Pourquoi j’écris? (Par Lazare Koffi Koffi)

Pourquoi j’écris? (Par Lazare Koffi Koffi)

Il faut le dire tout net : je n’écris pas pour plaire, ni pour flatter. Je ne suis pas un de ces intellectuels de la race du Camerounais Franklin Nyamsi qui, « pour avoir une poignée de franc CFA » , prennent de nos jours, des postures étonnantes dans les débats relatifs à l’indépendance vraie, à la souveraineté et au développement des Etats africains, et soutiennent l’insoutenable ou défendent l’indéfendable, et écrivent des énormités choquantes et irresponsables. Sans état d’âme, ces intellectuels développent des philosophies de sujétion ou des comportements de larbin tout en étalant leurs misères morales, pour pousser leurs frères ou leurs compatriotes à aimer et à applaudir leurs oppresseurs pourvu que leurs écrits soient appréciés et « évalués de l’extérieur, par les mécanismes du pouvoir dominant dont (ils perpétuent) le monopole » .

Cette race d’individus qui pullulent dans les couloirs des résidences des hommes d’Etat de paille ou des dictateurs africains, sont qualifiés d’ « intellectuels organiques » c’est-à-dire des intellectuels arrimés aux biens charnels par le culte de l’argent, des êtres qu’on tire du bout du nez avec de l’argent comme on le fait avec un os pour apprivoiser un chien. Le philosophe Nyamsi, comme se réfléchissant dans son propre miroir, caricature ce type d’intellectuel en ces termes :
« (C’est) un être aliéné, hétéronome puisqu’il est l’agent justificateur d’une organisation qu’il ne critique pas, d’un système qu’il soustrait entièrement de la discussion et dont il se fait le ponte accroupi. Il a sa raison d’être en dehors de lui-même. Il attend d’être nommé, d’être reconnu, d’être agréé par les puissants, d’être un puissant parmi les puissants par le simple fait de son appartenance de classe » .

Je ne suis pas non plus de ces Africains qui, parce qu’ils sont applaudis en Europe ou en Amérique pour leur savoir ou leurs performances athlétiques, sont prêts à renier leur identité pour faire plaisir au Blanc .

Dans le monde actuel, dont on a dit trop tôt à tort, débarrassé des pires formes de domination comme l’esclavage et la colonisation, ce monde où la menace de revivre les atrocités de l’impérialisme et de mourir colonisé devient de plus en plus une réalité vivante qui effraie quotidiennement les peuples hors d’Occident , tout intellectuel africain devrait être, de mon point de vue, pour ses compatriotes, une sentinelle alerte, pour les avertir du danger des mécanismes des pouvoirs dominants appréciés de l’extérieur et les encadrer surtout, comme l’avait suggéré depuis longtemps Frantz Fanon, à l’époque de la crise coloniale française, à avoir une conscience anticoloniale et anti- néocoloniale. C’est le lieu d’indiquer que l’image qu’a laissé cet Antillais dans la conscience des peuples d’Afrique en lutte contre la domination, fait de lui un modèle à la fois d’éveilleur de conscience et de combattant qui, dans sa trajectoire, l’on peut lire, comme le révèle Saïd Bouamama, « les interactions entre la pensée et l’action, l’idéalisme et le pragmatisme, l’analyse individuelle et le mouvement collectif, la vie psychologique et le combat physique, le nationalisme et le panafricanisme, la question du colonialisme et celle du néocolonialisme » . Tout cela converge sans se heurter dans sa pensée .

L’intellectuel africain d’aujourd’hui, plus encore que celui de l’époque de la décolonisation et de la lutte pour les indépendances, doit être un exemple de probité morale, capable de résister aux caprices et aux séductions perverses de toutes origines pour ne voir que l’intérêt de son peuple. Il doit être suffisamment léger pour se mettre au-dessus des contingences immédiates, afin de pouvoir dénoncer les tares de sa société et les tendances d’asservissement de son peuple. Il doit être humain, c’est-à-dire, un homme qui partage le quotidien de son peuple, qui chemine avec lui et fait corps avec lui. Il doit être présent à ses côtés pour rire avec lui quand celui-ci rit, et pleurer avec lui, quand celui-ci pleure. Mais, au-delà de tout cela, il a le devoir pressant d’éduquer les masses, les hisser vers des horizons plus illuminés et les accompagner à éviter les pièges de la soumission et de la déshumanisation dans lesquelles les forces dominantes essaient de les y contraindre en les maintenant dans l’ignorance.

Je n’écris donc pas pour m’amuser. Il y a longtemps que j’ai perdu le goût du jeu. Depuis ce mois d’avril 2011 où la violence néocolonialiste s’est abattue sur mon pays qu’on croyait jusque-là indépendant. Cette violence a remis en cause en moi, tout ce que j’ai ingurgité comme valeurs dites universelles pour assurer la paix du monde et maintenir l’équilibre entre les nations. Dans une Afrique qui continue de souffrir de l’analphabétisme, de la malnutrition, du manque d’emplois décents, des guerres et des rebellions, des épidémies et des maladies endémiques, des instabilités chroniques des pouvoirs d’Etat, il n’y a pas de place pour jouer. Le jeu, dans un tel contexte, a un mauvais relent, et frise l’inconscience. C’est comme si l’on était insensible aux drames de notre peuple. On joue quand on est heureux. On joue quand on a la paix intérieure.

