous qui pensez que j’ai beaucoup de complicités avec l’armée. Je n’ai pas su exactement ce qui était à la base des dissensions entre l’ancien Premier ministre et le RSP. C’était comme une cuisine interne. A la faveur de la première crise, 30-31 décembre, j’ai demandé au Premier ministre ce qui se passait réellement. En tant que président de la Transition, il fallait que je sache. C’est là qu’il m’a dit, en banalisant, que « ce sont des choses entre nous ». En juin, après la fameuse mutinerie à la caserne Naaba Koom, j’ai appelé les éléments du RSP. J’ai pris mon téléphone et j’ai dit de me passer leur responsable. On me l’a passé, le responsable et je lui ai dit : « C’est le président de la Transition qui vous parle. Ce que vous êtes en train de faire est intolérable. Si vous avez des choses, des revendications ou des problèmes, c’est à moi que vous devez vous adresser. Je vous prie de mettre fin à cet état de choses qui ne nous honore pas et qui peut avoir des conséquences très graves. Demain, vous venez à Kosyam. Ce qu’il y a comme problèmes, venez me les présenter ».

C’est moi qui ai parlé directement à leur responsable dont je veux taire le nom. Et après avoir parlé à leur chef de corps, j’ai reçu, le lendemain, la délégation du RSP à Kosyam, ils m’ont dit : « Monsieur le président, vraiment, nous vous respectons. S’agissant de vous, honnêtement, nous n’avons vraiment aucun grief. Mais le Premier ministre, nous ne pouvons pas continuer avec lui. Donc, notre revendication, c’est le départ du Premier ministre ». Je leur ai dit : « Vous vous adressez à un chef d’Etat. Je ne peux pas recevoir votre diktat. Dans aucun pays du monde, on ne tolèrerait qu’une fraction de l’armée vienne dire à un chef d’Etat de faire ceci, ça ne se fait pas. Nous sommes en république. J’ai dit, déjà cela, je l’exclus. Si vous avez d’autres revendications, dites-le moi ». C’était donc là l’essentiel de leurs revendications qui nous a mobilisées tout le mois de juin 2015.

Selon eux, les commandos ont leur loi : ne jamais se laisser surprendre par l’adversaire, mais toujours agir avant, en laissant entendre qu’ils avaient en face d’eux Zida et sa clique et devaient passer à l’action. « Monsieur le président, ne nous empêchez pas, m’ont-ils dit, nous sommes obligés de passer à l’action ». Vous voyez, la crise de juin pouvait déboucher sur la guerre civile. Et sur le plan du principe, qu’une fraction de l’armée vienne dire au Président du Faso d’enlever telle personne du gouvernement, ce n’est pas acceptable.

Que pensez-vous de la gestion actuelle des dossiers des victimes du putsch manqué et de l’insurrection populaire ?

Honnêtement, je suis vraiment affligé parce que nous avons fait la promesse aux ayants droit des familles des victimes que nous allions, dans l’urgence, faire quelque chose. Nous n’avons pas pu le faire. Ce que je peux dire, c’est que le traitement de cette affaire, dans toutes ses composantes, est de la plus grande nécessité et de la plus grande urgence. Je ne sais pas où l’on en est, mais ce que je peux dire, c’est qu’il faut faire en sorte qu’au moment où nous allons passer au premier anniversaire, le dossier des victimes du putsch et surtout celui des victimes de l’insurrection (ça fait déjà 2 ans bientôt), puisse trouver enfin une issue heureuse.

Que reste-t-il selon vous, des acquis de l’insurrection ?

L’insurrection a quand même été une leçon pour tous les pays et tous les peuples épris de paix. Puisque partout où je suis allé en mission, comme au Bénin, au Congo, au Niger, tout comme à Paris en France où je me baladais parfois dans les rues, vous ne pouvez pas vous imaginer le nombre de personnes venues à moi pour féliciter le Burkina Faso d’avoir donné cet exemple au monde entier. Cela veut dire que l’exemple du Burkina Faso, pour beaucoup d’autres pays qui veulent se libérer, est un exemple qui fera date, qui restera dans l’Histoire. Même au sommet de l’OIF en décembre 2014 à Dakar, le discours du président français, François Hollande, a été axé sur cela. Il a dit qu’il faut que le Burkina Faso, à partir de ce qui s’est passé, soit un exemple pour l’Afrique. Les acquis de l’insurrection sont déjà cela. Deuxième chose, c’est la conscience, la sédimentation d’une certaine conscience de la jeunesse burkinabè qui sait aujourd’hui que lorsqu’on appartient à un pays, à un peuple, on doit tout faire pour garder la liberté pour ce pays et pour ce peuple, quel qu’en soit le prix. Vous l’avez constaté l’année passée. Quand nous avons reçu, au mois d’août, beaucoup de jeunes venus des quatre coins de l’Afrique. Toutes les délégations n’ont pas manqué de souligner leur souhait de faire de Ouagadougou, la capitale de la jeunesse africaine avec possibilité de célébrer tous les ans, cette prise de conscience de la jeunesse. Il y en a certainement d’autres, mais je vois essentiellement ces deux acquis.

