Sur les traces de la diaspora Baoulé: Une impressionnante implantation dans la forêt de Soubré (Par Lazare Koffi Koffi)

Sur les traces de la diaspora Baoulé: Une impressionnante implantation dans la forêt de Soubré (Par Lazare Koffi Koffi)

Les zones forestières de l’Ouest, du Centre-ouest et du Sud-ouest de la Côte d’Ivoire sont devenues depuis ces cinq dernières années (2) des zones confligènes. Les paysans de la diaspora baoulé sont régulièrement en butte à des litiges fonciers avec les autochtones guéré, gouro, dida et surtout bété. Ces litiges finissent souvent dans le sang de sorte qu’aujourd’hui, Duékoué, Bouaflé, Gagnoa, Daloa, Issia, Lakota et Soubré sont considérés comme des poudrières dont l’explosion peut mettre en péril l’unité nationale. Pour comprendre ces conflits et les prévenir, nous sommes allés à Soubré où l’implantation des Baoulé est impressionnante. Notre enquête.

A- La colonisation des forêts du Sud-ouest ivoirien par les Baoulé

Soubré, 13 août. Il est 22 heures passées. Au quartier administratif, dans un maquis de la « rue princesse » de la ville, face à l’hôtel Doboa, M. Kouamé Kouakou alias Caterpillar vient de dîner. Son repas, un poulet entier rôti bien garni arrosé de quelques bouteilles de bière fraîche. Jeune (il est né en 1956), il paraît cependant âgé. Son visage à moitié caché par une barbe noire touffue porte les marques d’un homme qui a trimé de longues années durant, pour chercher l’aisance matérielle. A le voir à table, on le prendrait, avec son cellulaire posé tout près de lui et son blouson sur ses épaules, pour un fonctionnaire ou un agent d’une grande entreprise privée. En réalité M. Kouamé Kouakou est un paysan baoulé, originaire de Kodi dans la sous-préfecture de Ouellé. Après 23 ans de durs travaux champêtres, il est aujourd’hui visiblement heureux d’avoir réussi sa vie. Propriétaire de vingt cinq hectares de cacao à Koffiyaokro un campement qu’il a fondé dans le finage de Soubré, il est fier de dire au premier venu qu’avec le fruit de ses labeurs, il a construit à Soubré et dans son village natal deux maisons de douze chambres chacune, dispose d’une grosse moto Honda 600 « Routier » et d’un camion-benne de marque Kya acheté cette année. Marié à trois femmes, il est père de 25 enfants.

Comme M. Caterpillar, ils sont légions, les paysans baoulé aux progénitures nombreuses qui ont essaimé dans la vaste forêt de Soubré et qui ont réussi leur aventure de colonisation des terres bété. Parmi eux, de nombreux analphabètes, mais aussi des déscolarisés. La présence de certains dans cette partie du Sud-ouest du pays, remonte à la veille de l’indépendance. D’autres, les plus nombreux, aux alentours de 1970 avec la mise en place de l’Autorité pour l’aménagement de la région du Sud-ouest (ARSO).

Au début de leur implantation, la région du Sud-ouest en général (et de Soubré en particulier), était alors sous-peuplée. Les statistiques du ministère du Plan donnaient une densité moyenne qui ne dépassait pas 3 hab/km2 (3). De plus, très faiblement dotée d’infrastructures routières, elle apparaissait comme une zone « enclavée, inexploitée et répulsive » (4). Regorgeant d’immenses hectares de forêt non mis en valeur par les autochtones bakwé (5) et bété, cette région sera aménagée – du moins une partie – par l’ARSO pour accueillir les Baoulé déguerpis de Kossou après la construction du barrage hydro-électrique sur le Bandama. Comme l’écrit Dian Boni, « les finages réservés aux ‘déguerpis’ de Kossou ont en effet fait l’objet d’aménagements minutieux. Non seulement les villages construits ex-nihilo par l’ARSO, avec des matériaux modernes, disposent chacun de puits, d’écoles de trois classes chacune avec les logements des maîtres, de dispensaires, de dépôts de produits pharmaceutiques (…) mais d’immenses superficies ont été défrichées (…). L’objectif est d’offrir à ces ‘déguerpis’, les meilleures conditions possibles d’existence »(6).

