Noir, brésilien et footballeur : de la poudre de riz à la légende Pelé
La sélection brésilienne de 1958, à partir du haut à gauche : Djalma Santos, Zito, Bellini, Nilton Santos, Orlando, Gilmar, Garrincha, Didi, Pele, Vava and Mario Zagallo (MARY EVANS/SIPA)

Noir, brésilien et footballeur : de la poudre de riz à la légende Pelé

Avant 1958 et la victoire en Coupe du monde, le fait d’être noir ou métis a été considéré comme un handicap pour  prétendre à la Seleçao.

La Coupe du monde a suscité des reportages en France montrant un Brésil plus complexe que les stéréotypes avancés d’habitude. Dans un plateau de la semaine dernière, avant la cérémonie d’ouverture, le présentateur chevronné de “C dans l’air” s’est dit surpris d’avoir vu, dans un film tourné par Cantona, l’histoire bien connue au Brésil d’un joueur “de couleur” de Rio qui se sentait obligé de couvrir son visage de poudre de riz pour rentrer sur le terrain dans les années 1920.

Le Brésil en Europe est tellement associé au métissage, et les vertus de son équipe à son caractère “arc en ciel”, que ce fait peut paraître incongru. C’est oublier que la fin de l’esclavage dans ce pays, en 1888, fut associée à la politique du “blanchiment de la race” à travers la promotion de l’immigration massive d’Européens pour diminuer l’empreinte des “races inférieures”. Le “Discours sur l’inégalité des races humaines” d’Arthur de Gobineau ne faisait pas autorité en France et n’a été repris qu’en Allemagne pendant la montée du nazisme, comme le rappelle le préfacier du volume édité par la Pléiade.

Le football et la valorisation du métissage

Or, au Brésil, nombreuses sont les citations de “penseurs sociaux” de la fin du XIXe siècle utilisant cette référence comme digne du crédit des savants. La population était majoritairement noire et métisse, car les colonisateurs portugais avaient amené des contingents à dominante masculine depuis le XVIe ; la rareté des femmes blanches a impliqué une descendance des colonisateurs largement métisse. La hiérarchie sociale se lisait sur le physique de tout individu, homme ou femme. La littérature essayiste jusqu’au début du XXe a formellement repris l’idée des écrivains racistes européens de la “dégénérescence” d’une population dominée par des métis.

Sans aucun doute, ce sont des pratiques culturelles des années 1920-50, comme la littérature, le théâtre, les arts plastiques, la musique savante et populaire, y compris les sports comme le football, qui ont contribué à renverser le stigmate d’un peuple majoritairement métis et à présenter ce trait comme un atout pour affronter les défis de la modernisation du pays. Les explications des défaites et des victoires dans les Coupes du monde depuis 1930 occupent sans doute une place de choix pour vérifier comment la pratique du football, comme une affaire de professionnels, a permis la valorisation du métissage.

D’un sport d’aristocrates à une pratique populaire

Les héros emblématiques des Coupes du monde de 1958 et de 1962 – Garrincha et Pelé – n’ont pas fait partie de l’équipe initiale programmée pour la compétition en Suède ; ils ne sont rentrés sur le terrain que face à l’URSS, au troisième match, décisif pour la classification, après la pression des meilleurs joueurs, comme Nilton Santos et Didi, auprès du coach de l’époque (Feola). La mise à l’écart de ces joueurs faisait suite à une longue série de préjugés nourris par l’explication de défaites lors de coupes précédentes comme étant le fait de joueurs noirs et métis. Le succès du foot joyeux et efficace de ces stars consacrées à cette occasion a provoqué l’éloge de tout ce qui auparavant était montré du doigt comme preuve de l’incapacité de certaines populations d’exceller dans les compétitions promues par des “peuples civilisés”, notamment les postures corporelles et une certaine tendance à privilégier le caractère ludique du jeu.

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Nilton Santos, lors du match contre l’Espagne à la Coupe du monde 1962

L’histoire sociale de la pratique du foot au Brésil, et de son inscription sur la scène internationale, permet de comprendre comment les préjugés racistes furent soumis à l’épreuve des résultats des compétitions internationales et dénués de tout fondement, à mesure même que ce sport élargissait son public et ses pratiquants passionnés. La pratique initiale d’un sport importé par des élites aristocratiques a progressivement cédé la place à son appropriation par des groupes sociaux des classes populaires, menant au passage de l’amateurisme au professionnalisme. Si ce passage favorise un énorme accroissement de l’entrée et du succès des joueurs des classes populaires, et des Noirs et Métis en particulier, les croyances et les pratiques racistes ne disparaissent pas de l’univers de ce sport, prenant de nouvelles formes et se renforçant après des défaites comme celles survenues lors des Coupes du monde de 1950 et de 1954.