Que pensez-vous de la gestion des dossiers liés au putsch et à l’insurrection populaire qui sont toujours en cours ?

Je ne sais pas si c’est par déformation professionnelle, parce que j’ai fait aussi le droit. Mais je me suis toujours interdit de mettre le nez dans la gestion de cette affaire. Aucun juge ne peut dire que le président de la Transition l’a interpellé pour demander où on en est avec tel ou tel dossier, ou de faire ceci ou cela. Je me le suis toujours interdit. C’est pour dire que s’agissant de ces genres de dossiers, il vaut mieux pour celui qui incarne la Nation, se mettre à l’écart. C’est ma façon à moi d’être transparent, de respecter les décisions de la Justice et partant, de respecter le peuple burkinabè. En la matière, il faut laisser en toute discrétion, la gestion à ceux qui en ont la charge.

Quelles appréciations faites-vous sur l’opportunité du passage à la Vème République ?

J’ai été un ardent défenseur du passage à la Ve réplique pour autant que ce passage fût opéré sous la Transition. Parce que la Transition était une rupture qui est venue mettre fin à un système et a pris l’engagement de mettre en place un autre système. Avec cette rupture, la Transition pouvait envisager le passage à la Ve république. Ce que, faute de temps, nous n’avons malheureusement pas pu faire. Je me dis qu’aujourd’hui, ce n’est peut-être plus vraiment nécessaire de le faire, sauf si nous devions adopter un autre système de gouvernement à partir d’un changement de la Constitution. Je veux dire que si, par exemple, on voulait passer à un régime parlementaire, à ce moment-là, cela est possible.

Dans quelles conditions entrevoyez-vous la réconciliation nationale au Burkina Faso ?

La réconciliation est d’une impérieuse nécessité. Je dis partout où je passe, que nous devons travailler à la réconciliation nationale. Car voilà un pays qui a souffert du sectarisme, des injustices, un pays où des gens ont été spoliés, des assassinats ont été perpétrés. Vous avez même jusqu’à présent, des victimes dont on n’arrive pas à retrouver les sépultures. Donc, il faut absolument exorciser ce pays. Ce préalable est indispensable pour aller à la réconciliation. Durant la Transition, j’ai essayé de m’attaquer au problème. J’avais même déjà, à partir des cadres de concertation que j’avais mis en place pour m’aider à résoudre les problèmes, notamment en juin 2015, formé une petite cellule à laquelle j’avais demandé de voir de quelle façon on pouvait entreprendre cette réconciliation. L’équipe avait commencé à travailler, à prendre des contacts dans le cadre des dossiers Thomas Sankara, Norbert Zongo, etc. Malheureusement, nous n’avons pas pu faire un travail conséquent, faute de temps et de moyens. Mais n’oubliez pas que la Transition en a fait son problème. Puisque nous avons créé le Haut conseil de la réconciliation qui était présidé par l’archevêque de Bobo-Dioulasso, Mgr Paul Ouédraogo. C’était donc un dossier qui tenait à cœur à la Transition. La réconciliation suppose beaucoup de choses. Il faut examiner et évacuer des dossiers, réconcilier des gens, réparer, pardonner, etc. On fait confiance désormais au Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale (HCRUN) pour nous aider à parvenir à cette réconciliation nationale. C’est un impératif catégorique. Si le Burkina Faso n’arrive pas à aller à la réconciliation, j’ai bien peur que toutes les expériences politiques que nous allons faire ne puissent pas déboucher sur quelque chose de viable au profit du peuple burkinabè.

Vous êtes diplomate de carrière. Que pensez-vous de la diplomatie telle que menée par les autorités actuelles du pays ?

Sur ce plan, je peux dire que jusqu’à présent, je ne vois pas tellement du neuf. Je veux dire que par rapport à ce que nous faisions, je ne vois pas quelle chose a été inventée, qui puisse être considérée comme une rupture fondamentale. Mais je le comprends parfaitement, parce qu’il faut laisser le temps aux nouvelles autorités, de pouvoir cerner les choses parce que la diplomatie est un domaine extrêmement délicat. Il faut leur laisser le temps de s’organiser. Ce que je peux dire simplement, c’est que, pour l’instant, côté diplomatique, ça va. Mais il faut peut-être faire davantage. La nouvelle équipe a 5 ans pour cela. Nous, nous n’avions que 12 mois. De ce côté, sûrement, le gouvernement entrevoit déjà sa stratégie diplomatique pour les années à venir.

Vous avez suivi les brouilles diplomatiques entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Comment jugez-vous l’évolution actuelle des relations entre les deux pays ?