Dans cette action de l’ARSO, les Baoulé des autres régions ont vite compris que l’Etat leur offrait les forêts du Sud-ouest. Aussi vont-ils venir massivement occuper, voire coloniser les terres de Soubré. Ce mouvement de colonisation s’est accéléré avec l’ouverture de la route Soubré-San-Pedro en 1974-1975 et son bitumage deux ans après. Les autochtones bété dont on connait la légendaire hospitalité ne feront aucune difficulté pour les accueillir et à leur « prêter » quelques parcelles à cultiver. M. Kouassi Konan (60 ans), originaire de Lomo Rokouassikro dans la sous-préfecture de Sakassou, actuel « chef supérieur de tous les Baoulé du département de Soubré », raconte ses débuts dans le Sud-ouest :

« Je suis venu à Kopéragui, en région bakwé en 1966. Je suis venu là pour chercher une portion de forêt. En ce temps-là, il n’y avait pas beaucoup de Baoulé. Comme à Sakassou, c’est la savane et que jeune, j’avais la force de travailler, j’ai décidé de faire le travail de la terre. Après six mois à Daloa sans succès, j’ai rencontré un nommé Kouadio Konan à qui j’ai fait part de mes projets. C’est ce dernier qui m’a conduit à Kopéragui. Il m’a confié à un tuteur bakwé à qui j’ai donné 40 000 francs et deux bouteilles de gin pour obtenir de lui 30 hectares de terres incultes au-delà de deux kilomètres du village ».

M. Denis Kouassi Ndri, 43 ans, originaire de Yobouékro (S/p de Bouaké) est propriétaire aujourd’hui de 50 hectares de cacao après 20 ans de présence à Soubré. Il témoigne lui aussi de ses débuts :

« Je suis issu d’une famille de treize enfants. Je n’ai jamais été scolarisé. Je me débrouille pour vivre ; par un ami du nom de Mathurin Yao Koffi originaire de Brobo que j’ai croisé à Oumé, j’ai appris qu’il y a de la forêt à Soubré. J’ai été confié par la suite au chef de canton de Boutoubré, M. Emile Djédjé Ori. Celui-ci m’a pris seulement 20 000 francs pour son déplacement dans la forêt. »

Comme on le voit, l’écho de l’existence de terres vierges dans le Sud-ouest va attirer les populations du Centre.

B- L’extraordinaire implantation des Baoulé dans la forêt de Soubré.

Au début, leur occupation pionnière des terres se fera à partir des pistes villageoises ou le long des cours d’eau, mais avec l’afflux de nouveaux colons, l’intérieur de la forêt sera envahi. Le nombre de ces derniers au fil des ans ne cessera de croître. Avec une superficie de 8036 km², la région de Soubré qui comptait en 1975 moins de 10 000 ruraux non autochtones comptera au recensement de 1988, 227 973 sur un total de 370 790 habitants. Il comptait au niveau de la cartographie villageoise, 126 localités contre 5 418 campements. Dix ans après, (en 1998), selon les résultats provisoires du recensement général de la population et de l’habitation, on dénombre 328 091 habitants vivant dans les campements sur un total de 586 351 habitants soit 55, 95 %. Le nombre de campement est passé selon le préfet de Soubré (7) à 10 405 contre 167 villages. Quand on sait qu’en général, les Bété et les Bakwé vivent quotidiennement au village et les allogènes (particulièrement les Baoulé) dans les campements, on peut affirmer que ces derniers, en quelques années, sont devenus deux fois plus nombreux que leurs hôtes. Cette forte présence des Baoulé se sent dans plusieurs milieux. La conquête des terres vierges pour l’exploitation du cacao et du café sera de plus en plus extensive. Là où les autochtones se contentent de deux à trois hectares de ces plantes pérennes, les Baoulé auront des exploitations d’un seul tenant s’étendant sur plusieurs dizaines d’hectares.