Je n’écris pas non plus, ni pour faire plaisir aux bien-pensants, ceux qui, selon Pascal Bruckner, le philosophe de la dissonance, « ont la bonne conscience pharisienne » , les gens aux bons parfums qui occupent toujours les premières bonnes loges aussi bien dans les lieux de prières que dans les foires publiques, ni pour chanter les louanges des détenteurs des pouvoirs coercitifs qui manient à tout vent le bâton pour imprimer leur autorité encore moins pour célébrer les puissances financières qui font miroiter la couleur orangée de la carotte pour assombrir les consciences et les noyauter. Je n’écris pas pour glorifier ni pour vanter, afin d’espérer avoir d’eux une parcelle de leur pouvoir ou avoir part aux miettes qui tombent de leurs tables.

J’écris pour revendiquer la liberté et la dignité, j’écris pour psalmodier mon amour pour ma patrie bien-aimée, pour défendre mon peuple en situation d’injustices et d’oppressions et honorer ma race dépréciée et dominée. C’est ma manière à moi, en exil, de me faire proche de mon peuple qui souffre.

Mais j’écris surtout pour vivre et faire vivre, aimer pour exister, exister pour dire et contempler Dieu, le Juste et le Miséricordieux.

Dans mes productions poétiques, l’écriture apparaît donc comme l’expression de cette liberté, de l’amour mais aussi de mes combats pour la vie, de mes luttes pour le respect de la dignité de l’homme noir et des souverainetés des Etats africains.

Si l’on admet que le langage écrit exprime les pensées soumises à de longues et profondes réflexions comme l’a relevé Baudelaire, la forme d’expression choisie de mes écrits reflète elle aussi, le bourdonnement des entrechoquements de mes révoltes intérieures, des éclats de mes élans de cœur ainsi que de mes assurances d’un lendemain meilleur pour mon peuple.

L’on me connaissait, avant mon exil, aux heures chaudes de la défense de la patrie, face aux tentatives de recolonisation de notre pays par la France et d’occupation de nos terres par les apatrides, comme un acteur de terrain. Aujourd’hui, contraint à vivre loin de ma maison et des miens, c’est dans la méditation que je partage la souffrance du peuple mien. Et l’écriture, fille de ces méditations, est le signe visible, intelligible et organisé du fourmillement de mes pensées intérieures toutes orientées vers mon pays, mon peuple et ma race.

Suivant les souffrances actuelles de la Côte d’Ivoire, dans une vision eschatologique, pour ne pas dire prophétique, je vois ma Patrie comme un agneau, voire une hostie qui s’offre en sacrifice expiatoire pour le salut de l’Afrique. La Côte d’Ivoire souffre non seulement pour elle-même prise dans le tourbillon du néocolonialisme français, mais aussi pour toute l’Afrique. La réponse qu’elle donnera au monde pour obtenir sa libération et affirmer sa souveraineté deviendra un chemin de salut pour toute l’Afrique qui pétille d’impatience pour engager « la guerre pour la seconde indépendance » , et cette « guerre », c’est la révolution pour sa souveraineté pleine et entière comme celle dont le Burkina Faso nous donne ces temps-ci, un avant-goût. Car, depuis que la France et la communauté internationale ont installé un non élu à la tête de notre pays, tous les Ivoiriens, et par delà eux, tous les Africains ont compris que nos nations restent encore fragiles parce que dominées et que les luttes de libération qu’on croyait achevées avec les indépendances restent à entreprendre. Ziegler en 1978 déjà, attirait l’attention des Africains sur ce fait et avertissait :« La lutte de libération, la construction nationale sont achevées lorsque la nation est la seule source de ses décisions et lorsque les mécanismes, la violence matérielle, symbolique du capital financier multinational n’ont plus de prise sur elle » .

Et 36 ans plus tard, Jean-Claude Djéréké, faisant le bilan des relations de la France avec ses anciennes colonies devenues indépendantes, observe que les Etats francophones d’Afrique, liés par un système de soumission et d’exploitation tous azimuts, appelé la Françafrique, n’ont jamais cessé d’être des colonies. Et donc d’expliquer :« Certains se demanderont pourquoi continuer à parler de colonisation alors que les Africains ont pris les rênes de leurs pays depuis 1960. Parce que la vraie décolonisation n’a jamais eu lieu » .

Il faut donc reprendre la lutte. C’est une urgence et une nécessité si notre génération comme celles qui nous ont devancés, ne veut pas mourir colonisée et esclave. Je me suis engagé dans cette lutte car c’est une lutte pour la vie, une lutte pour notre survie. « Si l’Afrique ne veut pas mourir, elle est obligée de lutter. Et la lutte finit par payer » , exhorte J-C Djéréké.

Mais pour mener un tel combat, il faut être honnête avec soi-même et être honnête avec son peuple dans une relation de vérité. Il s’agit de mener son peuple à plus de responsabilité à prendre en charge son destin et à plus de confiance en soi. Il faut aussi et surtout avoir une conscience libre et libérée de toutes pesanteurs.

Je le réaffirme : je suis un homme libre ; un homme attaché à la liberté ; un homme qui exalte la liberté et j’entends écrire librement, avec des mots pour guérir les maux de mon peuple, des mots pour l’encourager à se battre afin de se libérer des tutelles extérieures et de toutes les formes de servitude qu’impose l’impérialisme occidental de notre temps et à ne pas désespérer de son avenir, des mots pour lui dire qu’il n’est pas abandonné, et qu’un nouveau type de citoyens hors de toute portée corruptible, s’est engagé pour lui redonner sa dignité, restaurer ses droits bafoués ainsi que les moyens de sa souveraineté.

Mais il y a bien plus. Dans mon combat, je fais référence très souvent à Dieu. Mes écrits expriment, relatent, et exposent ma foi en Dieu.

Lazare KOFFI KOFFI

Exilé politique

( Extrait de l’avant-propos de mon recueil de poèmes à paraître MEDITATIONS SILENCIEUSES)

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