Pour la souveraineté des ex-colonies françaises: La révoltes des peuples noirs a sonné! (Par Michel Galy)

Géo-politologue, spécialiste des conflits en Afrique occidentale, le Professeur Michel Galy a débuté comme anthropologue. Après des terrains d’investigation en Amérique latine (Mexique) et en Afrique du Nord (Maroc), il a effectué un séjour de sept ans en Côte d’Ivoire. Il suit les conflits africains depuis le début des années 1990, année de la mort programmée des partis uniques, principalement dans les ex-colonies françaises.

Après avoir enseigné à l’Université de Toulouse et à l’EhESS, il a donné des cours de Relations Internationales à Sant-Cyr et à l’IEP de Paris. Michel Galy est professeur de géopolitique à l’école internationale et des Relations internationales (ILERI) et chercheur au Centre d’Etudes sur les Conflits (Paris)Il est membre du Comité de Rédaction de la revue Cultures et Conflits. Dans le texte qui suit, il donne une clé de lecture des évènements politiques en cours dans les ex-colonies françaises d’Afriques centrale et occidentale.

«On a raison de se révolter !», affirmait Sartre dans un livre célèbre. Contre la sujétion. Contre la dictature et ses violences. Et, oui, contre les élections truquées ! Une certaine confusion s’installe dans les esprits au Sud du Sahara, y compris dans le camp progressiste et la mouvance panafricaine. Bien des citoyens en peine, il y a peu, de situer le Gabon sur la carte, prennent feu ou flamme pour un des deux prétendants. En raison du passé, de l’origine semi-chinoise de l’un (avec d’ignobles relents racistes qui en font un «presque Blanc» contre un Bongo «authentique» africain!), de la rupture supposée de l’autre. Les noms d’oiseaux volent, les procès d’intention font florès, en fonction d’enjeux nationaux à mille lieues du pauvre Gabon. Les intoxications et la contre-information foisonnent, à l’instar du travail mercenaire de deux informaticiens ivoiriens visiblement dépassés par les enjeuxpolitiques de leur mission-invités de fait par le régime.

Haro sur la françafrique

Alors, tout en étant à la fois contre toute continuité françafricaine et surtout contre toute intervention militaire de l’ancienne (et actuelle?) puissance coloniale, peut on y voir plus clair ? Peut on dépasser les enjeux nationaux, et comment? Il faut bien-sûr se départdes projections, qui paraissent d’ailleurs bien incongrues aux observateurs gabonais et d’ailleurs (je reviens du Togo où l’opposition à la dictature Eyadema est étonnée, comme ailleurs, par certaines positions ivoiriennes). Ayons le courage de le dire, au risque d’être impopulaire pour les amateurs de simplification outrancière : non, Jean Ping, n’est pas Ouattara, ni Ali Bongo un double exotique de Laurent Gbagbo…ni l’inverse ! Pour comprendre la situation «de l’intérieur», un bref rappel historique s’impose.

Et un éclairage politique sur les enjeux gabonais, ainsi que sur les conséquences en termes d’enjeux internationaux. Car la politique, c’est aussi tenter des scénarios, prévoir plusieurs coups en avance, nuancer l’analyse pour mieux jouer à coup sûr. Ali Bongo n’est que le produit d’une dynastie, d’une famille qui s’est établie en fief de la Françafrique par la violence et dans le sang. L’histoire du Gabon n’est que celle des élections truquées, de la prédation sans limite de la gabegie et de la corruption – et des révoltes réprimées dans le sang – avec l’aide des forces françaises.

Par ailleurs, tout le monde sait que Jean Ping fait partie lui aussi de la «Famille» et représente en quelque sorte un clan rivalMais la différence est qu’il a l’opposition orpheline d’André Mba Obame, vrai vainqueur des élections de 2009, derrière lui, et au-delà des appareils de parti, la majorité du peuple. En tout cas, si l’on considère les quelque 60% des voix qui se sont portées sur lui, une large majorité des Gabonais était décidée à en finir avec la dynastie Bongo.