L’espace rural dans son ensemble a connu une profonde transformation. Les campements de défrichement de création spontanée et anarchique sont devenus progressivement des campements d’exploitation modernes s’étalant sur des surfaces de plus en plus étendues avec l’arrivée des parents ou des amis des premiers exploitants. Certains d’entre eux présentent l’aspect de véritables villages. Tous – ou presque – portent le nom de leurs fondateurs (Ndrikro, Jean-Baptistekro, Koffi Bernardkro, Juleskro) ou le nom de leur village ou encore de leur région d’origine (Petit Béoumi, Tolakro, Petit Bouaké, Walébo). Dans ces campements, les paysans sont en général des polygames et ont une nombreuse progéniture. Ainsi à Ndrikro dans le finage de Dobouo (dans la tribu Kadia), vivent vingt-huit paysans déclarés disposant au total de plus de 335 hectares de cacao d’un seul tenant (soit en moyenne douze hectares de terres par paysan). Chaque paysan ayant au moins deux femmes, plus de dix enfants et un minimum de cinq manœuvres, on peut estimer la population à plus de 500 habitants. Selon le préfet de Soubré, certains campements comptent 10 000 habitants. Dans ce cas, l’administration n’hésite pas à les ériger en village. Ainsi : Gnogboyo, Petit Béoumi, Petit Bouaké, Mambéry, Walébo ; Koffi Bernardkro. Ces villages ont connu un début d’équipement : électrifiés, ils sont dotés de dispensaires, d’écoles primaires, d’un marché qui se tient à jour fixe une fois par semaine et de puits modernes. Daligakoffikro et bien d’autres villages baoulé ont même bénéficié de l’appui du projet BAD Ouest.

C- Les Baoulé, une communauté riche et puissante.

Outre cette extraordinaire implantation dans la forêt, les Baoulé, en ville, tiennent le petit commerce, les maquis. Ils sont partout. Hier, humbles et mendiants de terres, les Baoulé aujourd’hui sont vus par leurs hôtes comme une communauté riche et puissante et protégée par le pouvoir central. Lors des grandes manifestations politiques et religieuses publiques, leurs chefs richement drapés dans les tenues traditionnelles baoulé occupent les premiers rangs. Pour tout dire, le Baoulé à Soubré, arrogant, se comporte comme en terrain conquis. M. Kouassi Konan, le chef supérieur des Baoulé installé depuis 1980 dans cette fonction en présence de feu Charles Donwahi, est incontournable dans tout ce qui se fait dans le département. Ayant une voiture rouge-bordeau munie d’avertisseur très sonore et cadencé, il ne passe pas inaperçu. De fait, la présence baoulé à Soubré, au début tolérée, a commencé à inquiéter les autochtones qui se sentent envahis et dominés. M. Edouard Goba Solo, chef de tribu central Soubouo (Soubré) l’a presque dit en ces termes :

« Nos frères baoulé, sur la question des terres, sont gourmands. Quand on leur donne une portion de terre à exploiter, ils dépassent toujours à l’insu de leurs hôtes, les limites à eux concédées. Souvent, ils cherchent même à devenir propriétaires. Ils n’on peur de personne ».

