Ohouochi Clotilde Yapi (ancienne ministre du président Laurent Gbagbo, en exil) : « Le divorce au FPI est plus idéologique »

Ohouochi Clotilde Yapi (ancienne ministre du président Laurent Gbagbo, en exil) : « Le divorce au FPI est plus idéologique »

Le Journal de la Résistance: Madame la ministre, il y a quelque temps en Côte d’Ivoire, l’image d’un bébé prématuré dans un carton en guise de couveuse, a fait le tour des réseaux sociaux. En tant que chargée de l’AMU (Assurance Maladie Universelle), projet du président Laurent Gbagbo, votre sentiment. Un regret ?

Ohouochi Clotilde Yapi : L’AMU est née de la vision et du rêve d’un homme: Laurent Gbagbo. C’est un pan important de son projet de société, du contrat social qu’il a passé avec les ivoiriens depuis ses années d’opposition qu’il a traduit dans son programme de gouvernement. En matière de financement de la santé, l’Initiative de Bamako instaurée en 1987 puis renforcée en 1994 par l’OMS et l’Unicef, consacrait le paiement direct des soins de santé par les populations. Cette initiative prise dans le contexte des Plans d’Ajustements Structurels et dans un contexte de grande paupérisation excluait les populations, notamment, celles des milieux rural et péri-urbain des structures de santé.

A son arrivée au pouvoir en 2000, le gouvernement de la Deuxième République, sous la houlette du Président Gbagbo, va entreprendre la mise en œuvre du projet de l’AMU, pour offrir à la population une meilleure accessibilité financière à des soins de santé de qualité. Mais à cette période, la Communauté Internationale, disons la France, était frileuse, voire hostile à l’instauration de systèmes d’assurance maladie obligatoire en Afrique. Le projet de l’AMU va donc évoluer dans un environnement international réfractaire. Mais également, dans un contexte ivoirien miné par une crise militaro-politique sans précédent. Aujourd’hui, le temps donne raison à Laurent Gbagbo: l’assurance maladie est à l’ordre du jour en Afrique.

LJDLR : Monsieur Ouattara à sa prise de pouvoir, avait aussi annoncé une assurance maladie dans son programme de gouvernement. Qu’en dites-vous ?

OCY : Il l’a annoncé et il tente de mettre en place sa CMU (ndlr, Couverture Maladie Universelle) depuis sa prise de pouvoir, sans succès. Dans la continuité des conclusions du G20 de Cannes en novembre 2011, l’Assemblée Générale des Nations Unies a adopté, le 12 novembre 2012, à l’initiative de la France, une résolution en faveur de la Couverture Sanitaire Universelle (CSU) dans les pays du Sud. Depuis ce “feu vert” de la communauté internationale, tous les pays africains, francophones notamment, tentent, avec beaucoup de difficultés, de mettre en place des systèmes d’assurance maladie. J’ai organisé en octobre 2016, avec l’appui du CHU Grenoble Alpes , la Ville de Grenoble , des experts africains et Français, un colloque international sur les systèmes de financement de la santé en Afrique francophone. A cette rencontre, il a été question de jeter un regard analytique sur les stratégies de mise en œuvre des projets d’Assurance maladie sur le continent et de proposer des pistes de solutions. Le constat est amer. Aucun des pays n’a vraiment réussi à faire véritablement démarrer la CMU.

LJDLR : Pourquoi selon vous le gouvernement Ouattara reste sourd et muet face aux cris de détresse des ivoiriens sur les questions sanitaires, sociales, voire sécuritaires ?

OCY : Pour les questions sécuritaires, je ne sais quoi répondre. Mais pour la question de la CMU ou AMU, je crois que les Etats africains sont en train de rater le virage par manque de vision et de stratégie d’approche. Selon l’Ong OXFAM, les Etats africains courent droit dans le mur s’ils mettent en place une CMU qui exclut les pauvres. Les principes de bases de la CMU de Ouattara diffèrent totalement de notre AMU. Par exemple, le montant unique de 1000 FCFA proposé par la CMU contrevient gravement au principe d’équité, base fondamentale de toute assurance à caractère social. En effet, qu’est-ce qui justifie le fait que le pauvre paye 1000 FCFA au même titre que le riche? En termes d’équité, les dispositions de la loi sur l’AMU prévoyaient une contribution des populations, proportionnellement à leurs revenus et à leur capacité contributive.

