Pourquoi et comment Boko Haram s’infiltre au nord du Cameroun

Pourquoi et comment Boko Haram s’infiltre au nord du Cameroun

Une fillette de 7 ans qui se fait exploser, le 27 février, au nord-est du Nigeria en causant 7 morts : c’est la signature de Boko Haram. La secte djihadiste, née au Nigeria au début des années 2000, a étendu son influence criminelle aux pays voisins, notamment au Cameroun. Les mystères qui entourent cet obscur mouvement alimentent les angoisses à Yaoundé, capitale politique d’un «État amaigri» par des années d’ajustement structurel et d’incurie.

Partout et nulle part. En cette rude saison sèche où une envahissante poussière rougeâtre recouvre les édifices administratifs, les domiciles et les jardins de Yaoundé, capitale politique d’un Cameroun ouvertement aux prises avec la secte islamiste Boko Haram depuis plusieurs mois ,« la guerre » qui fait couler tant de sang et de larmes à l’extrême nord du pays, aux confins du Tchad et du Nigeria voisins, n’a rien changé au train-train quotidien, mais est paradoxalement omniprésente dans les esprits. Certes, la Fête de la jeunesse, particularité locale célébrée avec ferveur dans les rues des principales villes du pays, a été organisée selon un rituel immuable : discours plein de promesses du président, Paul Biya, kermesses et joyeux défilés populaires … Mais de nombreuses banderoles appelant à dire « stop » à la « nébuleuse » qui embrase les zones septentrionales du pays étaient là pour rappeler à tous la brûlante actualité. Ici, l’on commente les dernières contre-performances de l’équipe nationale et les intrigues qui secouent les instances dirigeantes du football local ; là, on prépare une « grande marche patriotique » dont l’enjeu est de prouver que la nation camerounaise est plus que jamais unie derrière son armée qui combat les « terroristes » et leurs incursions criminelles ayant déjà coûté la vie à des centaines de civils et de militaires.

Moulin à fantasmes

Le fait est que si, dans le secret de leur chambre, sur les flancs de chacune des sept collines de Yaoundé, des centaines de mères de soldats envoyés au front prient inlassablement pour que leurs fils reviennent sains et saufs à la maison, les habitants de la capitale politique camerounaise ne marchent pas dans les rues en redoutant des attaques ou des explosions à deux pas de chez eux. La ville de Kolofata, épicentre des combats, est située à plus de 800 kilomètres de Yaoundé. Et il faut bien deux jours de route en voiture pour parcourir le chemin, en empruntant plusieurs tronçons de qualité inégale.

La conjonction de l’éloignement géographique et des lancinantes questions sans réponses de l’opinion publique alimente, à Yaoundé, un moulin à fantasmes qui se nourrit également du caractère opaque de la communication gouvernementale. Vu des grandes villes du sud du Cameroun, Boko Haram ne saurait reposer sur les seules épaules d’Abubakar Shekau, chef de guerre hirsute et à moitié délirant enregistrant des vidéos au milieu de la savane. Des éditorialistes fustigent, sans apporter de preuves formelles, et sans que l’on sache s’il ne s’agit que de la manifestation de guéguerres au sein du sérail, un « Boko Haram de l’intérieur » : un prétendu groupe de dignitaires du système au pouvoir, dont on fait comprendre qu’ils seraient des musulmans originaires du nord préparant soit un renversement de l’actuel exécutif, soit les inéluctables batailles en vue de la succession d’un Paul Biya, âgé de 82 ans, et qui dirige le pays le plus peuplé de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) depuis bientôt 33 ans.

Comme toujours, ce type d’accusations à l’emporte-pièce s’appuie sur un certain nombre de zones d’ombre, notamment en relation avec le « business des otages » étrangers capturés ces dernières années par Boko Haram. Un « business » qui a occasionné des paiements de rançons qui n’auraient pas toujours été exempts de rétrocommissions récupérées par des « barons » locaux. Cette thèse s’appuie également sur des considérations selon lesquelles le « grand nord », dont était originaire le premier président du pays, Ahmadou Ahidjo, serait décidé à jouer la carte du retour au pouvoir dans la perspective de « l’après-Biya».

Il n’y a pas que les figures de la politique locale qui sont mises en cause, ici, par une certaine clameur publique qui brûle de mettre des noms et des visages sur le « grand malheur » qui frappe le pays. Quotidiennement, la chaîne de télévision locale Afrique Media, qui assume une francophobie ayant une résonance certaine auprès d’une grande partie de la population (voir encadré), accuse Paris et/ou Washington, ainsi que les monarchies du Golfe alliées d’entretenir des relations troubles avec la mouvance djihadiste de manière générale, et plus particulièrement avec Boko Haram ; ce qui a le don d’exaspérer l’ambassade de France qui multiplie les communiqués et les pressions … sans résultat.