De là à penser que la forte emprise spatiale des plantations baoulé, est une expropriation programmée des terres des autochtones au profit des populations du Centre, il n’y a qu’un pas. D’où les nombreux conflits et autres affrontements sanglants que va connaître Soubré entre les autochtones et les Baoulé de la diaspora. Sur la question voici ce qu’en pense M. Maximin Ngoran Kanga, préfet de Soubré :

« J’ai treize ans de présence dans la région. D’abord en tant que sous-préfet à Koubly et secrétaire général de préfecture. Je suis informé des difficultés de cohabitation entre Baoulé et Bété. Cette difficulté remonte à la création du barrage de Kossou où les terres baoulé étant inondées, le pouvoir a demandé aux Bété des forêts occidentales d’accueillir leurs « frères » Baoulé. Au départ, les Bété dont on connait la légendaire hospitalité vont accueillir sans problème les Baoulé. A cette époque, il y avait beaucoup de terres et la zone de Soubré était sous-peuplée. Mais aujourd’hui, les terres deviennent de plus en plus rares et les Bété ont pris conscience que leur générosité les conduit à manquer de terres. Ils ont donc décidé de ne plus attribuer de parcelles aux Baoulé. Ils se sont rendu compte que, s’ils s’étaient organisés, ils auraient eu de l’argent en vendant les terres ou en les louant. Mais aujourd’hui, les choses se compliquent. Ils veulent louer la terre à celui qui l’a occupé et mise en valeur depuis 30 ans. C’est un véritable problème que tous les jours nous gérons. Et la gestion de ce problème n’est pas toujours facile. On observe que ce problème qui couve entre les deux communautés est exacerbé à chaque élection. Je me demande moi-même pourquoi. On nous accuse, nous administration de soutenir les Baoulé et de protéger leurs intérêts. C’est vrai, nous avons notre part de responsabilité dans ce conflit. Mais nous ne faisons qu’arbitrer. Et cela ne plait pas toujours selon où l’on se trouve. Lors d’un litige, si le plaignant me prouve par des documents qu’il a octroyé seulement trois hectares à un allogène qui en définitive exploite dix hectares de son finage, je cherche toujours à régler ce problème à l’amiable. Mais je suis conscient que le nombre de litiges toujours croissant a fini par créer et à entretenir des tensions entre les deux communautés qui n’ont pas la même façon de penser. Les Bété sont des gens aimables qui cèdent facilement leurs terres. Mais chez eux, la terre n’est pas une propriété individuelle mais collective. De sorte que, tout en vous cédant une parcelle, ils peuvent toujours venir exploiter du riz dans les bas-fonds qui sont inaliénables dans les parcelles octroyées. Ils peuvent venir y extraire du bandji ou couper des lianes. Or en face, les Baoulé ont l’esprit de possession de sorte que, une fois la terre acquise, ils se sentent les propriétaires de tout ce qui s’y trouve. Il y a donc là, un problème de mentalité qui se choque. Les Baoulé quelque fois ne sont pas reconnaissants et il m’est arrivé d’être assez dur avec eux en leur rappelant qu’on ne demande pas à une grenouille un siège pour s’asseoir. Ils doivent chercher à se conformer aux traditions des terres d’accueil. C’est ce que nous-mêmes administrateurs, nous faisons ».

Lazare KOFFI KOFFI (A suivre)

NOTES

(1) Notre Voie n° 432 du 15 octobre 1999

(2) C’est à partir de l’année 1994 au lendemain de la mort du président Houphouët-Boigny.

(3) En 1968, l’inventaire démographique réalisé par le Ministère du Plan donnait à toute la région du Sud-ouest une densité moyenne de 2,2 hab/ km². La zone de Soubré enregistrait 0,7 hab/km². Voir Ministère du Plan, Le Sud-ouest ivoirien, effort de développement, Abidjan, 1969. Voir aussi Dian Boni, L’économie de plantation en Côte d’Ivoire forestière, NEA, Abidjan, Dakar, Lomé, 1985, p. 70.

(4) Dian Boni, op. cit. p. 430.

(5) Le territoire des Bakwé dans le département de Soubré s’étend sur la rive droite du Sassandra face au territoire des Bété de Soubré.

(6) Dian Boni, op. cit. p. 144.

(7) A cette époque, en 1999, le préfet de Soubré s’appelait Maximin Ngoran Kanga. Il était d’ethnie akan.

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