Scandale : Arte dissimule l’érotisme au cœur de la nuit

Scandale : Arte dissimule l’érotisme au cœur de la nuit

Programmé sur la chaîne à 3h35 le mercredi 3 mai, un épisode de la série Instantané d’histoire dévoile des photos érotiques susceptibles de heurter les jeunes téléspectateurs. Selon son réalisateur, en diffusant ce documentaire au milieu de la nuit, la chaîne se réfugie derrière la bienséance.

Episode mélancolique et captivant de la série Instantané d’histoire, Monsieur X, un Normand dans les maisons closes a été programmé sur Arte, le 24 avril, à une heure du matin. Il sera rediffusé le 3 mai à… 3h35. Le documentaire de Jean-Thomas Ceccaldi est-il si sulfureux qu’il faille en réserver la découverte aux seuls insomniaques ? Evocation de la jeunesse d’un grand bourgeois, rescapé de 1914-18, venu s’encanailler dans les bordels et les cabarets montmartrois, dans les années folles, ce film dévoile de somptueux clichés érotiques.

Réalisées par un homme brisé, qui tenait à ce que son anonymat soit préservé et dont l’identité est encore inconnue à ce jour, ces photographies font autant penser aux croquis et aux huiles de Toulouse-Lautrec qu’à l’oeuvre d’Helmut Newton. Leur éloquente beauté semble avoir effrayé les responsables de la chaîne franco-allemande… Faute d’avoir pu obtenir leurs explications – Fabrice Puchault, directeur de l’Unité société et culture, nous a fait savoir par la voix de son attachée de presse qu’Arte a estimé que « des images de nus pouvaient poser problème un samedi après-midi (horaire des précédents opus de la série, ndlr), pour un jeune public » –, nous avons interrogé le réalisateur.

Que sait-on de ce personnage mystérieux, que vous avez baptisé Monsieur X, et à quel milieu appartenait-il ?

Jean-Thomas Ceccaldi : La fin de sa vie est la période la plus documentée. Au début des années 1980, alors qu’il est très âgé, il vient déposer à Paris, chez un libraire spécialisé en albums et ouvrages érotiques, une valise pleine de vieilles photos prises durant sa jeunesse. Il précise vouloir garder l’anonymat quand il cède ces centaines de clichés érotiques. On est sûr qu’il est normand et qu’il appartient à la grande bourgeoisie entre Rouen et Le Havre. Et l’on sait également que ce vétéran de 1914-18 a beaucoup traîné dans les bordels et les milieux artistiques de Montmartre et de Montparnasse, au cours des années 20. Une photographie le montre dans une maison close qui a été identifiée, boulevard de Clichy, dans le quartier de Pigalle. Des témoignages le dépeignent comme un homme très prévenant, respectueux et généreux avec les filles. Il avait une certaine aisance, et surtout, il est décrit comme un client qui ne consommait pas toujours… On a le sentiment en regardant les photos qu’il a faites et en lisant les rares témoignages que l’on possède qu’il n’était ni dans la débauche, ni dans la frénésie sexuelle. Monsieur X restait sur son quant-à-soi dans ces lieux. On pense que cet homme ne s’est jamais marié, et l’idylle que j’ai imaginée avec la prostituée qui apparaît et réapparaît de nombreuses fois sur ses photos est tout à fait plausible : beaucoup de mémoires et de récits intimes évoquent dans ces années-là ce type de romance qui se nouait, par-delà les barrières sociales entre les filles, les bourgeois ou les artistes.

Comment avez-vous pu reconstituer la vie de ce grand bourgeois dans le Paris des années folles ? Sa mélancolie est-elle représentative de sa génération ?

J’ai dévoré tous les écrits que je trouvais sur cette génération des ‘gueules cassées’ de 1914-18 : il y a une somme de témoignages, il n’y a pas que Céline ! Et tous attestent cette mélancolie chez les survivants  : ces jeunes gens, qui avaient 20 ans en 1914, sont sortis du conflit complètement brisés et en même temps ils étaient tenaillés par un désir de renaître. Mais dès la fin des années 1920, les signaux s’accumulent : le krach aux Etats-Unis, qui a des répercussions en Europe, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le 6 février 1934, en France… J’aime à penser que des esprits sensibles percevaient toutes ces menaces, malgré l’insouciance des temps, surtout dans le creuset artistique parisien qui accueillait tous ces juifs russes immigrés : cette bohème bigarrée si réceptive à l’air du temps devait bien sentir qu’il se passait quelque chose de l’autre côté !

En ces années d’ébullition encore marquées par les traumatismes de la guerre, tous sont sensibles aux fracas du monde, et même chez le turbulent Jules Pascin, un peintre d’origine bulgare que j’évoque dans le film, le vague à l’âme perce (fils d’un juif espagnol et d’une Italienne, Pascin était surnommé le « Prince de Montparnasse », ndlr). Tous les gamins de 1914 partagent ce mélange de Carpe diem et de désespoir et cela me touche particulièrement. Chez le normand Monsieur X, on devine aussi un sentiment de révolte qui se mêle à sa solitude.

Comment expliquez-vous les atermoiements de la chaîne, qui a choisi de diffuser votre film au coeur de la nuit, tout en le laissant accessible en replay pendant un mois ?

Je ne m’attendais pas du tout à ça. J’ai cru comprendre que les responsables de la chaîne avaient pas mal tergiversé… Mais c’est sûr qu’à plus de trois heures du matin, on ne peut toucher que les insomniaques ! De la part de la chaîne, c’est d’autant plus étonnant que lorsqu’on commande un film sur ce sujet-là, on sait que par définition, il y aura des photos dans les maisons closes. Evidemment, je ne suis pas le meilleur juge en tant que réalisateur, mais je crois que c’est excessif comme décision. Si l’on songe par exemple à cette photo qu’il adorait et dont il était très satisfait, où l’on voit deux amies allongées dans l’herbe et enlacées, éclairées par une lumière rasante : elle est très proche dans l’esprit de L’Origine du monde de Courbet. C’est une mise en scène très artistique… Vraiment je ne vois rien d’obscène ou de choquant là-dedans ! Ce qui m’incite aussi à croire que le Normand ne considérait pas ces femmes comme inférieures, ce sont la qualité des cadrages, les lumières et les recherches esthétiques de ses photos : il y a une cohérence, et c’est plutôt rare dans ce genre de production.

S’il l’on compare ces photos érotiques à l’oeuvre d’Helmut Newton, qui a été exposée partout, y compris sur Arte, on se demande si la réaction de la chaîne n’est pas liée à la frilosité de notre époque, où le corps féminin semble de plus en plus poser problème ?

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