Tirailleurs sénégalais : « On les a forcés à s’engager, et aujourd’hui on laisse leurs petits-fils se noyer dans la Méditerranée »
Cheikh Fall exhibits in his hand, the French Legion of Honour which was presented to him by President François Hollande on August 15, 2014. Cheikh Fall is from the village of Pir. He was forcibly incorporated and served in the 1st RAC AOF. He participated in the Provence landings and fought on the Colmar and Berlfort fronts. On August 15, 2014, he received the Legion of Honour from President François Hollande during the commemoration of the landing in Provence on the Charles De Gaulle aircraft carrier. This portrait was painted in the fall of 2014, sitting on his bed, the veteran was telling the story of the war. Cheikh Fall died in March 2015. Cheikh Fall expose dans sa main, la Legion d'Honneur francaise qui lui a ete remise par le president Francois Hollande le 15 aout 2014. Cheikh Fall est originaire du village de Pir. Il a ete incorpore de force et a servi dans le 1er RAC AOF. Il a participe au debarquement de Provence et a combattu sur les fronts de Colmar et de Berlfort. Le 15 aout 2014, il a recu la legion d'honneur des mains du president Francois Hollande lors de la commemoration du debarquement de Provence sur le porte avion Charles De Gaulle. Ce portrait a ete realise a l'automne 2014, assit sur son lit, l'ancien combattant racontait la guerre. Cheikh Fall est decede en mars 2015.

Tirailleurs sénégalais : « On les a forcés à s’engager, et aujourd’hui on laisse leurs petits-fils se noyer dans la Méditerranée »

Soixante-quinze ans après le débarquement de Provence, « Le Monde Afrique » a rencontré le photographe Julien Masson, qui a rassemblé dans un livre les témoignages d’anciens combattants.

Dans le cadre d’un projet pédagogique avec des collégiens de Savoie, Julien Masson, photographe et réalisateur, s’est lancé sur les traces des derniers tirailleurs sénégalais entre 2014 et 2018. De ses multiples rencontres avec Saïdou Sall, Issa Cissé, Alioune Fall ou Dahmane Diouf, qui furent enrôlés dans l’armée coloniale pour libérer la France, il a fait un ouvrage, Mémoire en marche, un long format pour Radio France internationale (RFI), puis un film diffusé sur TV5 Monde en 2018. Une deuxième édition de son livre, enrichie de plusieurs témoignages, est parue en 2018*.

Comment est né votre projet avec des tirailleurs sénégalais ?

Je souhaitais embarquer les élèves d’un collège dans une enquête historique qui pourrait leur permettre de s’interroger sur « l’identité nationale », un thème qui faisait alors débat. Les tirailleurs sénégalais me sont apparus comme un sujet permettant de parler du passé commun entre différents peuples, mais aussi d’aborder l’histoire de l’esclavage, de la colonisation. Ce sujet conduit aussi vers des thématiques plus actuelles comme celle des migrants. Mon but était de donner aux élèves des clés pour qu’ils comprennent la France d’aujourd’hui.

Les tirailleurs sénégalais ont joué un rôle très important dans l’histoire de France, mais leur histoire est méconnue. Quand on s’intéresse aux liens qui unissent la France et l’Afrique, on ne peut pourtant pas oublier le rôle de ces hommes qui ont quitté leur terre pour combattre et libérer la France. Des dizaines de milliers y ont laissé leur vie. Dans Le Chant des Africains, ils disent qu’ils veulent « porter haut et fier le beau drapeau de notre France entière ». Ils chantent aussi qu’ils sont prêts à « mourir à ses pieds » si quelqu’un touche ce drapeau. Il m’a semblé important d’écouter ces hommes avant leur mort et de transmettre leur témoignage. C’est aussi une manière de leur rendre hommage.

Comment les avez-vous rencontrés ?

A Dakar, je me suis rendu à l’Office national des anciens combattants. Il m’a fallu du temps pour que mon projet soit accepté. On ne donne pas au premier venu les coordonnées d’un homme de 90 ou 95 ans et je peux tout à fait le comprendre. J’ai ensuite rencontré un tirailleur, puis deux, et tout s’est enchaîné. J’ai obtenu la liste des derniers anciens combattants sénégalais de la seconde guerre mondiale, sur laquelle figuraient 21 noms [environ 350 000 hommes issus de toutes les colonies de l’Afrique occidentale française et de l’Afrique équatoriale française ont été incorporés dans le corps des tirailleurs sénégalais durant la seconde guerre mondiale]. Ces derniers avaient pris soin de s’enregistrer auprès de l’administration coloniale après la guerre, mais beaucoup ne l’ont jamais fait à leur retour en Afrique. Une grande partie d’entre eux étaient analphabètes et leur seule envie était de retrouver leur foyer. Dans cette liste de 21 personnes, j’ai pu en rencontrer treize.

Quel accueil avez-vous reçu ?

C’était pour chacun une immense surprise de voir arriver un Français qui souhaitait s’intéresser à eux dans le but de transmettre leur histoire à des jeunes de son pays. Les tirailleurs étaient très sensibles à cette démarche, car ils pensaient avoir été complètement oubliés près de soixante-dix ans après la fin de la guerre. Beaucoup n’avaient jamais raconté leur histoire à leur famille. Des neveux, des petits-enfants et même leur femme sont venus écouter leurs récits, courageux et souvent émouvants. Certains membres de leur famille m’ont confié qu’ils ne savaient pas que leur « vieux » avait vécu autant de choses incroyables dans sa vie.