Des filières d’armes

Le fait est que Boko Haram représente, même aux yeux des chercheurs et des analystes les mieux renseignés, une intrigante énigme. Comment une secte islamiste fondée au début des années 2000 par Mohammad Yusuf, un prédicateur de village nigérian formé en Arabie saoudite, qui s’est progressivement criminalisée en parasitant le jeu politique au sein d’un certain nombre d’États au nord du Nigeria, selon des logiques fondamentalement locales, a-t-elle pu d’abord mettre en échec la première puissance économique du continent, puis étendre son pouvoir de nuisance à trois autres pays – Cameroun, Niger et Tchad – en les harcelant de concert ? « Quasiment lors de tous les combats qui nous opposent, nous en tuons un nombre impressionnant. Mais nous avons l’impression que leur nombre ne diminue pas », confie ainsi à un de ses proches, au téléphone, un soldat camerounais déployé au front. « Finalement, on ne sait plus qui est Boko Haram », renchérit un autre.

Le mystère reste entier sur le nombre de combattants et les sources de financement et d’approvisionnement de la secte. Longtemps, les services de renseignements occidentaux ont parlé de quelques milliers de fantassins – entre 4 000 et 7 000. Mais l’activisme transnational de Boko Haram et sa réelle résilience après de sévères pertes laissent penser que ces chiffres sont largement sous-estimés. Par ailleurs, si le pactole engrangé dans le cadre des libérations d’otages occidentaux est considérable, et si le fruit des rapines et autres filières contrebandières ne saurait être négligé, l’existence de « généreux mécènes » locaux ou étrangers ne fait l’ombre d’aucun doute. Tout comme il est désormais acquis que l’arsenal sophistiqué de la secte – blindés, lance-roquettes, matériel de transmission et outils de guidage GPS, etc.– ne provient pas uniquement des « prises de guerre » issues des confrontations avec les armées nigériane et camerounaise. « Nous avons identifié deux filières d’approvisionnement en armes de Boko Haram.

La première et la plus ancienne traverse quasiment l’Afrique d’est en ouest. Elle part du Soudan et passe par le Tchad et le Cameroun pour aboutir au Nigeria. Le vaste espace international peu administré que constituent le lac Tchad et ses rives a longtemps été poreux à toutes sortes de trafics. La deuxième filière est plus courte et s’est constituée après la chute de Mouammar Kadhafi. Elle traverse la Libye et le Niger pour rallier le nord du Nigeria », révèle, sous couvert d’anonymat, un officier supérieur camerounais. Bloquer les « routes de Boko Haram » est un des principaux enjeux stratégiques des combats en cours.

Mais la bataille est-elle uniquement militaire ? Le phénomène Boko Haram se nourrit avant tout des faiblesses des nations où il prend racine. Le Cameroun n’est pas à proprement parler un « État failli».

C’est un « État amaigri » par des décennies d’ajustement structurel dont il sort tout juste et disqualifié par les errements d’une gouvernance sans vision. Éloigné des pôles de décision, mal loti en infrastructures, moins éduqué et plus pauvre que la majorité des régions du pays, en proie depuis des décennies à une insécurité générée par des « coupeurs de route », l’extrême nord du Cameroun était une terre de mission par excellence pour Boko Haram.

La crise économique et alimentaire générée par le conflit en cours pourrait accentuer les déséquilibres structurels et faciliter le basculement d’une grande partie de la jeunesse dans une sorte d’économie guerrière lourde de dangers. Ici comme ailleurs, la solution ne saurait être uniquement militaire …

La France ? Pas confiance. « Les soldats tchadiens sont bienvenus chez nous. Ils ont une bonne connaissance de ce type de conflits, et ils sont mieux préparés, alors que le Nigeria s’est laissé déborder par Boko Haram et que notre pays a longtemps affiché une certaine indifférence face au péril. » Ces propos d’un haut gradé camerounais sont toutefois suivis d’une mise en garde : « Mais la France, non ! Nous n’en avons pas besoin.

À quoi leur aide a-t-elle servi en Afghanistan et sur les autres champs de bataille ? » En héritage d’une longue et très meurtrière guerre de décolonisation méconnue dans l’Hexagone, un grand nombre de Camerounais nourrissent des sentiments de méfiance extrême vis-à-vis d’une ancienne puissance tutélaire soupçonnée de tous les maux. La partition jouée par Paris ces dernières années en Libye et en Côte d’Ivoire, à la faveur du renversement de Mouammar Kadhafi et de Laurent Gbagbo, n’a naturellement rien arrangé … Au Cameroun, il n’y a pas que l’opinion publique qui se méfie de l’Hexagone.

Ces derniers mois, les relations entre l’Élysée et le palais d’Etoudi se sont passablement distendues, sur fond de révélations au sujet de marchés publics enlevés à des entreprises hexagonales. C’est dans ce contexte que l’ambassadeur de Russie à Yaoundé a annoncé, à la mi-février, que son pays va fournir au Cameroun « quelques armements et systèmes les plus sophistiqués de dernière génération». Le sujet a sans doute été à l’ordre du jour du tête-à-tête organisé à Yaoundé entre Laurent Fabius, le chef de la diplomatie hexagonale, et Paul Biya, le président camerounais, fin février.

THÉOPHILE KOUAMOUO

Source: HUMANITÉ

 

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