Succession de Ouattara: La grogne de Bouaké (par Jacques Mian)

Succession de Ouattara: La grogne de Bouaké (par Jacques Mian)

Si vous permettez, revenons un peu sur les événements qui se sont déroulés à Bouaké sous le couvert d’une révolte contre les factures exorbitantes d’électricité domestique. Il aura fallu cette petite émeute dans la métropole d’équilibre de la Vallée du Bandama pour que Ouattara Dramane Alassane y convoie tout son arsenal de guerre, appuyé en cela par les forces françaises stationnées en Côte d’Ivoire.

À en juger par un tel branle-bas, Bouaké représente un enjeu important dans le dispositif sécuritaire du régime d’Abidjan, dans la stratégie ouattarienne de conservation du pouvoir. Le disant, je sais que je ne vous apprends pas grand-chose. Je ne vous apprends rien non plus en réaffirmant ici que l’extranéité de millions de résidents ivoiriens reste un pilier en béton précontraint de cette dictature qui s’est abattue sur la Côte d’Ivoire depuis avril 2011.

Ce que beaucoup d’entre vous savent moins est que certains pays ont la caractéristique d’avoir des villes extraterritoriales. C’est le cas du Mali. La première ville de ce pays, qui en constitue aussi la capitale politique, est bien Bamako. Mais la deuxième et la troisième, du point de vue démographique, sont respectivement Bouaké en Côte d’Ivoire, et Montreuil (Seine-Saint-Denis) en France.

Poser donc que Bouaké est une ville baoulé est une contre-vérité. Les Baoulé l’ayant abandonnée au profit de la zone forestière de l’Ouest, évidemment pour des raisons économiques. Depuis de nombreuses décennies, cette ville est essentiellement peuplée de Maliens et de Burkinabés dans une moindre mesure. De là vient qu’elle ait été facilement prise par la rébellion venue du Burkina Faso en septembre 2002. Le même scénario avait failli se répéter à Daloa où les mêmes communautés ne sont pas arithmétiquement négligeables.

Ces populations ont toujours été des captifs politiques du Rassemblement des républicains (RDR) de Ouattara Dramane Alassane. Si elles échappaient à ce dernier, son pouvoir s’écroulerait comme un château de cartes.

Mais pourquoi devrais-je m’empêcher de reconnaître que ces captifs politiques ne se retrouvent pas qu’à Bouaké et Daloa? Selon les résultats du recensement général de la population et de l’habitat de 1998, sur cinq personnes rencontrées à Abidjan, seulement deux étaient nées de parents ivoiriens.

J’ai maintes fois pesé cette situation à la balance de la raison, et je crois que l’on me retirera difficilement de l’idée que le premier drame de la Côte d’Ivoire réside là : un pays nouvellement indépendant, une nation en construction qui se retrouvent confrontés à une telle immigration… Sur ce quadrilatère de 322 000 kilomètres carrés, comme un pet sur une toile cirée, les Ivoiriens de sang et les Ivoiriens de cœur ont été débordés par des Ivoiriens de raison.

Personnellement, je n’ai jamais compris les mobiles qui poussent les premiers à se faire un crime de protéger leur identité. Je me pose toujours ces questions : pourquoi beaucoup d’entre nous ont crié et continuent de crier haro sur cette ivoirité instrumentalisée pour des motifs qui se révèlent à nous aujourd’hui ? Pourquoi en avons-nous honte comme si nous avions attrapé la petite vérole? Savons-nous que nous nous sommes fait piéger dans les grandes largeurs ?

L’autre jour, l’on m’a présenté un sachet d’attiéké d’une certaine grosseur en me précisant que cette quantité de ce couscous de manioc très prisé à Abidjan coûte désormais 1000 francs CFA. Il y a seulement six ou cinq ans, la même quantité d’attiéké était proposée à un maximum de 200 francs CFA sur le marché. Sur la même mercuriale, on retrouve également hors de prix la banane plantain dont on tire le foutou, le foufou, mais surtout l’alloco, ce déshabillé de banane mûre découpé en petites tranches et frit dans de l’huile. Comment exprimer autrement que les Ivoiriens meurent de faim?

La politique, selon Paul Valery, consiste dans la volonté de conquête et de conservation du pouvoir. Sans doute, le célèbre écrivain voulait-il sous-entendre que la conservation du pouvoir devrait aller de soi parce que tout au long du mandat que le peuple lui a accordé, l’élu s’attèle à gouverner au grand contentement des populations.

Malheureusement, dans bien de pays, nous avons affaire à des despotes. Alors la volonté de conservation du pouvoir s’oppose à celle du peuple. La Côte d’Ivoire de l’ère Ouattara fait partie de ces pays. Et là réside un autre drame des Ivoiriens. Parce qu’en principe un homme politique doit être guidé par une éthique de la responsabilité qui transcende la crainte d’une éventuelle perte du pouvoir. Au contraire, les Ivoiriens observent depuis des années qu’à coups de rattrapages ethniques idiots et de parachutages stupides bien sélectionnés, Ouattara Dramane Alassane met en place les pièces du puzzle qui devrait garantir la survie de son pouvoir. Évidemment, lorsqu’on est plus occupé à œuvrer et à manœuvrer pour conserver le pouvoir on ne sait pas ou on ne sait plus ce qui se passe dans le peuple.

Ainsi, Ouattara Dramane Alassane refuse de mourir… politiquement ab intestat. Son testament qu’on nous dit olographe serait même déjà dévoilé. Le fait aurait un lien étroit avec ce qui vient de se passer à Bouaké.

De sources généralement dignes de foi, il m’est revenu de façon récurrente que le dictateur d’Abidjan voudrait désigner comme vice-président et dauphin constitutionnel, un de ses commensaux, l’un des plus grands génuflecteurs de son régime, en la personne du sieur Ahmadou Gon Coulibaly dont j’ignore personnellement la moindre compétence, sinon la dipsomanie. Non content de régner sur Korhogo qui est la quasi-propriété de sa famille, l’homme rêve depuis longtemps de faire partie des triomphants et des glorieux de la République. Une prétention du plus haut comique qui heurte mon sens esthétique.

Toutefois, je n’en suis pas le plus grand regimbeur. Si vous cherchez les plus farouches adversaires et contempteurs de ce projet, regardez du côté du chef rebelle devenu le franc-tireur du régime Ouattara. Les évènements de Bouaké constitueraient des signes prodromiques d’une guerre de clan et de positionnement qui n’en est encore qu’à sa phase d’incubation. Ouattara Dramane Alassane, le grand couturier, a mesuré toute la gravité de la situation. Il craint qu’elle soit phagédénique. Ce qui expliquerait le déploiement de plusieurs bataillons entiers dans la grande ville du Centre.

Mais en réalité, que ces gens-là qui ont les portugaises ensablées et ne veulent point de réconciliation nationale se règlent des comptes en s’entretuant, cela ne fait que les choux gras des personnes qui pensent comme moi, qui ont la même Côte d’Ivoire que moi. Pour nous autres, il faut de toute façon que ça pète ou que ça dise pourquoi.

Nous n’avons pas le droit, ni d’excuse de laisser ces forbans et toute la lyre passer des jours filés d’or et de soie, tandis que les Éburnéens ne peuvent s’offrir une franche lippée, mais vivotent et meurent d’inanition.

Pour la Côte d’Ivoire, notre pays, j’ai une affection très attristée. Pas vous ?

Jacques Mian

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