Quel Paradigme Economique pour l’Afrique ? (Par Paul D Bekima)

Quel Paradigme Economique pour l’Afrique ? (Par Paul D Bekima)

Les relations entre d’une part l’économie et le politique, et d’autre part, entre le sociologique et l’économique sont en général placées dans la catégorie des données essentiellement maitrisées. Cela est pourtant trompeur ; en effet, les africains ne se sont pas encore sérieusement penchés sur les prédicats qui sous-tendent la corrélation entre l’ordre économique et l’ordre sociologique contemporains, et par extension entre l’ordre économique mondial et la pauvreté endémique apparente du continent. La récurrence des analyses de la part des économistes locaux et des responsables politiques qui défavorisent systématiquement les économies africaines au détriment des grands groupes étrangers invite à la réflexion. Clairement, la corruption comme explication n’est plus satisfaisante; le problème se trouve dans le modèle économique utilisé par les pays africains.

Les théories économiques dominantes enseignées dans toutes les universités à forte influence occidentale se fondent sur des principes mis en place par les nouvelles classes supérieures issues des tumultes sociaux en Europe. Le but des ces théories à l’origine était de préserver, solidifier et figer le nouvel ordre social qui s’était dégagé de ces chamboulements et qui bénéficiait à la classe dirigeante. Les développements et les enrichissements subséquents de cette science n’ont jamais divorcé ni dévié de cet objectif initial. En clair, la science économique d’aujourd’hui a pour principale mission de préserver l’ordre sociologique ambiant. En langage mathématique, l’on dirait que l’ordre sociologique est un invariant de la science économique dite moderne.

Comme dans cette configuration, l’Afrique est placé sur la périphérie comme fournisseur de matières premières à peu de frais, l’on peut donc affirmer que les principes de l’économie, telle qu’enseignés aujourd’hui s’opposent fondamentalement au décollage de l’Afrique. Avant de procéder à l’illustration de la déclaration ci-dessus, il est utile de répondre de façon préemptive à quelques objections qui pourraient surgir. Certaines personnes poseraient comme contre-exemple l’émergence de l’Asie, plus particulièrement de la Corée du Sud qui elle aussi est soumise à cet ordre économique. Une telle objection mérite que l’on y réponde en allant au delà des arguments géopolitiques et culturels quoique bien fondés.

C’est vrai que la Corée du Sud présente toutes les caractéristiques d’un pays prospère. C’est d’ailleurs ce succès économique qui lui a valu le nom de dragon du Sud-est asiatique. Il a une économie dynamique soutenue par une industrie automobile compétitive avec des marques comme Kia, Hyundai, ou Deawoo; une industrie électronique à la pointe avec des exemples comme Samsung. La misère de la population des années 60 semble maitrisée et le système éducatif est moderne et très performant. Cela, c’est le coté jardin; maintenant regardons du coté cours.

En 2016, la dette de la Corée du Sud s’élevait à 171% de son produit intérieur brut (PIB). Environ 50% de ce PIB vient des recettes d’exportation; ce fait en lui-même représente déjà une grande vulnérabilité et une source d’inquiétude. En comparaison, les exportations ne contribuent qu’à 22% du PIB chinois, 18% de celui du Japon, et 13% de celui des Etats-Unis. La compagnie américaine Ford est en réalité le géniteur de Kia, General Motors est un grand actionnaire de Deawoo. D’ailleurs la crise de la fin des années 90 dans cette partie du globe a étalé aux yeux du monde le mirage que représentait l’économie des dragons du Sud-est. Tous sont passés dans la trappe du FMI sauf le Vietnam.

La Corée du Sud, tout comme la Malaisie, ou l’Indonésie n’ont pas compris l’escroquerie que représentaient les solutions du FMI. Le Vietnam par contre a rejeté les propositions de cette institution, ce qui a enragé les capitales Occidentales qui ont réclamé la tête du ministre vietnamien de l’économie de l’époque en prétendant que ce dernier ne comprenait pas bien l’économie. Car contrairement à ses homologues asiatiques, lui n’était pas un diplômé de Harvard, Stanford et assimilés et avait l’avantage d’approcher les questions économiques sous une perspective différente. C’est le même avantage qu’ont certains analystes politiques et économiques africains sur les medias privés par rapport aux experts classiques. Dans le cas de chacun de ces pays et en particulier de la Corée du Sud, l’on a imposé au gouvernement de faire assumer par l’Etat des crédits contractés par des entités privées qui étaient en fait des prête-noms des entreprises Occidentales, surtout américaines. Aujourd’hui, la presse américaine traite les dirigeants de la Corée du Sud d’incompétents et de corrompus, pendant que le Vietnam se distingue par une économie solide.