La figure de “l’ouvrier-joueur”

En effet, si le football accroît sa popularité en Grande-Bretagne avec la dispute de la Coupe d’Angleterre, et avec l’agrément d’un professionnalisme à l’intérieur des frontières nationales, l’internationalisation de cette pratique sportive suit à ses débuts un réseau de contacts provoqué de manière indirecte par les relations préalables et spontanées des élites, renforcées par la puissance des institutions anglaises à cette époque. On enregistre au Brésil des parties de foot jouées d’abord par des matelots anglais de passage, ou encore des jeux occasionnels entre les fonctionnaires d’entreprises anglaises comme celles qui implantaient des réseaux de chemins de fer.

Cependant, ce sont les parties jouées à la faveur d’un effort missionnaire de persuasion de la colonie locale d’Anglais, favorisé par l’adhésion des jeunes de l’élite brésilienne ayant suivi des études supérieures en Angleterre, qui vont constituer les bases de la fondation d’équipes permanentes au sein des clubs préexistants ou la création de nouveaux clubs dédiés au football. Charles Miller, par exemple, fils d’un Anglais et d’une Brésilienne, ancien étudiant à Southampton, est souvent décrit comme un des pionniers pour avoir apporté dans ses bagages de retour à Sao Paulo en 1894 deux ballons en cuir et un uniforme complet. Il a ainsi réussi à convaincre certains associés du club de cricket de l’aristocratique Sao Paulo Athletic Club à s’initier à ce sport.

Grâce à plusieurs initiatives de hauts fonctionnaires d’entreprises internationales ou à des étudiants de niveau supérieur rentrés d’Europe, plusieurs clubs très sélectifs ont fini par reproduire sur le terrain et sur la place réservée au public un entre soi des familles d’élite de Rio de Janeiro et de Sao Paulo. Outre le cricket, une partie de ces clubs d’élite pratiquait l’aviron. Le Fluminense Football Club, créé en 1902, quant à lui, premier club qui se consacrait exclusivement à ce sport, est devenu une référence des élites de Rio attirant à son stade un public élégant : les hommes se présentaient en complet, cravate et chapeau, les jeunes filles et les femmes en robes élégantes assorties de chapeaux à fleurs, comme cela se faisait au Jockey Club. L’appartenance au même monde social était marquée également par le fait que les joueurs fréquentaient les tribunes destinées au public pendant les intervalles et à la fin de la partie, pour y rencontrer leur famille ou leur cercle de relation.

A côté de ces clubs très sélectifs se sont développés également des clubs liés à des usines textiles ayant des cités ouvrières situées à la périphérie des villes, comme ce fut le cas du Bangu créé en 1904. Ces clubs étaient amenés à recruter des joueurs parmi les ouvriers et, avec le temps, le nombre de joueurs noirs et métis a augmenté. Dans ce cadre s’est développée la figure de “l’ouvrier-joueur” qui ouvrira la porte à des formes de professionnalisme déguisé. C’est une de ces compagnies textiles, l'”América Fabril”, qui a créé en 1908 le club qui a vu l’ascension du célèbre Garrincha,”la joie du peuple” au début des années de 1950 (Leite Lopes &Maresca, 1989).

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Garrincha, lors de la Coupe du monde 1966

La poudre de riz raillée

La montée du professionnalisme déguisé, simultanée à l’entrée plus nombreuse des Noirs et des Métis, a provoqué des violents débats et même la rupture de la Ligue qui organisait les championnats dans les métropoles, les clubs pionniers dénonçant la menace à l’amateurisme comme la “fin du jeu pour l’amour au maillot”. En 1923, le Vasco da Gama, qui se consacrait également à l’aviron, mais qui regroupait une nombreuse colonie d’immigrés portugais, a disputé pour la première fois le championnat de première division et est sorti champion. Son secret : l’engagement des meilleurs joueurs de banlieue, qu’ils soient Blancs, Noirs ou Mulâtres, où les athlètes demeuraient disponibles pour le football à plein temps. Contrairement aux clubs aristocratiques, le Vasco n’exhibait pas une équipe composée par des individus de la même couche sociale que ses associés.

