Olivier Feiertag: A la base du «pacte colonial», il y a le franc CFA

Olivier Feiertag: A la base du «pacte colonial», il y a le franc CFA

Le franc CFA a 70 ans… La monnaie, qui est utilisée dans quatorze Etats d’Afrique, est officiellement née le 26 décembre 1945, sous le nom de « franc des colonies françaises d’Afrique ». Depuis plusieurs jours, RFI vous parle de la façon dont cette monnaie est perçue par ceux qui l’utilisent, ceux qui voudraient l’utiliser, ou souhaiteraient en sortir. Aujourd’hui, nous vous proposons d’ouvrir une page d’histoire. D’où vient le franc CFA, qu’a-t-il remplacé et quel était l’objectif de ceux qui l’ont mis en place ? Pour en parler, notre invité est l’historien Olivier Feiertag. Il répond aux questions de Laura Martel.

RFI : Quelles monnaies sont utilisées au 19e siècle et au début du 20e siècle dans l’empire colonial français ?

Olivier Feiertag : L’empire colonial français, c’est une mosaïque monétaire. Vous avez des monnaies qui proviennent naturellement de la métropole parce que les colons l’apportent avec elle. Mais l’ouverture sur d’autres monnaies nationales est forte, la monnaie espagnole joue un rôle important, par exemple en transitant par le Maghreb. Vous avez des monnaies indigènes, comme le cauri par exemple, qui reste extrêmement répandu. Le troc reste le moyen de règlement le plus universel. La monétarisation des économies coloniales est encore extrêmement faible. On estime à deux à trois pourcent de la population, les agents économiques qui véritablement utilisent de la monnaie à la veille de la Première Guerre mondiale.

Qui est chargé de l’émission de ces monnaies ?

Jusqu’à la création des banques d’émission coloniale, personne n’est responsable de la monnaie. On a un système, on dirait en anglais de free banking, où la monnaie, naturellement, vient remplir ce besoin d’échange. A la moitié du 19e siècle, on voit apparaître des banques d’émission coloniales, qui sont privées. Ce sont des banques qui émettent des billets de banque, mais qui ont pour fonction principale de financer le commerce international. Elles sont  juges et parties, c’est-à-dire qu’elles émettent très souvent de la monnaie pour leurs plus gros clients. Le franc va devenir progressivement la monnaie de référence.

Comment s’opère ce changement vers le franc ?

La règle c’est la parité : un franc colonial équivaut à un franc or. C’est important parce que c’est la base de ce qu’on pourrait appeler le pacte colonial, c’est-à-dire que cette parité permet avant tout l’exportation des colonies vers la métropole en ce qui concerne les produits primaires et permet en retour les importations de produits manufacturés. Les francs coloniaux, parce qu’il y en a plusieurs, sont le mécanisme de base de l’économie de traite et du pacte colonial.

Est-ce qu’il y a une ambition d’imposer la souveraineté française à travers la monnaie ?

Vous avez raison. Progressivement avec les rivalités entre impérialistes, la monnaie devient un enjeu de souveraineté. On voit très nettement les gouvernements, français et britannique, prendre de plus en plus un droit de regard sur les banques d’émission coloniales. Cette prise de contrôle par les pouvoirs publics caractérise vraiment l’entre-deux-guerres, les années 20-30. On voit très nettement dans les conseils d’administration de ces banques, des représentants de l’Etat prendre de plus en plus d’importance. De ce point de vue, la Grande Guerre a été un tournant décisif.

Mais pourquoi parle-t-on de franc des colonies, par exemple le franc marocain, et pas de franc tout court ?

Ces monnaies sont émises par des instituts d’émissions locaux : la Banque de l’Algérie en 1848, la Banque d’Etat du Maroc, créée en 1906. En fait, ces monnaies sont privatisées. Donc, on ne peut pas l’assimiler au franc de la métropole qui lui reste l’expression d’une souveraineté nationale. Ces monnaies sont la parité, c’est leur rôle principal : permettre le règlement du commerce extérieur entre les colonies et la métropole au premier chef, bien sûr, d’où la parité avec le franc français, mais dans un système marqué par l’étalon or, avec toutes les monnaies du monde. On a une forme d’intégration économique mondiale rendue possible par ce système de monnaie coloniale.

Finalement la « zone franc » existe quasiment de facto avant 1939 ?

Elle existe de facto mais elle est ouverte du fait de cette multiplicité des monnaies. Mais la Seconde Guerre mondiale fracture le monde en plusieurs blocs politiques, mais des blocs économiques et monétaires aussi parce qu’on sait que dans la guerre totale, les deux ont parties liées. En 1939, au moment de la guerre, c’est le contrôle d’échange, c’est-à-dire que désormais cette libre circulation entre les colonies et le reste du monde va être tout d’un coup être soumise à un contrôle administratif. On ne pourra plus utiliser les monnaies qu’on voudra. Il faudra en passer par le franc français. C’est seulement à ce moment, en fait en 1939, que prend forme formellement et légalement la zone franc.

Comment s’organise la monnaie dans les colonies à ce moment-là ? Est-ce qu’elle dépend de Vichy ou de la France libre ?

L’Afrique de l’Ouest reste fidèle à Vichy. En revanche, en Afrique centrale équatoriale qui correspond à une des bases des Forces françaises libres, paradoxalement le système monétaire va se trouver rattaché à la zone sterling. Un des paradoxes de la Seconde Guerre mondiale, c’est qu’elle va contribuer, du fait de l’affaiblissement de la métropole largement et de sa défaite en juin 1940, à renverser le pacte colonial. Le déficit commercial qui marquait très largement les colonies auparavant va se transformer en surplus. Les colonies vont pouvoir même s’industrialiser, c’est très net au Sénégal, en Afrique du Nord. On va avoir dans cette première phase de la zone franc un phénomène de développement économique lié naturellement au contexte de la guerre.

Finalement ,c’est au sortir de la guerre que naît le franc CFA ?

La création du franc CFA en décembre 1945 est inséparable du grand projet né à Bretton Woods en juillet 1944, un projet de système monétaire international dans lequel les états réussiraient à contrôler les effets déstabilisants des capitaux qui circulent. C’est vu à la fois comme un élément de stabilité des échanges et puis aussi comme un outil de développement économique. C’est une forme de domestication de la monnaie. Je crois que de ce point de vue, l’histoire du franc CFA se poursuit très vite dans les années 1950, les années tournées vers le rêve, en tout cas vers le projet d’un développement combiné de la métropole et de l’empire, avec une tentative pour formaliser cette mise au service de l’économie dans un projet de développement mixte en quelque sorte.

Alors que les premières velléités d’indépendance apparaissent, y a-t-il aussi une volonté de raccrocher l’économie à la France par la monnaie ?

Vous avez tout à fait raison. Cette réalité d’une colonisation continuée par la monnaie par-delà la décolonisation politique, dure tout au long des années 1960. Quand on voit par exemple les archives laissées par Jacques Foccart [secrétaire général pour les Affaires africaines et malgaches de l’Elysée de 1960 à 1974]. On voit très bien que, jusqu’au tournant des années 1970, jusqu’au tournant de la décolonisation monétaire véritablement, le franc CFA reste la continuation du pacte colonial par d’autres moyens.

Par Laura Martel

Source: RFI

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