Nicoletta Fagiolo, documentariste italienne : «Ouattara est dans une cause perdue» | eburnienews | Diaspora ivoirienne | Actualité Politique | Diaspora africaine en France Nicoletta Fagiolo, documentariste italienne : «Ouattara est dans une cause perdue»
Nicoletta Fagiolo, documentariste italienne : «Ouattara est dans une cause perdue»

Nicoletta Fagiolo, documentariste italienne : «Ouattara est dans une cause perdue»

Nicoletta Fagiolo est italienne et documentariste. Elle s’est spécialisée sur la crise ivoirienne et prépare un documentaire sur le président Laurent Gbagbo et la crise ivoirienne. Le Nouveau Courrier l’a rencontrée à Paris pour savoir davantage sur les raisons qui l’ont motivée à retracer la crise ivoirienne.

Qui est Nicoletta Fagiolo et comment lui est venue l’idée de travailler sur le sujet Laurent Gbagbo ?

J’ai fait des études d’histoire à « La Sapienza » Université de Rome et en particulier de l’histoire contemporaine. Ensuite je me suis spécialisée dans les Relations internationales et j ai travaillé pour l’UNHCR. J’ai démissionné 3 ans et demi après, à l’âge de 33 ans, de l’UNHCR au Pakistan, parce que j’ai découvert que l’agence pour laquelle je travaillais avait, en quelque sorte, aidé à déstabiliser, avec ses politiques inopportunes, l’Afghanistan. Mon chef à l’époque m’avait dit en aparté que j’avais raison de critiquer la manière de rapatrier les refugiées afghans, ce qui coûtait la vie à beaucoup d’être humains, mais que la politique avait décidé de cette façon. Car il faut savoir que le HCR (Haut commissariat des réfugiés) ne reçoit que 0,2% de ses fonds chaque année des Nations-Unies, le reste c’est à travers du «fundraising » auprès des pays, de l’argent réservé à une oeuvre bien précise ciblée par celui qui a financeé le projet. Absurde! Donc les fonctionnaires du HCR ne sont pas libres de proposer des politiques efficaces pour les Refugiés dont ils devaient être des spécialistes, mais juste suivre les consignes de ceux qui ont payé les programmes en question ? Cela ne laisse pas la possibilité de construire des stratégies intelligentes.

A l’époque j’avais juste pensé que je ne voulais pas devenir cynique comme mes collègues plus âgés. Dix ans plus tard je me trouve à faire un film sur un coup franco-onusien, pour reprendre le terme du politologue Michel Galy qui definit bien la nature de la crise ivoirienne. Je pense que j’avais eu une bonne intuition à l’époque du rôle des Nations-Unies dans l’arène internationale. D’ailleurs J’ai aussi commencé un reportage sur la RDC et la aussi, il y avait eu une crise terrible en 1996 dont le HCR, on sait aujourd’hui, était complice dans le massacre de 700.000 refugiées hutu rwandais. Le nationalisme africain, qui n’a pas perdu des siècles à se battre pour des conneries comme des bouts de terres, s’est consacré dès le début à des objectifs, selon moi, plus nobles, à savoir le multipartisme, le développement social, la justice, les droits de l’homme, la citoyenneté, les droits syndicaux et des coopératives.

Car la recherche du profit doit trouver une limite, et c’est une instance extérieure qui a la logique économique qui peut le faire. Dans les mots de Todorov, « l’ultralibéralisme est aussi un frère du totalitarisme. Son projet nous fait passer d’un extrême à l’autre, du « tout état » totalitaire au «tout individu » ultralibéral, d’un régime liberticide à un autre suicide social, si l’on peut dire. » Donc je regarde la Côte d’Ivoire et l’Afrique en général comme le continent qui nous donneront des réponses au XXI siècle. L’épanouissement personnel de l’ultralibéralisme n’est pas un model intéressant, et on n’y trouve pas un idéal commun. L’important pour l’Afrique est d’éviter les erreurs de l’occident, opter pour l’énergie solaire aux lieux du nucléaire ou pétrolier, la polyculture dans l’agroalimentaire au lieu que de la monoculture et les OGM, éviter la privatisation de tout les services social, etc.

Vous êtes sur un documentaire sur la crise ivoirienne dont vous avez déjà publié la 1ère partie, de quoi s’agit-il dans ce documentaire?

La 1ère partie du documentaire est relative aux élections de 2010. La 2ème partie va raconter la naissance du Front populaire ivoirien (FPI) jusqu’au gouvernement des professeurs de 2000-2003. Il y aura une 3ème et 4ème partie aussi. Ce documentaire, je le considère comme un « antitwitter », car je doute qu’on puisse comprendre quoi que ce soit sans écouter longtemps. Le documentariste Johan van der Keuken, avec Face Value, a fait 4 heures que sur des visages. Je pense que 4 à 5 heures sur la récente histoire ivoirienne, c’est rien. Je ne vois pas aussi beaucoup d’autres documentaires là-dessus, donc c’est aussi pour combler un vide.