Une fois corrigées les fraudes dans le haut Ogouée, c’est en effet 60.000 voix d’avance qu’a Ping sur Bongo, une fois effectués les recoupements entre les chiffres des observateurs extérieurs et ceux des procès verbaux publiés par l’opposition. Quelle que soit la position de Ping et de Bongo en 2010, s’il faut absolument une comparaison avec la Côte d’Ivoire, c’est avec 2000 qu’on pourrait le faire, comme me le faisait justement observer Bernard Houdin. Une élection voléequand le vrai vainqueur, Laurent Gbagbo, avait mis le peuple dans la rue au risque d’un massacre par les sbires du général Guéi. Et c’est aussi ce qui s’est passé récemment à Libreville, Port Gentil et autres lieux au Gabon.

Entre 50 et 100 victimes tuées en une nuit par les mercenaires et les «corps habillés» du régime, notamment au QG de Jean Ping. Albert Bourgi, le grand ami de Laurent Gbagbo (et non son frère qui a joué un jeu trouble et contradictoire un peu partout, notamment au Gabon), a, quant à lui, bien analysé, dans une émission récente de TV5 («Et si vous me disiez toute la vérité»), le «pouvoir personnel», pour ne pas dire la dictature de la dynastie Bongo. Il faut donc se garder, en Relations internationales, de toute prise de position hâtive qui rangerait le président Gbagbo du côté des despotes africains, faute de communication majeure, à mon sens…

Vers une révolte démocratique

Attardons-nous sur ce côté en quelque sorte «transversal» des dynasties despotiques. Ailleurs qu’en Côte d’Ivoire, c’est bien ainsi qu’est perçu le régime gabonais, à l’aune de la famille Eyadéma ou Kabila. Car pour le dire crûment, si Bongo tombait, ces deux dictatures n’en auraient pas pour longtemps ! Depuis l’Antiquité grecque, on sait que dynasties et monarchies sont le contraire de la démocratie. Et justement, en Afrique centrale, le sort de Kabila et de son régime sont en ce moment en jeu. Comme au Gabon, comme au Burkina, la dictature a noyé dans le sang une révolte démocratique.

Le régime est sous sanctions, notamment des USA, et décembre est la date clef de la péremption du mandat de Kabila, et le peuple congolais a bien en tête le schéma ouagalais : respect de la Constitution, élections libres et transparentes, pas de prolongement ni de mandat supplémentaire. Le général président dictateur du Congo, Sassou Nguesso, est aussi concerné par la «contagion démocratique» : il a eu beau truquer et réprimer lui aussi avec force victimes la révolte, son pouvoir est faible et ne survit que par la violence. Il ne faut donc pas se tromper d’adversaire, et s’il n’est pas forcement utile de toujours prendre position, il faut dans ce cas identifier les forces panafricaines et néocoloniales en question.

Pour être clair sur ce point, ce n’est pas parce que, pour une fois, la diplomatie hollandaise dit le droit des peuples et assimile le Gabon à l’exemple burkinabé (cf. le discours de Dakar) qu’elle a forcement tort. Le complexe néocolonial n’a pas une cohérence absolue et l’échéance présidentielle française ne pousse pas François hollande à une intervention militaire : il doit prendre en compte l’opinion internationale et, du point de vue électoral, le poids des diasporas africaines en France.

Contraint et forcé, il doit admettre qu’une opportunité historique, un «créneau des libertés» est possible. C’est le cas au Gabon, dans les deux Congo et en Côte d’Ivoire où le problème de laConstitution, non respectée par le régime quant à l’éligibilité du chef de l’Etat actuel, et qui veut en changer de force, va devenir de plus en plus aigu.

Ne contrarions pas un possible printemps des peuples africains. La contagion de la révolte démocratique peut amener une nouvelle figure du politique, qui hante depuis longtemps l’Afrique subsaharienne. Une révolution africaine fut-elle dans un premier temps celle de l’état de droit, enfin !

Source: La voie orginale N°044

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