La réaction des autres clubs ne s’est pas fait attendre : ils ont formé une autre ligue qui l’a exclu sous prétexte de ne pas avoir un stade autonome. Un test de scolarité des joueurs fut également mis en place obligeant les joueurs à signer leur nom à chaque match, et à remplir un “bulletin d’inscription”, une véritable mise à l’écart de la grande majorité d’illettrés de classe populaire. Dans une telle ambiance, on comprend mieux qu’un joueur mulâtre, spécialement invité pour jouer dans l’aristocratique Fluminense se soit senti obligé d’appliquer la poudre de riz sur ses joues, ce que les adversaires de ce club ont tourné en dérision scandant à chaque match “poudre de riz”, pour stigmatiser le premier club de Rio comme étant composé d’athlètes adeptes des soins corporels destinés aux femmes.

L’émancipation des Noirs par le sport

Mais si les signes de crise du football amateur brésilien deviennent chaque jour plus explicites, le coup de grâce semble venir des pressions internationales, y compris à travers les paradigmes exhibés par les équipes participant aux premières Coupes du monde. A cette occasion, le malaise d’un certain nombre de joueurs, qui se considéraient brimés par les obstacles posés par l’amateurisme, a conduit ceux-ci à accepter les offres pour jouer à l’étranger avec des contrats en bonne et due forme.

Après la Coupe de 1930 gagnée par l’Uruguay, en prévision de la prochaine compétition en Italie quatre ans après, Mussolini a apporté son soutien aux clubs italiens, qui pour se renforcer se sont lancés dans une vraie course aux joueurs sud-américains de souche italienne, notamment en Argentine, en Uruguay et au Brésil. Face à la menace de perte des meilleurs joueurs, le camp du professionnalisme a grandi. A noter qu’il y avait bien l’exportation de joueurs blancs vers l’Europe, mais les Noirs sont des exceptions, comme ce fut le cas de Fausto, valorisé par ses exploits pendant la Coupe de 1930. Le professionnalisme au Brésil finit par être un moyen pour mener à l’émancipation de Noirs par le sport, condition nécessaire pour la reconnaissance du football comme sport national.

Une telle entreprise n’implique pas seulement des financements, mais la construction d’une proximité, voire une identification, entre les joueurs et le public, unis dans le même projet d’émancipation sociale par le sport (Cf. Leite Lopes, 1994 ; Leite Lopes et Faguer, 1994). Cette identité entre les joueurs et le public a été expérimenté tout de suite après l’implantation du professionnalisme ; le fait que le Flamengo ait passé des contrats avec des joueurs noirs de forte notoriété comme Fausto, Domingos da Guia et Leônidas da Silva a contribué au fait que ce club, au demeurant voué à l’amateurisme, commence à devenir le plus populaire de la ville. Les années 30, en parallèle avec l’implantation des Coupes du Monde, sont marquées au Brésil par un processus de démocratisation des pratiquants du football, non seulement par rapport à la définition professionnelle des joueurs, entraîneurs et auxiliaires, comme dans l’incorporation d’un grand public des masses populaires.

“Conserver nous-mêmes l’hégémonie de ce sport”

Mais de telles avancées dans la démocratisation du sport n’ont pas liquidé avec les stéréotypes à l’égard des Noirs et des Métis. L’échec brésilien en finale au Maracana, contre l’équipe de l’Uruguay, en 1950, a déchaîné des accusations contre les athlètes noirs de la défense de l’équipe brésilienne, considérés comme boucs émissaires de la tragédie, notamment le gardien Barbosa et le défenseur Bigode. L’usage des prétendues “théories raciales” héritées de l’évolutionnisme du XIXème siècle autorisait certains dirigeants sportifs et journalistes à vouloir imputer aux joueurs noirs et métis une plus forte instabilité émotionnelle qui les rendaient inaptes aux matchs décisifs. Ainsi la meilleure équipe de toute la compétition, qui avait exhibé une grande habilité dans le maniement du ballon et un style d’exception, devant ses propres supporteurs installés dans le “plus grand stade du monde”, avait succombé par un score de 2 buts à 1, devant des adversaires inférieurs en technique mais plus déterminés à gagner et maîtres incontestés de leurs émotions.