Les cotisations des affiliés AMU étaient assises sur le revenu ou fixées sur la base d’un forfait si l’adhérent n’a aucune source de revenu ou des revenus difficilement estimables. L’équité dans la distribution des soins. La loi sur l’AMU précisait que tous les prestataires de soins, aussi bien publics que privés, sont conventionnés dans le système. De sorte que riches et pauvres peuvent se soigner aussi bien dans le public que dans le privé. La gratuité des soins au premier niveau de la pyramide sanitaire. Les soins de santé primaires constituent le soubassement du système de santé. Ce sont les structures de base ou de premier accès à la population, infirmeries, maternités, centres de santé. Ils représentent environ 93% de l’offre de soins. A ce niveau, l’AMU prévoyait la distribution gratuite des soins pour la population. L’approche participative et citoyenne.

Compte tenu du caractère innovant et complexe de l’AMU, l’approche participative et consensuelle a été adoptée comme stratégie de mise en œuvre. Une place de choix a été accordée à l’expertise locale. Sur les deux sites d’expérimentation, Bondoukou et Soubré, des Comités Locaux AMU regroupant les acteurs de terrain et les leaders d’opinion ont été mis en place pour porter le projet à la base et recueillir les avis et suggestions des populations. Le dialogue social et la concertation permanente ont été érigés en règle de gestion du projet, postulant qu’il n’y a pas de solutions durables dans une telle entreprise sans compromis successifs.

LJDLR: N’est-ce pas cette incapacité des chefs d’État comme Ouattara, à répondre aux attentes de leurs populations qui occasionne ces morts dans la méditerranée et plus récemment la vente des noirs en Libye?

OCY : L’Afrique peut réussir, là où les autres l’ont pu. Elle possède d’immenses potentialités, tant au plan humain qu’en ressources naturelles. Des atouts inestimables pour amorcer son décollage économique et sortir, enfin, du fameux Bottom Billion, le milliard du bas dont parle l’économiste américain Paul Collier. Mais, tant que les secteurs principaux de l’économie seront accaparés par des intérêts prédateurs exogènes et une coterie de dirigeants véreux, la question du développement, en Afrique, sera une dangereuse illusion et les enfants du continent iront mourir sur les rivages abrupts de l’Eldorado européen ou vendus comme esclaves en Libye.

LJDLR : Vous avez été nommée référent Afrique au Parti Socialiste français. Pouvez-vous nous expliquer le mutisme du PS devant le spectacle qu’offre la CPI et la détention du président Laurent Gbagbo?

OCY : Je remarque que les partis politiques français, à quelques exceptions près, qu’ils soient au pouvoir ou à l’opposition, ont tous une position commune, inflexible et intransigeante en ce qui concerne les questions des intérêts, du rayonnement et de la puissance de la France dans le monde et tout particulièrement en Afrique. Tous les leaders politiques français qui, à la veille des élections présidentielles, se présentaient en chantres de la rupture d’avec la politique néocoloniale sont où aujourd’hui? C’était purement une opération de séduction pour naïfs. Moi, j’opte désormais pour un militantisme citoyen, non partisan basé sur le nécessaire changement de paradigme dans les relations entre la France et ses anciennes colonies.

LJDLR : La position du PS français a-t-elle un impact sur le retour du FPI à l’International Socialiste ? Sinon, pourquoi le FPI ne l’a pas encore réintégré ?

OCY : Il faut connaître l’histoire du FPI et l’Internationale Socialiste. Le FPI a obtenu dans les années 90 un poste d’observateur, puis de membre à part entière, jusqu’à occuper un poste de vice-présidence. Mais contrairement à ce que pense l’opinion générale, ce n’est pas le PS français qui a parrainé l’entrée du FPI à l’Internationale Socialiste. Mais, plutôt le PS belge. Aujourd’hui, le parti se bat pour revenir dans cette grande famille de la Gauche démocratique qui regroupe plus de 200 partis et organisations politiques du monde. Il n’y a pas que le PS français, même si son influence peut sembler prépondérante.

