Sur les traces de la diaspora Baoulé:  Des litiges fonciers exacerbés par le pouvoir (Par Lazare Koffi Koffi)

Sur les traces de la diaspora Baoulé: Des litiges fonciers exacerbés par le pouvoir (Par Lazare Koffi Koffi)

Le poids démographique et économique que représente le paysan baoulé à Soubré, avec le temps, a réduit le champ d’action des autochtones bakwé et bété sur leurs propres terres. Ces derniers, offusqués, en voulant récupérer leurs propriétés, ont rencontré une vive opposition des Baoulé qui ont souvent usé de violences pour défendre ce qu’ils considèrent désormais comme leurs biens. Mais dans ces conflits fonciers, le pouvoir central n’a pas toujours su être un bon arbitre.

A- Résoudre un problème en créant un autre.

Le pouvoir Pdci depuis son avènement en 1959 semble se délecter dans son attitude à résoudre des problèmes du pays en provoquant d’autres. L’installation des Baoulé déguerpis de la vallée du Bandama dans les forêts occidentales du pays en est une parfaite illustration.
En effet, la construction du barrage de Kossou de 1968 à 1970 sur le Bandama avait provoqué l’inondation des terres cultivables des villages baoulé riverains.

Détruire ces terres, source de vie de milliers de paysans, était assurément un mal. Mais dans l’esprit des responsables chargés de l’équipement du pays, c’était un mal nécessaire. Car, la Côte d’Ivoire, à cette époque, ambitionnait de devenir déjà l’Etat le plus moderne de la sous-région. L’enjeu de la modernité commandait une telle oblation : sacrifier des terres viables pour doter les villes et les villages en électricité. Mais l’Etat reconnaissant, n’abandonnera pas les paysans baoulé à leur sort. Pour eux et pour leurs descendances, il sera constitué deux organismes :

– L’un, l’Autorité pour l’aménagement de la vallée du Bandama (AVB) créé par décret n°69-315 du 18 juillet 1969, aura pour objet, outre la mise en valeur du bassin du Bandama, d’organiser la réinstallation des populations déguerpies en les assistant au cours de leur transfert et de leur implantation dans les zones d’accueil.

– L’autre, l’Autorité pour l’aménagement de la région du Sud-ouest (ARSO), créée, elle, par décret n°69-546 du 22 décembre 1969, a eu pour but de désenclaver le Sud-ouest forestier afin de favoriser l’installation des déguerpis de la vallée du Bandama.

Grâce à ces deux organismes, près de 80 000 personnes, provenant de 250 villages ont été déplacées et réinstallées dans 65 nouveaux villages créés dans les finages gouro. 16 000 hectares de plantation ont été recensés et indemnisés.

Dans le Sud-ouest avec l’ARSO, les finages bété et bakwé ont été envahis dès 1970 par 5 000 immigrés de Kossou. Pour tous ces déguerpis, l’Etat a été généreux, une générosité à la mesure du sacrifice de leurs terres. Et pour les sécuriser, Houphouët avait proféré ces paroles fortes, lourdes de conséquences :
« La terre appartient à celui qui la met en valeur ».

Ainsi encouragés, les Baoulé vont se tailler de grandes propriétés et vont prospérer dans leurs nouvelles dépendances au détriment des populations hôtes. Mais la prospérité des Baoulé sera, avec le temps, porteuse de tensions non prévues. Car, avec l’essor démographique des immigrés de Kossou et des populations hôtes, la terre à exploiter s’est raréfiée. Les autochtones qui n’ont jamais bénéficié ni de dédommagement ni autre soutien de l’Etat pour avoir accueilli leurs « frères du Centre » réclament de droit leurs terres. D’où les heurts parfois violents entre autochtones et allogènes. Parce que tout simplement dans l’opération de l’AVB et de l’ARSO, il a manqué la mise en place d’un véritable cadastre.

B- Bété et Baoulé : deux communautés à la cohabitation éprouvée par la politique.

« Nous les Bété, il faut le reconnaître, nous sommes des paresseux. Nous ne sommes pas de tradition de grands planteurs comme les Baoulé. Nous nous contentons de petites exploitations dans les bas-fonds. Dans la vie d’un Bété, le plus grand bien qu’on puisse lui faire, c’est de lui donner une femme à marier ».

