Ruée vers l’hévéaculture : le danger qui guette la Côte d’Ivoire

Ruée vers l’hévéaculture : le danger qui guette la Côte d’Ivoire

De plus en plus, une frange importante d’Ivoiriens s’adonne à la culture de l’hévéa malgré l’instabilité du cours du caoutchouc sur le marché international. Peu importe, l’aisance que confère cette culture à une catégorie de producteurs nationaux est une source de motivation pour de nombreux jeunes et une raison de reconversion pour des milliers de paysans.

De plus en plus, la culture de l’hévéa apparaît comme un effet de mode dans les habitudes agricoles en Côte d’Ivoire. Du haut cadre au citoyen moyen, tout le monde s’active à investir dans de vastes projets de création de champ d’hévéa. Qu’est-ce qui explique cette ruée des Ivoiriens vers cette culture de rente ? Peut-être que cette culture enrichit-elle rapidement ? En tout cas, une chose est sûre, depuis quelques années, de nombreux jeunes venus d’horizons divers et de tous les secteurs d’activités, ont décidé de s’adonner à l’hévéaculture. Ils sont motivés en cela par les signes d’aisance affichés par leurs devanciers dans cette culture de rente.

Dans les zones rurales, de nombreux villageois parfois analphabètes mais gros producteurs d’hévéa ont réussi leur intégration sociale en se construisant des maisons ou en achetant des véhicules et en employant de nombreux manœuvres pour travailler dans leurs plantations. Tout ceci suscite un véritable engouement chez les autres producteurs de matières premières et chez bien d’autres Ivoiriens qui n’hésitent plus à retourner à la terre. Les nouveaux planteurs se déportent vers Sassandra à la recherche de terres cultivables. L’hévéaculture étend ses tentacules. Les zones réputées propices à d’autres cultures sont touchées. Même la région d’Abengourou qui ne semblait pas s’intéresser à cette culture commence à y enregistrer de gros calibres.  « Nous n’avons rien à envier aux bureaucrates des villes en terme de revenus. Encore que sur nos terres, nous n’avons pas les mêmes charges que les citadins, en termes de logement ou de transport pour aller au travail », dit fièrement Jean Patrice Touvoly, propriétaire d’une parcelle de 15 hectares d’hevéa.

Dans la région de Soubré, devenue la nouvelle boucle du cacao, on note désormais un engouement certain pour l’hévéa. A Yacoulidabouo, village moderne de la région, plusieurs jeunes s’en tirent plutôt bien. Aujourd’hui, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En moins de deux ans, le nombre de planteurs a augmenté de 14.000, passant de 36.000 en 2008 à 50.000 Agriculteurs aujourd’hui.

Les 5 raisons du choix de l’hévéaculture

L’investissement dans l’hévéa attire pour plusieurs raisons. Selon M. Alphonse Koua, responsable de la Société de plantations de Côte d’Ivoire (SPLCI), premièrement, c’est une culture pérenne qui dure pendant plus de trente ans, qui assure donc une retraite confortable. Deuxièmement, plus les années passent, plus l’investissement rapporte : les arbres produisent deux fois plus de tasses de latex après la vingtième année. Troisièmement, l’hévéa procure des revenus mensuels, à l’exception de deux mois de soudure par an. Les usiniers paient comme des salaires aux agriculteurs, tandis qu’avec le cacao, par exemple, il n’y a que deux traites dans l’année. Quatrièmement, après la troisième année d’exploitation, c’est-à-dire moins de dix ans après la création de la plantation, l’investissement est totalement amorti.