Nos économistes sont formés à voir le monde à travers le prisme du FMI. Très peu parmi eux réussissent à se libérer de ce paradigme. Malheureusement, les décideurs africains s’entourent essentiellement d’économistes FMI-compatibles, et du coup, l’on assiste à des énormités. A titre d’illustration, les institutions de Bretton-woods prétendent que certains pays africains emploient trop de fonctionnaires.

Si l’on se penche uniquement sur les chiffres, la Côte-d’Ivoire compte environ 160 000 fonctionnaires pour une population d’environ 22 millions (0.7%). Le Cameroun 300000 pour 25 millions (1.2%), la Guinée Equatoriale a un ratio de 2.5%, le Tchad 1%, et la Gabon 5.8%. D’un autre coté, la France comptent environ 5.2 millions de fonctionnaires pour une population d’environ 65 millions soit un ratio d’environ 8%, l’Allemagne a un ratio d’environ 6%, le Danemark et la Suède, deux des économies les plus efficaces du monde ont des ratios supérieurs à 10%. Ce qui signifie clairement que nous n’avons pas de problème d’effectifs pléthoriques dans nos fonctions publiques, mais plutôt des problèmes d’organisation, d’affectation, et de gestion de ces effectifs. Mais nos économistes répètent à qui veut bien les entendre que les effectifs sont un problème majeur dans nos Fonctions Publiques.

Dans la pratique courante de la vente d’une entreprise l’on factorise au moins les biens tangibles comme les bâtiments et autres biens immobiliers, et les futurs cash-flows. Mais Bolloré n’a presque rien payé pour se voir offrir en cadeau, entre autre chose la gare centrale de Douala qui a été un investissement de plusieurs milliards de Franc CFA, plusieurs centaines de kilomètres de voie ferrée, une multitude de trains et de voitures en bon état de marche, et cerise sur le gâteau, le marché du transport du matériel de construction du pipeline.

Le nouveau maitre des lieux n’a pas tardé à annoncer la couleur : chômage massif, zéro investissement, fermeture de plusieurs gares qui desservaient des coins enclavés. Démontage et vente des rails qui ont coûté la vie à plusieurs générations de camerounais. Au total, Bolloré a dégagé à titre personnel des bénéfices colossaux aux dépends du contribuable camerounais. Apres avoir payé le peu d’employés qu’il avait sous la main, le reste des bénéfices a pris la direction de sa France natale. Les conséquences économiques sont monumentales : réduction de la vélocité et de la quantité d’argent en circulation, aggravation de la pauvreté. Sur le terme, création des conditions d’une dévaluations induite. Avec tout cela, il existe toujours au Cameroun des économistes qui croient dure comme fer que cette cession du monopole du transport ferroviaire à Bolloré était une très bonne chose.

L’Afrique n’a pas besoin de ce genre d’économistes, qui répètent comme des perroquets des concepts venus d’ailleurs. Aujourd’hui, leur dernière nouveauté est de parler de globalisation et de mondialisation; nos économistes savent-ils comme le confirme le Docteur Arthur Lewis que : pour peu que l’Afrique ferme ses portes pendant 6 mois, l’économie européenne s’écroule? Que les Etats-Unis vont tenir tout au plus 1 an ? Strictement parlant, l’Afrique est le seul continent qui n’a pas besoin des autres pour survivre. Par voie de conséquences, les africains devraient définir à leur manière les concepts de globalisation et de mondialisation. Alors que ces deux concepts sont des questions de vie ou de mort pour l’Occident, les africains n’ont aucune raison de leurs accorder la même importance en dehors d’une bonne préparation à protéger ses frontières.

Au contraire, pour ce qui est d’économistes, l’Afrique a plutôt besoin des gens qui soient des experts en évaluation des ressources disponibles, des spécialistes de la mobilisation et de l’organisation de ces ressources. Par exemple, certains pays de l’Afrique centrale veulent construire des chemins de fer qui serviraient au transport des matières premières qu’ils veulent exploiter. Mais aucun de ces pays n’est capable de dire ne serait-ce que le nombre de quincailleries disponibles sur leurs territoires. Essayer de mobiliser et d’organiser la compétence intellectuelle et technique pourtant disponible, requise pour ce projet n’est par conséquent pas à l’ordre du jour. L’on choisit plutôt de se tourner vers la Chine pour l’expertise et le financement.

Tous ceux qui ont ce genre de reflexes d’endettement et d’importation de la moindre expertise se posent-ils souvent la question de savoir comment l’Université de Tombouctou a été construite ? Quel était l’état d’esprit qui a débouché sur la construction du palais du Sultan Ndjoya à Foumbam (Cameroun)? Ne mentionnons même pas les pyramides. Cette science de la mobilisation, de l’organisation et de la gestion des ressources humaines et matérielles essentiellement endogènes doit être ressuscitée, enseignée et maîtrisée. C’est cela le cœur de la science économique dont l’Afrique a besoin dans l’urgence.

Paul D Bekima pour le Sphinx Hebdo

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