Ces propos sont de M. Louis Legré Gahié, originaire d’Ottawa (S/p de Soubré). Infirmier d’Etat à la retraite depuis 1990, il est propriétaire d’un luxueux hôtel à Soubré. Il les as tenus en présence de M. Kouassi Konan, le chef supérieur des Baoulé qu’il a accueilli à son domicile de façon fortuite à l’occasion d’un déjeuner organisé par des paysans dans son hôtel. Les deux hommes en buvant, ont beaucoup échangé et ri comme deux frères qui viennent de se retrouver après plusieurs années de séparation. Et au cours de la causerie, le chef baoulé a lâché :
« Entre les Bété et nous, il n’y a pas de problème. Les Bété ont toujours été avec nous. Depuis 33 ans que je suis ici, je n’ai jamais eu de problème avec les Bété. Les problèmes qui arrivent maintenant sont le fait de jeunes intellectuels et du gouvernement. C’est surtout aux dernières élections que ces problèmes se sont aggravés. Des Baoulé ont été chassés de la brousse. La gendarmerie les a amenés en ville et je les ai accueillis. J’ai dépensé plus d’un million (de francs) pour leur nourriture. Tout est arrivé tout d’un coup. Et puis quand les élections sont terminées, les palabres aussi ont pris fin ».

Après cette intervention du chef dans un style approximatif, chacun de ces deux hommes s’est laissé aller à son commentaire pour conjurer ce malheureux événement. Plus tard, rentré chez lui, le chef baoulé confiera :
« Il est vrai que les Bété ne sont pas de grands planteurs. Mais les Bété sont généreux. Ils m’ont bien accueilli ici, ils me respectent plus que les Baoulé. J’ai tout ici à Soubré. Tous mes enfants sont nés ici. (Il en a 28). C’est ici que j’ai ma maison. Soubré est devenu mon village ».

Ces paroles du chef baoulé cachent mal le malaise qui existe entre les communautés baoulé et bété depuis quelques temps.

En effet, sous des dehors de vie conviviale, elles cohabitent dans la méfiance réciproque et n’importe quelle agression physique ou verbale peut à tout moment provoquer des situations dramatiques incontrôlées. A Soubré, tout le monde le dit :
La preuve a été donnée lorsque, dans la perspective de la libéralisation des filières café et cacao, il a été question de constituer des coopératives agricoles dans la région. En avril 1999, lors d’une réunion d’explication à ce sujet à la permanence du Pdci de Soubré, M. Lucien Tapé Doh, président de l’Association des agriculteurs de Côte d’Ivoire (AACI), évoquant ce malaise latent, avait invité Baoulé et Bété à transcender leurs « palabres » :
« Associez-vous parce que nous partons vers la libéralisation. Associez-vous entre planteurs. Cessez de faire vos palabres », avait-il dit.

Malgré ces appels, il s’est constitué dans la région quatre coopératives dont les adhérents se recrutent dans les ethnies de leurs initiateurs auxquels on ajoute « pour faire bien, quelques Gouro, Maliens, Guéré et/ou Burkinabè ». A titre d’exemple, la dernière née de ces coopératives, l’Entreprise coopérative agricole de Soubré (ECASO) constituée le 13 août 1999, compte 1018 membres dont quelques Dioula et seulement deux Bété. Tout le reste des membres est composé de paysans baoulé. Les membres du Conseil d’Administration au nombre de neuf sont tous Baoulé. M. Pascal Yao Ndri, 44 ans, le président du Conseil d’Administration de l’ECASO, tout en rejetant l’idée sur une base tribaliste a donné les raisons de l’absence des Bété :
« Nous n’avons pas rejeté nos frères Bété. Au moment de la constitution de notre coopérative, nous avons fait appel à tous les paysans de Soubré non encore regroupés. C’est depuis fin décembre 1998 que nous avons commencé l’opération. Avec l’appui de l’ANADER, nous avons organisé des réunions d’information auxquelles ont participé des frères Bété mais ceux-ci, au moment de libérer leurs parts n’ont pas répondu à nos convocations ».