Cinquièmement, enfin, il y a moins de maladies que dans le cacao, et le travail n’est pas difficile dès que les arbres ont poussé : il suffit de payer les saigneurs (ouvriers qui procèdent à l’extraction du latex), chaque mois et de livrer son produit aux usiniers. La SPLCI est spécialisée dans la création de plantations d’hévéa et dans la formation des hévéaculteurs. Mieux, la production ivoirienne de caoutchouc est tirée vers le haut par l’embellie des cours des matières premières. Le caoutchouc asiatique est très cher. Celui produit par la Côte d’Ivoire est prisé sur le marché. Mais le caoutchouc ivoirien est loin de faire, chez la majorité des paysans, la pluie et le beau temps sur le marché du latex. Il ne représente que 5% sur le marché international. Les prix sont plutôt faibles par rapport au marché asiatique.

Le caoutchouc ivoirien est donc, obligé de suivre la tendance du marché international. N’empêche, les plantations villageoises ont livré 62% de la production ivoirienne estimée à 300.000 tonnes en 2009. Avec cette part importante dans le tonnage national, il est clair que la concurrence fait rage autour des planteurs individuels. De fortes spéculations ont lieu dans les campagnes. En fait, les producteurs tirent largement profit de la concurrence que se livrent les usiniers. Certaines entreprises telles que la SAPH n’hésitent pas à avaliser les paysans dans les institutions bancaires. Cette entreprise met à la disposition des producteurs un bonus qualité en plus des primes de fidélité, de conjoncture et de rentrée scolaire.

Sa dernière trouvaille est le lancement de l’assurance maladie en faveur des producteurs et de leurs familles. « C’est une arme fatale contre les autres industriels», confie un encadreur, sous le couvert de l’anonymat. Avec 9.900 Fcfa de cotisation mensuelle, l’hévéaculteur, sa femme et quatre de ses enfants de moins de 21 ans sont couverts à 80% pour les consultations, 70% pour les frais de pharmacie et 100% en cas d’hospitalisation. L’assurance prend totalement en charge les frais d’accouchement. Comme on le voit la culture de l’hévéa confère aux producteurs une intégration réussie dans le tissu économique mais également un gage affiché de sécurité sociale. 

Risque d’insécurité alimentaire

Cependant la migration vers les cultures de rente notamment vers l’hévéaculture est une véritable menace pour la sécurité alimentaire en Côte d’Ivoire. La production vivrière si jusque-là, semble encore garantie par des efforts de production des paysans, nul doute que l’utilisation à grande échelles des parcelles de terre cultivable au profit des cultures de rente risque d’inscrire la Côte d’Ivoire dans un contexte généralisé de crise alimentaire. Il appartient au gouvernement de dessiner une politique d’appui aux acteurs de la production vivrière afin de garantir une productivité accrue aussi bien en sorgho, piment, aubergine, igname, mil, tomate qu’en riz.

C’est un devoir régalien de l’Etat d’aider les paysans ivoiriens et même tous les Ivoiriens qui souhaitent retourner à la terre à s’orienter non pas seulement vers des cultures de rente (, certes rentables, mais demandant parfois beaucoup de moyens financiers) mais surtout vers les cultures vivrières tout aussi rentables mais consommable en cas de mauvaise vente. Il faut par exemple un projet d’appui à la nutrition et à la sécurité alimentaire en faveur des femmes des régions du nord et du nord-est de la Côte d’Ivoire. Des zones à fortes productions vivrières. Les autorités et les experts ivoiriens doivent mettre le cap sur la performance rizicole pour atteindre l’autosuffisance alimentaire.

Actuellement, la Côte d’Ivoire est confrontée à un déficit en production de riz. En 2010, la production nationale était de 600.000 tonnes pour un besoin intérieur de 1,6 million de tonnes. Il y a donc urgence à amplifier la culture du riz qui, du reste, est la denrée alimentaire la plus consommée des Ivoiriens. Mais cela passe par la modernisation des exploitations familiales, par l’encadrement paysan, la formation, l’accès aux intrants, la mobilisation de la recherche. Et ce, pour tous les types de productions vivrières.

Dieudonné Wognin

Source: Le Quotidien d’Abidjan

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