En 1954, en Suisse, le Brésil fut éliminé par l’équipe hongroise par un score bien plus large (4-2) – et le match s’est clos par une bagarre généralisée. Le dirigeant suprême de toute la délégation, Joao Lyra Filho, publie ensuite un rapport attribuant à la composition raciale du peuple brésilien la responsabilité de ce double échec international. Il est dit notamment : “Il a manqué aux joueurs brésiliens ce qu’il manque en général au peuple du Brésil (…) L’état psycho-social de notre peuple n’est pas encore mûr et les athlètes issus du peuple ne peuvent pas improviser les conditions et les instruments susceptibles de les amener à la victoire devant les épreuves sportives qui exigent les plus grandes mobilisations de ressources et réserves organiques” ( apud Guedes, 1993). La conclusion pessimiste sur l’avenir des Brésiliens face au foot était sans nuance et sans appel : “Dans l’état où se trouve le peuple brésilien, seulement par casualité, ou à cause de raisons contingentes, nous pourrons être les champions du monde de football et conserver nous-mêmes l’hégémonie de ce sport”. Ce catastrophisme a eu au moins la vertu de mobiliser les compétences d’une “commission technique”, où un médecin spécialisé dans les sports a pu objectiver toute la préparation physique nécessaire pour que les joueurs en Suède puissent rivaliser avec les homologues européens. En 1958, la virtuosité de l’équipe nationale, surtout en finale et demi-finale, allait ébahir tous les passionnés de foot et faire oublier toutes les prophéties pessimistes basées sur des fondements racistes.

Pelé, 18 ans, appelé en renfort

Il est frappant de constater que les effets du rapport Lyra Filho se font sentir dans la composition de l’équipe brésilienne en début de la compétition, car le seul joueur noir était le milieu de terrain Didi, celui qui fut considéré par la presse européenne comme le meilleur joueur de la Coupe. D’autres comme Garrincha et Pelé furent mis de côté sous des prétextes variés : Garrincha fut considéré par le psychologue qui l’avait examiné comme débile mental, à la suite de son refus d’expliciter un sens imaginaire aux figures du texte de Rochard. Face à la menace de l’élimination devant l’URSS, les joueurs les plus expérimentés de l’équipe, principalement Nilton Santos et Didi, ont exigé la participation du génial ailier droit et du très jeune Pelé, qui n’avait pas complété ses 18 ans.

Désormais la qualité du foot pratiqué par l’équipe brésilienne a acquis un niveau jamais atteint précédemment, et les scores de 5 à 2 contre la France de Fontaine et Kopa, et face à la Suède, en finale, ont contribué à la perception inversée des attributs corporels en les transformant en marqueurs de l’excellence dans le football. Pelé fut certes le jeune prodige, fils d’un ancien joueur de foot qui a tout fait pour que son fils soit conscient des vertus des exercices physiques et de l’ascétisme pour affronter les pièges de la courte carrière des joueurs.

1958 et 1962, deux Coupes du monde pour taire les préjugés racistes

Garrincha est celui qui illustre le mieux ce renversement des stigmates corporels et sociaux en capital physique et sportif. Né et élevé dans une usine textile située à 100 km de Rio, où il a continuer à habiter après son succès international (en 1962, il y résidait encore) , Garrincha incarne l’habitus des ouvriers qui prennent plaisir aux activités marginales de la cité ouvrière , comme la chasse, la pêche, l’existence comme “ouvrier-joueur” de l’entreprise qui contribue à la notoriété de la firme, en dribblant la routine du travail et opérant le transfert de ce plaisir hédoniste au contexte du football professionnel. Avec ses jambes tordues et affichant un détachement de tout ce qui se rapporte à l’aspect proprement professionnel de sa carrière, ce qui contribue à l’éloigner de l’anxiété et de la nervosité qui constituent le lot des matchs décisifs, le métis Garrincha, porteur des marques visibles des classes populaires brésiliennes , est un cas exemplaire de la transformation des handicaps en atouts, exhibant un style de jeu inusité et déconcertant, avec son dribble par l’aile droite mille fois répété, mille fois fatal pour les défenses adversaires (cf. Leite Lopes & Maresca, 1989).

La victoire de 1958, confirmée par le succès au Chili en 1962, a jeté aux oubliettes tous les énoncés affirmant l’incapacité “naturelle” des joueurs noirs et métis dans les compétitions internationales de haut niveau. La reconstitution de la participation de l’équipe brésilienne dans les Coupes du monde permet de mesurer comment les dribbles sur le terrain ont eu une portée décisive face aux représentations sur le corps des nationaux et les signes de l’excellence censés y être à l’oeuvre.

José Sérgio Leite Lopes et Afrânio Garcia Jr.

Source: nouvelobs.com

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