Même M. Nicodème Tapé qui a été pressenti pour être secrétaire général de l’ECASO parce qu’ayant fait autrefois ses preuves en cette qualité à l’Union des GVC du Nawa, « a refusé d’être membre de l’ECASO ». Tout cela montre qu’entre Baoulé et Bété, l’entente est difficile. A la base de ces difficultés, des litiges fonciers réglés de manière partisane par l’administration. M. Kouamé Kouakou alias Caterpillar l’explique ici éloquemment :
« Avant, il y avait entre nous et Bété des palabres mais ceux-ci n’ont jamais été dramatiques. Il est vrai qu’amicalement, en buvant et en mangeant avec eux, certains nous font entendre qu’un jour, nous serons chassés de leurs terres. Nous n’avons jamais pris cela au sérieux. Mais avec ce qui s’est passé lors des élections passées (1995), nous nous sommes rendu compte que les Bété peuvent vraiment nous chasser. La première fois, ils nous ont surpris. Mais désormais avertis, nous sommes sur nos gardes ».

Ces faits sont reconnus par les Bété qui, en 1995, se sentant trop excédés par le poids démographique et économique des Baoulé, ont vu dans le boycott actif organisé par l’opposition significative pour réclamer des élections justes et transparentes, le signal pour chasser de leurs terres les « colons » baoulé. Ainsi à Okrouyo, ils avaient monté des barricades et barré la route pour les empêcher de voter. Les jeunes de Grébouo, soutient-on, ont même détruit un pont et menacé de mort les Baoulé si ceux-ci votent, espérant ainsi que le pouvoir change de main, (un nouveau pouvoir qui leur fera droit). Mais pour nombre d’entre eux, ces manifestations sont à mettre au compte du jeu électoral.

« Les Baoulé sont nos frères. Ce que nous avons fait en 1995 fait partie des querelles de campagne. C’est du cinéma. Après le vote, nous avons continué à vivre ensemble. Sinon, nous n’avons jamais brûlé un campement baoulé ni dispersé leurs biens », a soutenu M. Etienne Zézé, 68 ans, à Dagbeouroua, sur la route de Guéyo.
Mais les Baoulé, comme effrayés par cette réaction inattendue de leurs hôtes d’ordinaire non violents, vivant désormais sur le qui-vive, ne manqueront pas de porter des coups mortels aux autochtones chaque fois qu’il y aura litige foncier.

C- Les intérêts des Baoulé protégés par le pouvoir Pdci.

Depuis 1995, dans les villages de Soubré, Méagui et surtout de Grand-Zattry, la tranquillité des populations est constamment troublée par des faits dramatiques qui ont été relevés et dénoncés par la fédération Fpi de Soubré. Ces actions délétères des Baoulé sur la paix dans la forêt et à la manière dont elles sont traitées par l’administration, ont poussé les autochtones à regretter d’avoir été généreux vis-à-vis des Baoulé. M. Edouard Goba Solo, chef de tribu Soubouo, l’exprime ici en ces termes :
« Sur les questions foncières, lorsque nous avons affaire avec les Baoulé, ils sont toujours soutenus par les pouvoirs publics. Mais ce n’est pas le cas avec les autres ethnies ».

Pour le chef de Soubouo, cette attitude partisane des autorités politiques, administratives et même judiciaires en faveur des Baoulé, ne datent pas d’aujourd’hui. Suivons-le encore :
« A Grand-Zattry d’où ma mère est originaire, en 1964, des Bété ont eu des histoires avec des Baoulé. Mamie Faitai, sœur aînée du président Houphouët, informée, a fait venir de Yamoussoukro, un contingent de gendarmes pour brimer les Bété. Les gendarmes ont dit : celui qui discutera la terre avec les Baoulé sera conduit en prison à Yamoussoukro. Cela a effrayé les gens et depuis, s’il ya litige entre Bété et Baoulé, des gens viennent de Yamoussoukro et jugent toujours en faveur des Baoulé ».

