Six ans avant, voici comment les berbères libyens préparaient la chute de Kadhafi (1/2)

Six ans avant, voici comment les berbères libyens préparaient la chute de Kadhafi (1/2)

A l’étranger ou en Libye, les Berbères – ou Amazigh – ont contribué à la victoire des forces révolutionnaires face à Kadhafi, durant la guerre civile libyenne. Sur le terrain d’abord: ils ont mené plusieurs batailles clés à Zouara et dans le massif montagneux du Djebel Nefoussa, dans l’Ouest de la Libye. Leurs victoires dans ces deux régions ont notamment permis aux insurgés d’encercler la capitale Tripoli et de s’emparer des postes de contrôle frontaliers. Et par conséquent de la route d’approvisionnement entre la Tunisie et Tripoli.

Mais leur contribution à l’effondrement du régime ne se limite pas à des campagnes militaires menées durant le conflit. Elle est protéiforme, beaucoup plus ancienne: elle remonte à l’année 2005, six ans avant le soulèvement populaire.

L’oppression, le terreau d’une opposition farouche

Fathi ben Khalifa est Libyen, “berbérophone” insiste-t-il. Ou, mieux:

“Amazigh! [1] Parce que ce nom regroupe l’ensemble des tribus originelles d’Afrique du Nord, qu’elles soient composées de Berbères des oasis, de Touaregs, de Rifains, de Zayanes, de Chleuhs ou de toutes les autres ethnies.”

Quoi qu’il en soit, d’innombrables tribus amazighes peuplaient autrefois le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’ensemble du Sahara et la Libye. Avant que la donne ne change, avec la conquête romaine, la christianisation, l’occupation arabe ou encore la conversion à l’islam. Aujourd’hui, les Amazighs représentent à peine 10% de la population libyenne.

Adolescent, en Libye, Fathi ben Khalifa assiste à la pendaison publique de son cousin. Condamné à la peine de mort car il pratiquait la langue berbère interdite par l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi:

“Kadhafi avait une obsession pour le panafricanisme (Mouvement d’unité africaine). Les revendications de notre communauté n’ont donc jamais eu leur place en Libye et ont toujours été réprimées dans le sang et la violence. Dès l’âge de 14 ans, j’ai intégré l’école militaire obligatoire. C’est là que j’ai commencé à haïr la violence et le militarisme. Je subissais une double peine: celle d’être Libyen et celle d’être Amazigh. J’ai toutefois réussi à m’en sortir quand Kadhafi m’a envoyé faire des études d’ingénieur nucléaire à Moscou.

Le nucléaire civil a toujours été la clé de voute de la politique de Kadhafi. A l’époque, il ne voulait pas nous envoyer en France car il savait que la France était sensible à la question des droits de l’Homme et à celle des Amazighs. Chaque mois, on devait se rendre à l’ambassade libyenne à Moscou pour faire des rapports sur notre vie, mais aussi sur celle de nos amis qui nous accompagnaient. Il y avait beaucoup de pression et de corruption sur certains étudiants pour coopérer avec les services secrets.”

Il poursuit son évocation, glaçante:

“Kadhafi a tué beaucoup de nos jeunes, en prison, sur les places publiques. Et même à l’étranger, au cœur des démocraties occidentales. Je me rappelle très bien, lorsque nous avons manifesté lors de la venue de Kadhafi à Paris en 2007, le ministère de l’Intérieur français avait déjà tout prévu parce que Kadhafi avait accès à nos mails et avait transmis ces informations et ses directives au ministère.

Grâce [à un] logiciel vendu par la France (par la société française Amesys), Kadhafi savait quand, comment et où nous devions nous rendre à Paris pour manifester. Des policiers français nous ont donc attrapés, dès la sortie du métro, sous terre. A l’extérieur, il y avait déjà un bus prévu avec des vitres teintées pour empêcher les journalistes de prendre des photos et ils nous ont embarqués. Nous sommes restés 8 heures enfermés.”

Six ans avant le soulèvement, l’organisation

Fathi ben Khalifa préside également le Congrès mondial amazigh. Cette organisation, basée à Paris, pratique notamment un lobbying intensif auprès de l’ONU, de l’Union européenne (UE), du Conseil de l’Europe, de l’Union africaine et des Etats afin de promouvoir la reconnaissance des intérêts de la communauté amazighe.

En 2005, ce Congrès s’associe avec trois autres organisations et appellent officiellement au départ de Kadhafi. Parmi ces organismes: la Ligue libyenne des droits de l’Homme, le Front de salut national libyen – responsable de plusieurs tentatives de coup d’Etat en Libye – et l’Union constitutionnelle libyenne.

Sous la bannière de “Conférence nationale pour l’opposition libyenne”, ils créent alors une feuille de route devant permettre d’instaurer des institutions démocratiques en Libye. Ils imaginent la création d’un organe diplomatique et politique des rebelles durant la révolution. Très similaire au Conseil national de transition (CNT) qui vit le jour et joua un rôle central durant la révolution.

Constitué à huis clos le 27 février 2011, dix jours après les premières manifestations à Benghazi, c’est lui qui persuada le Conseil de sécurité des Nations unies d’adopter la résolution 1973, permettant à l’Otan d’intervenir en Libye. Hassan El-Amin, ancien membre actif de cette opposition et désormais sénateur indépendant, se souvient de cette époque:

“En 2005, c’était la première fois que nous appelions officiellement au départ de Kadhafi. Nous avons donc dès le début imaginé un système démocratique censé prendre la relève. Cela prévoyait la création d’un CNT (bien que nous ne l’appelions pas encore comme ça) en attendant l’élection d’instances légitimes.

C’est pourquoi nous avons réussi à réagir si rapidement dès le 17 février 2011, jour du début de la révolution.”

Source: apache.be

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[1] Les Amazighs représentent un ensemble d’ethnies autochtones présentes de l’Ouest de la vallée du Nil à l’Atlantique et dans l’ensemble du Sahara. Leur présence en Libye remonte à près de 10.000 ans. Ils fondèrent de puissants royaumes, formés de tribus confédérées dont certaines furent gouvernées par des femmes. Notons toutefois que si de nombreuses tribus berbères (concentrées dans le Nord-Ouest) ont combattu Kadhafi, d’autres tribus touarègues (elles aussi amazighs mais concentrées dans le Sud de la Libye) ont soutenu le dictateur. A présent, le président du Congrès amazigh, Fathi Ben Khalifa, prône la réconciliation.

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