Quels sentiments dominaient dans les récits de ces tirailleurs ?

Il y avait une différence entre ceux qui se sont engagés volontairement et ceux qui l’ont été sous la contrainte. Mais chez tous les tirailleurs, il y avait de l’amertume, le sentiment d’avoir été oubliés. Ils faisaient toutefois la différence entre le peuple français et l’administration française.

C’est-à-dire ?

Ils racontaient que les Français qu’ils avaient rencontrés étaient très différents de ceux des colonies. Ils avaient créé avec eux des liens d’amitié, de fraternité et même parfois d’amour. Ils ont été touchés par l’accueil qu’ils ont reçu lors du débarquement de Provence, par exemple. Aucun tirailleur n’avait de mépris pour le peuple de France, qu’ils voyaient comme frère, et tous insistaient sur ce point de façon très claire.

Quel accueil avez-vous reçu ?

C’était pour chacun une immense surprise de voir arriver un Français qui souhaitait s’intéresser à eux dans le but de transmettre leur histoire à des jeunes de son pays. Les tirailleurs étaient très sensibles à cette démarche, car ils pensaient avoir été complètement oubliés près de soixante-dix ans après la fin de la guerre. Beaucoup n’avaient jamais raconté leur histoire à leur famille. Des neveux, des petits-enfants et même leur femme sont venus écouter leurs récits, courageux et souvent émouvants. Certains membres de leur famille m’ont confié qu’ils ne savaient pas que leur « vieux » avait vécu autant de choses incroyables dans sa vie.

Quels sentiments dominaient dans les récits de ces tirailleurs ?

Il y avait une différence entre ceux qui se sont engagés volontairement et ceux qui l’ont été sous la contrainte. Mais chez tous les tirailleurs, il y avait de l’amertume, le sentiment d’avoir été oubliés. Ils faisaient toutefois la différence entre le peuple français et l’administration française.

C’est-à-dire ?

Ils racontaient que les Français qu’ils avaient rencontrés étaient très différents de ceux des colonies. Ils avaient créé avec eux des liens d’amitié, de fraternité et même parfois d’amour. Ils ont été touchés par l’accueil qu’ils ont reçu lors du débarquement de Provence, par exemple. Aucun tirailleur n’avait de mépris pour le peuple de France, qu’ils voyaient comme frère, et tous insistaient sur ce point de façon très claire.

Ils m’ont également raconté que ce sentiment d’injustice était né au moment de leur incorporation, puisque les tirailleurs n’étaient pas traités comme les soldats blancs. Ils avaient des rations alimentaires différentes, en quantité et qualité inférieure, mais aussi des tenues distinctes [les tenues ont été harmonisées lors du débarquement de Provence]. La frustration s’est poursuivie avec ce qu’on a appelé le blanchiment des troupes. A l’automne 1944, les tirailleurs sénégalais de la 9e division d’infanterie coloniale ont été remplacés par des résistants ou de jeunes volontaires, au prétexte qu’ils ne pouvaient pas combattre dans le froid.

Cette raison n’était pas valable ?

Elle est difficile à comprendre, car la France se prive à ce moment-là de 15 000 soldats parfaitement aguerris. On parle toujours du débarquement de Normandie, mais il ne faut pas oublier le débarquement de Provence, qui a également joué un rôle majeur dans la libération de la France. Cette armée B, qui débarque à partir du 15 août 1944 sur les rivages de la Méditerranée, est alors composée en grande partie de soldats venus d’Afrique. Il y a des pieds-noirs, des goumiers, des spahis, des tirailleurs algériens, sénégalais, malgaches… C’est une armée d’Afrique qui libère la France par le sud et remonte par la vallée du Rhône, les Alpes et fait jonction dans l’est avec l’armée venue de Normandie.

Plusieurs raisons peuvent expliquer pourquoi on a retiré des troupes les soldats noirs. Il y a d’abord la pression qu’ont pu exercer les Etats-Unis, car il ne faut pas oublier que la ségrégation raciale a persisté dans l’armée américaine jusqu’en 1948. On aurait aussi écarté les soldats noirs de la victoire finale pour ne pas associer les troupes coloniales à la libération, les voir triompher dans les villes… Certains considèrent aussi que le fait d’incorporer les maquisards dans l’armée de libération était un moyen de mieux les contrôler, notamment les communistes, et de faciliter leur désarmement à la fin de la guerre.

Des tirailleurs vous ont-ils raconté comment ils avaient vécu cet épisode ?

Oui, ils m’ont expliqué que lorsqu’ils étaient sur le front, ils ont été ramenés plusieurs centaines de mètres en arrière afin d’être déshabillés pour que leurs vêtements soient distribués à des soldats blancs. Ils ont évidemment vécu ça comme une insulte, parce qu’ils se battaient depuis plusieurs semaines et qu’on les a privés de la victoire finale. Il n’y a rien de pire pour un militaire. Ils ont ensuite été envoyés dans des campements du sud de la France.

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