J’aurais voulu faire une fiction ou une bande dessinée animée sur la vie de Laurent et Simon Gbagbo et la naissance du FPI. J’ai beaucoup cherché des fonds et de la production pour ça en France et Allemagne. J’ai même écrit à l’acteur Denzel Washington qui produit aussi des fictions magnifiques, tel que The Great Debaters ou Le Grand Débat, (et il avait interprété Steve Biko dans Cry Freedom et le boxer Rubin Hurricane Carter en The Hurricane, mais c’est toujours 50 ans après la mort des héros qu’on les transforme en des saints pour faire oublier que c’étais des rebelles, des rebelles dans le vrai sens du thème. En plus, je le voyais Denzel Washington dans le rôle d’un Gbagbo vers ces 50 ans.

Ne pensez-vous pas que vous défendez une cause perdue ?

Non, est-que défendre la lutte contre l’apartheid était une lutte perdue ? Demander qu’un Etat palestinien soit finalement crée aujourd’hui hui est une cause perdue ? Dans une vision historique qui a déjà perdu, c’est Alassane Ouattara et la communauté internationale qui sont dans une cause perdue. L’histoire rattrape toujours les faits et je ne veux surtout pas être du mauvais côté de l’histoire. Par exemple, je lis The cultivation of hatred, la culture dans le sens de l’adoption et l’entretien de la haine, sur l’époque victorienne. L’auteur, Peter Gay nous explique comment la bourgeoisie a cultivé la haine dans l’époque victorienne de l’Europe. Dans l’an 3.000, on aura des livres sur « La culture de la haine de Chirac à Hollande » ou « les Nations-Unies et la culture de la haine de 1945-2015 », si rien ne change.

Laurent Gbagbo a-t-il des chances de sortir de la CPI ? Que pensez-vous de la CPI et de son rôle dans le dossier ivoirien ?

Je crois que si c’est aussi l’Onu qui a emmené Gbagbo à La Haye ce n’est pas l’Onu qui va le sortir. La Cour pénale internationale (CPI) est une farce. Quand j’entends que le Hamas veut souscrire, je me rends compte qu’on parle de CPI sans vraiment jamais aller voir de près les proces en cours. C’est un « ennemi intime » de la démocratie, pour reprendre l’expression du linguiste bulgare Tvetan Todorov qui condamne tout ce qui apparaît comme démocrate, mais qui cache un messianisme politique. La CPI est juste un des alibis qui cache l’agression ultra néolibérale, il faut manifester pour la fermer.

Avez-vous déjà rencontré Laurent Gbagbo?

Non, j’avais demandé à la CPI si je pouvais faire une interview en Avril 2012 pour la période de 1970 à 2000 (et donc pas la période en analyse à la CPI). Mais ils m’ont répondu que les journalistes n’avaient pas le droit de rencontrer les suspects.

Vos détracteurs disent que vous vous couvrez avec ce titre de documentariste mais que vous travaillez plutôt pour les services occidentaux en vu de pénétrer les secrets de la résistance ivoirienne, que répondez-vous?

Je n’ai jamais entendu cette information, et elle me surprend. C’est trop facile d’accuser quelqu’un sans avoir des preuves. C’est une insulte car je crois que si on était une civilisation évoluée, on aurait aboli longtemps l’existence des services dans nos sociétés.

Il y a un autre prisonnier ivoirien à la CPI, le connaissez-vous ?

Oui, ce qui m’avait frappé de Charles Blé Goudé c’était quand il avait déclaré ne pas s’en prendre aux Français suite aux évènements de l’après-Bouaké en 2004. Vu l’enquête de Charles Onana sur les évènements, publié dans La rupture en 2013 qui relève le travail fait par les enquêteurs sud-africains qui ont confirmé qu’il n’y avait pas de tirs qui venaient de la foule d’Ivoiriens devant l’Hôtel Ivoire, mais que les tirs venaient tous du côté de l’Hôtel où les soldats français étaient stationnées, c’était très digne de sa part. Il y a quand même eu 57 morts et 2.000 blessés. J’ai appris qu’il y a également 500 handicapés à vie. J’ai fait une interview avec l’ambassadeur français de l’époque, Gildas de Lidec, sur ces évènements. Il m’a dit que la foule avançait avec les mains nues sur les ponts, vers la 43ème BIMA et que « si les soldats français n’avaient pas tiré ont aurait eu un Dien Bien Phu africain ». Si c’est l’interlocuteur diplomatique que Gbagbo et Blé Goudé avaient en ces jours chauds, on est vraiment dans le 21ème. No comment !

La CPI est un alibi pour l’agression de l’ultra-néolibéralisme. La seule façon de lutter contre ses instances internationaux est de relancer la tricontinental de l’époque de Ben Barka, créer des alliances internationale qui les dépasseraient.

A quand la sortie de votre documentaire ?

C’est une oeuvre qui se fait progressivement mais le gros est réservé à la fin de cette année. Disons à la libération de la Côte d’Ivoire.

Par Armand Iré

Source: Le Nouveau Courrier N°1102

About admin

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.