Quand je suis venu à la Transition, j’ai eu avec le président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, au moins quatre rencontres. En tout cas, au moins une rencontre chaque fois que nous avions une rencontre de la CEDEAO ou de l’UEMOA. Et toutes nos rencontres portaient sur la qualité des relations entre nos deux pays. Parce que nous sommes tous convaincus que la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, sont un seul et même pays, quoi que l’on dise. Nous sommes tellement imbriqués dans beaucoup de choses que si l’on veut vraiment en comprendre le sens, les deux Etats sont condamnés à vivre ensemble. Et chaque fois, j’ai répété au président Ouattara qu’en tous les cas, les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, ce n’est pas seulement une affaire de chefs d’Etat. C’est beaucoup plus que cela : une affaire de deux peuples. Donc, tout ce qu’il reste aux chefs d’Etat, c’est de faire en sorte que ce qui existe déjà, ces relations intimes entre les différentes populations, soient encadrées et qu’ils y apportent leur concours pour que les choses se passent très bien. Je suis content de voir que le nouveau pouvoir a développé davantage ces relations et là aussi, c’était d’une nécessité absolue. Ce que je souhaite simplement, c’est que tout ce qui a été fait et dit, le soit de façon sincère.

Que pensez-vous des débats actuels autour de la Conférence nationale des insurgés de la « Coalition Zèph 2015 », devenue Coalition des forces démocratiques pour un vrai changement ?

J’ai lu cela dans la presse. Je dis simplement qu’il est loisible à quiconque d’organiser quelque chose autour de l’insurrection. Ce n’est la propriété de personne, ce qui s’est passé en octobre 2014. Donc, si la Coalition des forces démocratiques pour un vrai changement veut prendre l’initiative d’une telle réunion, je pense que ce n’est pas mauvais. Tout ce qui n’est pas mauvais est un apport qualitatif. L’essentiel est que l’on n’oublie jamais l’insurrection au Burkina Faso, qu’elle soit un repère pour tous ceux qui disent défendre la cause du pays. Il faut qu’ils se disent qu’il y a un changement qui a été exprimé par le peuple et il faut agir dans ce sens. Quant à la paternité, c’est une vaine querelle. L’essentiel est que l’on n’oublie jamais l’insurrection.

Pourquoi n’avez-vous jamais accepté de loger à Kosyam ?

(Eclats de rire de Michel Kafando). Je vous dis tout de suite, ce n’est pas par superstition. Je suis simplement parti d’une question intérieure : en une année de pouvoir, est-ce que c’est la peine d’emménager à Kosyam ? Pour la même raison, je peux vous confier que je n’ai jamais occupé l’ancien bureau du président Blaise Compaoré. Je me suis trouvé un petit coin à Kosyam, une petite aile à Kosyam comme bureau, un autre endroit où je recevais mes visiteurs, en toute simplicité. Les événements sont souvent tatillons. Je m’étais dit que jamais je ne dormirais à Kosyam. Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Quand j’ai été arrêté, on m’a amené dans une des chambres de Kosyam. (Rires). C’est là-bas que l’on a emménagé mon lit. Je me suis dit, mais c’est grave… Pour quelqu’un qui a refusé d’emménager à Kosyam, voilà que l’on me contraint. J’ai dit au ministre René Bagoro qui était mon colocataire : « Monsieur le ministre, à vous l’honneur. Prenez le lit. Moi je me contenterai du divan ».

Quel appel avez-vous à lancer au peuple burkinabè et au pouvoir actuel ?

Au pouvoir actuel, je n’ai pas d’appel à lancer. Comme je le dis, je ne suis pas prétentieux. Mais au peuple burkinabè que j’ai servi en toute conscience, je dis ceci : il doit être fier de ce qu’il est. Et ne pas considérer la situation actuelle de pauvreté, comme une fatalité. Il doit être fier parce que beaucoup de gens à l’extérieur, sont à son écoute. C’est un peuple qui a toujours grandi dans la dignité, quels que soient les problèmes. Je demande aux uns et aux autres de rester dans cette même disposition, avec leurs qualités intrinsèques. Le Burkina est une terre qu’il faut beaucoup aimer. Donc le premier devoir du peuple, c’est de le défendre en cas de situation grave. De le chérir également et de faire en sorte que la jeunesse puisse recevoir beaucoup plus de considérations et d’appuis, de sa part. Voilà ce que je peux dire et naturellement, je souhaite ardemment que ce peuple qui a souffert, puisse avoir droit à la réconciliation. Que ses fils et filles se retrouvent, s’unissent, que l’amour domine sur la haine. C’est notre seul pays. Nous n’avons rien d’autre. Nous devons rester unis, quels que soient nos problèmes et nos divergences. Un seul dénominateur commun doit être notre phare : ce pays qui nous appartient. C’est nous qui en ferons ce que nous voulons qu’il soit.

Propos recueillis par Cheick Beldh’or SIGUE et Michel NANA

Source: Le Pays (via burkinatv.net)

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