LJDLR : Dans votre dernier ouvrage, vous faites intervenir votre petite fille de 6 ans. Quel avenir selon vous pour ces enfants ivoiriens traumatisés qui n’ont bénéficié d’aucune prise en charge psychologique après 2011? N’avez-vous pas peur pour ces enfants adultes de demain en Côte d’Ivoire ?

OCY : Le titre de l’ouvrage est: «On ira jusqu’au bout». Ma petite-fille qui avait 6 ans à l’époque de la crise post-électorale, a illustré les scènes qu’elle a vécu par un dessin très poignant d’hélicoptère tirant sur des petites filles, du sang, des maisons en feu, des soldats armes au poing…On entend souvent que les Africains sont résilients. Ce n’est pas toujours exact. Tous ces enfants et adultes qui ont vécu des scènes d’horreur auraient dû bénéficier d’un suivi psychologique. La réconciliation n’est pas qu’une quête politique. Elle doit prendre également en compte tous les paramètres y contribuant.

LJDLR : De quoi est fait le quotidien d’un ancien ministre en exil? Avez-vous réussi à vous intégrer?

OCY : (Rires) J’écris des ouvrages. J’en ai deux, et un en chantier. Je fais des conférences et organise des colloques à travers l’Europe. Les thèmes portent sur l’AMU et le nécessaire changement des relations Afrique-Europe. Je suis également invitée par des organisations internationales. Au mois de juin dernier, j’ai été invitée par De Linke Partei, en marge du G20 à Hambourg en Allemagne, à présenter une version autre que la version officielle des relations entre l’Europe et les pays africains.

LJDLR : En 2016, parlant de la crise au FPI, vous avez déclaré que le divorce avec Affi N’Guessan est consommé. Votre position a-t-elle évolué maintenant qu’il est de plus en plus question de réconciliation par le camp Affi?

OCY : A l’analyse, de mon point de vue, le divorce au niveau du FPI est plus idéologique, plus politique que des questions de personnes. Le principe de base qui a gouverné la création du FPI porte sur le combat de la souveraineté, des libertés individuelles et collectives. Les pères fondateurs en ont fait leur cheval de bataille. Laurent Gbagbo à La Haye est toujours dans cette dynamique du combat. Lorsqu’on s’écarte de cette voie pour emprunter des raccourcis, on s’exclut soi-même du groupe. C’est ce que j’ai répondu à Jean Bonin, l’émissaire d’Affi qui m’a récemment contactée au téléphone. Pour la réconciliation au FPI, qui suis-je pour m’y opposer?

LJDLR : Vous organisez un contre-sommet de l’Union Africaine, pour quel objectif ?

OCY : En termes de contre-sommet, l’association «Côte d’Ivoire, Rechercher et Dire la Vérité» dont j’assure la vice-présidence, ambitionne de jeter un regard critique sur la grand-messe qui sera dite à Ouagadougou et surtout à Abidjan et qui ne changera certainement pas grand-chose dans les relations entre l’Europe, notamment la France et les pays africains.

LJDLR : 6 ans après la prise de pouvoir de Ouattara, les militants et sympathisants du FPI sont encore par centaines en prison, torturés, séquestrés, en masse persécutés et licenciés, par milliers en exil. Quel message pour ces ivoiriens?

OCY : Nous leur disons que nous qui sommes en exil en Europe continuons de mener le combat pour leur libération. Certes la tâche est ardue, mais quelques signaux positifs nous exhortent à l’espoir.

Interview réalisée par,

Benson Sérikpa & Carole A. Sérikpa

Source: Le Journal De La Résistance

One comment

  1. Quand vous lisez cette honorable femme de haut niveau intellectuel,Mme La Ministre Clotilde Ohouochi,vite,vous réalisez qu’elle n’a rien en commun avec l’académicienne nouchi Kandia Camara Kamissoko. C’est simplement dire que SEM Gbagbo s’était entouré d’intellectuels de haut rang,non pas comme Dramane Allassane qui compte des suiveurs médiocres comme lui!La différence est trop forte.Résultat du match: forfait du camp rebelles imposteurs!

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