On a interviewé un survivant au virus Ebola

On a interviewé un survivant au virus Ebola

Ebola est un virus insidieux. Si ses premiers symptômes sont bénins et ne vont pas plus loin qu’une simple migraine et une gorge irritée, ils font rapidement place à une fièvre aiguë accompagnée de saignements oculaires et rectaux, puis les organes vitaux se liquéfient, entrainant avec eux la mort du malade. C’est ce qui se passe en ce moment dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest tels que la Guinée, le Liberia, la Sierra Leone ou le Nigeria. Le total des victimes s’élève, selon OMS, à 1 013 depuis mars dernier, ce qui fait de cette épidémie la plus grave crise depuis la découverte du virus en 1976. L’OMS estime que plus de 1 800 persones en sont atteintes en Afrique de l’Ouest en ce moment même.

On a retrouvé un survivant à ce virus dont le taux de mortalité est d’environ 90%. Après avoir contacté plusieurs ONG, on a pu poser nos questions à Saa Sabas, un ancien infirmier qui vit à Gueckedou, une ville du sud de la Guinée. Il nous a raconté comment il avait contracté le virus au travail et frôlé la mort. Il a survécu mais doit aujourd’hui faire face à la suspicion de toute sa communauté, qui craint une contagion.

VICE : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous ?

Saa Sabas : OK, commençons par le début. Je suis né en 1962 à Bouaké, une petite ville de Côte d’Ivoire. Mon père était infirmier au sein de l’armée française, c’est lui qui m’a enseigné mes premières notions de médecine. Par la suite, j’ai travaillé à la pharmacie de l’hôpital Gueckedou en tant qu’aide-soignant.

Et c’est là que vous êtes tombé malade ?

Oui, j’ai été contaminé là-bas. Je m’occupais d’un patient qui était un infirmier à la retraite. Je suis resté auprès de lui assez longtemps. Il faisait partie des premiers contaminés – je l’ai lavé, nourri et lui ai tenu la main.

C’est lui qui vous a transmis le virus Ebola ?

Oui. J’ai commencé à avoir des accès de fièvre. D’habitude, quand je suis malade, je prends juste du paracétamol et ça passe, mais là c’était grave. Je me souvenais de ce que les docteurs m’avaient dit sur Ebola et ses premiers symptômes, c’est pourquoi j’ai foncé à l’hôpital. Les médecins m’ont mis en observation pour une durée de 21 jours et ils ont fait quelques tests. Le lendemain, ils m’ont annoncé que j’étais contaminé par le virus Ebola et ils m’ont mis sous traitement.

Quels étaient vos symptômes ?

J’avais une fièvre de 39,6 degrés. Elle a duré deux jours, puis j’ai eu la diarrhée et la dysenterie. J’ai ensuite eu le hoquet pendant 4 jours. Là, j’étais vraiment inquiet.

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Un patient atteint du virus Ebola sous traitement. Image via Simusa.org

Quel a été le pire dans tout ça ?

Le plus éprouvant, c’était ce hoquet. Je me souviens aussi que ma gorge était tellement irritée que je ne pouvais rien avaler. La fièvre et la diarrhée, j’en avais déjà eu avant. Tout cela m’a bien sûr affaibli mais le pire, c’était le hoquet. J’avais entendu dire que beaucoup de gens décèdent à ce stade de la maladie.

Combien de jours les symptômes ont-ils duré ?

Deux jours de fièvre, quatre jours de diarrhée, trois jours de dysenterie, quatre jours de hoquet, ça fait 13 jours au total. Mais j’ai été très bien soigné et nourri. Je suis resté en observation un moment avant d’aller mieux.

Que s’est-il passé lorsque votre état s’est amélioré ?

Quand ils m’ont laissé partir, ils m’ont donné des vêtements et des employés de Médecins sans frontières m’ont reconduit chez moi. Au moment où je suis sorti de la voiture, ils m’ont tenu la main pour prouver à tout le monde que je n’étais plus contagieux. Ils m’ont donné un certificat qui attestait que j’étais « complètement rétabli » pour que je ne sois pas considéré comme un pestiféré. Mes amis sont venus me rendre visite et ils ont eu le courage de me serrer la main à leur tour. Certains m’appellent « le rescapé » ou « le revenant ».

Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur la stigmatisation dont sont victimes les rescapés d’Ebola ?

Ma famille en a souffert lorsque j’étais hospitalisé. C’est la peur d’être contaminé qui conduit à la stigmatisation et quand j’ai pris conscience de ça, j’ai retrouvé confiance en moi. Je vais vous donner un exemple concret : je fais maintenant de la prévention contre le virus aux côtés d’Européens et d’Américains. Pour moi, aller de village en village avec la Croix-Rouge est essentiel et permet de lutter contre cette discrimination. J’en suis le meilleur exemple. Je dis aux gens : « Regardez, vous croyez vraiment que ces gens venus des quatre coins du monde travailleraient avec moi si j’étais contagieux ? », ce à quoi les habitants répondent : « OK, mais on est quand même inquiets ». La stigmatisation des anciens malades a tendance à décroître.

Quel message voulez-vous diffuser grâce à votre travail ?

Nous incitons les gens à briser la chaîne de transmission. Si quelqu’un ressent les symptômes, il faut qu’il aille à l’hôpital sans perdre de temps parce que vous avez plus de 50% de chance de survivre si vous êtes pris en charge tout de suite. Et en ce qui concerne les médias, il faut qu’ils continuent à parler de nous. Votre rôle, c’est d’encourager la recherche pour trouver un vaccin efficace.

En quoi le virus a-t-il changé votre vie ?

Ça m’a beaucoup apporté. Je fais de la prévention, je vais à la rencontre des gens dans les villages et j’essaie de leur faire prendre conscience du risque. Si un Guinéen désire obtenir des informations, il n’a qu’à me contacter. Tout ça a changé ma vie, on peut dire que ça a été un mal pour un bien.

Par Julian Morgans

Source: vice.com

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