Ces faits, bien logés dans la mémoire collective des Bété, ont conditionné ceux-ci et les ont contraints, pourrait-on dire, à accueillir et à subir leurs « frères » venus du Centre du pays.
« Nous avons pensé que si nous ne leur donnons pas les terres demandées, nous aurons des problèmes avec le pouvoir », a dit en soupirant le chef Goba.

Ce soutien aux Baoulé s’est poursuivi jusqu’aujourd’hui. On avance comme preuve, la présence de sous-préfets, de magistrats, de commandants de gendarmerie et de chefs de cantonnement des Eaux et Forêts actuels de Soubré, Méagui et de Grand-Zattry sont de cette ethnie. On chuchote que le président du Tribunal, M. Paul Mousso, un Abbey est partant, remplacé par un juge baoulé « parce que les élections approchent ». Dans cette vision des choses, le doyen Honoré Sibaï Triffo, enseignant à la retraite, plusieurs fois candidats malheureux aux élections municipales va plus loin :
« Pendant les élections, les Baoulé deviennent très agressifs dans leurs campements montés par les cadres Bété du Pdci qui les utilisent à leur cause ».

A la tête de ces cadres, ils n’hésitent pas à citer feu Charles Donwahi qui selon lui, avec la bénédiction des préfets et sous-préfets, a fait multiplier les bureaux de vote dans les campements baoulé et intimé l’ordre aux communautés baoulé d’élire les candidats du Pdci « au risque de se voir chasser des forêts de Soubré ». Ceux-ci, mécaniquement s’exécutent, non pas par conviction politique et idéologique, mais parce que très attachés à leurs terres. C’est tout cela qui irrite les autochtones.

Interrogé sur la question, le préfet de Soubré, M. Maximin Ngoran Kanga ne s’est pas dérobé à répondre :
« On accuse le gouvernement de ne faire venir ici que des administrateurs baoulé. Il est vrai que les sous-préfets de Grand-Zattry, Soubré etc. sont des Baoulé ou des Akan. Moi-même, je suis un Akan. Mais je ne pense pas qu’il y ait une intention inavouée dans cette façon de faire pour protéger les Baoulé. J’ai souvent entendu cette récrimination et j’ai fait un rapport à ce sujet pour que le pouvoir central rectifie le tir. Mais je puis vous dire en ce qui me concerne, que je n’ai pas reçu de consigne pour protéger les Baoulé ».

Dans les récriminations des autochtones pour montrer que les litiges fonciers qui les opposent aux Baoulé sont exacerbés par le pouvoir, il a été souvent avancé que, le ministre Léon Konan Koffi est venu faire distribuer des fusils aux Baoulé pour se défendre d’éventuels assauts des Bété.

« En ce qui me concerne, la possession des armes à feu (fusils) par les planteurs baoulé, cela est une réalité. Mais dire que c’est le pouvoir qui les a armés, cela dépasse ma compétence. Je sais seulement que la loi autorise tout planteur disposant d’un certificat de plantation d’avoir un fusil. Les gens disent que M. Léon Konan Koffi est venu ici armer les Baoulé. Moi, je ne sais pas. Je sais qu’il est venu ici en compagnie de MM. Bra Kanon et Konan Banny et a parlé publiquement ici à Soubré demandant aux Baoulé de se conformer aux coutumes des terres d’accueil. L e reste, je ne sais pas. Je n’ai pas vu cela », a expliqué le préfet de Soubré avant de relever que le vrai danger dans la région n’est pas la présence des Baoulé, mais plutôt celle des Burkinabé dont certains de leurs établissements sont peuplés de plus de 10 000 habitants. C’est le cas de Darnahim (à derrière l’eau).
« Il ne faut pas qu’on se trompe de sujet. Les Burkinabè ont un consulat ici et le moindre conflit est vite épinglé. Il ne faut donc pas que les Ivoiriens se divisent. Ils doivent se mobiliser face à la pression des Burkinabè », a-t-il dit.

En attendant, Baoulé et Bété vivent dans une sorte de guerre larvée dans l’attente des élections de l’An 2000.

Lazare KOFFI KOFFI

(A suivre)

NOTES

(1) Cet article a été publié dans NOTRE VOIE n° 433 du 16 au 17octobre 1999)

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