Voici ce que Koné Gnangadjomon disait de Gbagbo déjà en 2010

Voici ce que Koné Gnangadjomon disait de Gbagbo déjà en 2010

Le conflit qui oppose les partisans des deux présidents de la Côte d’Ivoire a dégénéré la semaine dernière dans la rue. Trois semaines après le second tour d’une élection présidentielle historique, les “jeunes patriotes” de Laurent Gbagbo, censés “tenir la rue” d’Abidjan, et jusqu’à présent plutôt discrets, vont-ils entrer eux aussi dans le conflit, quitte à aggraver un peu plus la crise en cours?

Laurent Gbagbo ne lâche rien. Malgré les pressions de la communauté internationale, qui l’exhorte à céder le pouvoir sans délai, et les affrontements meurtriers de jeudi, qui font craindre un embrasement généralisé du pays, le président sortant a choisi, samedi 18 décembre, de radicaliser un peu plus ses positions. Dans une déclaration lue à la télévision d’Etat, une porte-parole du gouvernement Gbagbo a qualifié les Nations unies d’ “agent de déstabilisation” en Côte d’Ivoire, avant d’exhorter les casques bleus, comme les troupes françaises, à quitter le pays.

Depuis vendredi, plusieurs journaux d’opposition ont été interdits de publication. Quant à Charles Blé Goudé, le fidèle lieutenant de Gbagbo, il a lancé samedi un appel à la mobilisation, devant un parterre de “jeunes patriotes” réunis à Yopougon, un quartier pro-Gbagbo d’Abidjan.

“Je demande à tous les Ivoiriens de s’apprêter à livrer ce combat, on va libérer totalement notre pays”, a déclaré l’actuel ministre de la jeunesse de l’équipe Gbagbo. La sortie de Blé Goudé est une réponse aux deux journées de mobilisation organisées à Abidjan, jeudi et vendredi, à l’appel d’Alassane Ouattara, le rival de Gbagbo désigné vainqueur du scrutin du 28 novembre par les Nations unies. L’ONU a d’ailleurs dénoncé lundi des “violations massives des droits de l’Homme” qui ont fait plus de 50 morts ces derniers jours, ainsi que des centaines d’enlèvements.

Trois semaines après le second tour d’une élection présidentielle “historique”, les “jeunes patriotes” de Laurent Gbagbo, censés “tenir la rue” d’Abidjan, et jusqu’à présent plutôt discrets, vont-ils entrer eux aussi dans le conflit, quitte à aggraver un peu plus la crise en cours? Réponse en cinq points.

Qui sont les Jeunes patriotes?

C’est une nébuleuse formée de dizaines de groupes et de clans, qui rassemble des militants politiques et des militaires ultranationalistes, tous prêts, officiellement, à prendre les armes pour défendre Laurent Gbagbo. L’acte de naissance de cette “galaxie patriotique” remonte à septembre 2002. A l’époque, Laurent Gbabo avait contré une tentative de coup d’Etat, et les “rebelles” s’étaient emparés du nord du pays. Ce sont les Jeunes patriotes, en lien avec des mercenaires étrangers, qui permirent à Laurent Gbagbo de conserver son poste, et de rester maître de la partie sud.

“Les Jeunes patriotes sont l’expression la plus manifeste de l’évolution du régime de Laurent Gbagbo dans la guerre:(…) un régime qui, à défaut de pouvoir s’appuyer sur une armée puissante et des alliances internationales solides, a joué la carte paramilitaire de la milicianisation de la société”. (Richard Banégas, professeur à Paris-1, et spécialiste de cette milice urbaine)

A partir de l’été 2003, le conflit s’est apaisé. Les anciens combattants sont entrés en sommeil, tout en gardant leurs armes. Les Jeunes patriotes se sont transformés en un mouvement social inédit.

Organisés et financés par les premiers cercles du pouvoir tout au long des années 2000, ils ont diffusé, dans leurs “parlements” de quartier à Abidjan, les grandes lignes du discours officiel, à coup de violentes diatribes contre le “néo-colonialisme” de la France, pour la défense de l’indépendance de la Côte d’Ivoire.

“Laurent Gbagbo a toujours disqualifié ses adversaires en les présentant comme des candidats de l’étranger, et les Jeunes patriotes ont toujours reproduit le même discours, contre la France et les Nations unies. En ce sens, les critiques que l’on entend ces jours-ci ne sont pas nouvelles”, commente Koné Gnangadjomon, un sociologue de l’université de Bouaké, auteur d’une thèse sur les Jeunes patriotes.

Qui est Charles Blé Goudé?

Il est le chef des Jeunes patriotes. Distinction suprême, c’est lui qui redistribue aux patriotes l’argent que lui verse, chaque semaine, le palais présidentiel. Né en 1972, le “général” Blé Goudé, personnage sulfureux de la politique ivoirienne, est devenu, depuis deux semaines, ministre de la jeunesse, de la formation professionnelle et de l’emploi du gouvernement Gbagbo.

Comme Guillaume Soro, l’actuel premier ministre du gouvernement d’Alassane Ouattara, il a fait ses classes au sein de la Fesci, la fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire, qu’il a dirigée de 1998 à 2000. Plusieurs fois emprisonné dans les années 1990, très charismatique, il fut le maître d’œuvre des violentes manifestations anti-françaises de 2003 et 2004 à Abidjan, grâce à une mobilisation efficace des Jeunes patriotes. Il fait l’objet, depuis 2006, de sanctions des Nations unies, qui l’empêchent de sortir du territoire.

Comme bon nombre de politiques ivoiriens, Blé Goudé roule pour son chef, Laurent Gbagbo, mais surtout pour lui-même: il cherche à transformer le “COJEP”, le congrès panafricain des Jeunes patriotes, noyau dur de la nébuleuse patriotique, en un parti politique autonome qu’il dirigerait, en vue de futures échéances électorales.

Combien sont-ils?

La question reste entière. Mais tout le monde s’accorde pour dire que les effectifs ont beaucoup baissé, depuis l’“âge d’or” de 2002-2003. D’autant que, souligne Richard Banégas, “cet effritement s’est accompagné de rivalités grandissantes entre les chefs des diverses organisations et d’un essoufflement global du mouvement depuis la signature des accords de paix de Ouagadougou”. Beaucoup de Jeunes patriotes ont en effet mal vécu d’assister à l’ascension politique à Abidjan d’ex-rebelles qu’ils avaient combattus, et ont choisi de s’éloigner.

Les Jeunes patriotes de 2010 n’auraient donc plus grand-chose à voir avec les Jeunes patriotes impliqués dans les violences de 2003. Le sociologue ivoirien Koné Gnangadjomon confirme l’analyse: “Dès 2003, le fossé s’est accru entre les niveaux de vie des chefs, et ceux de la base. Quelques mois après la formation du mouvement, certains militants ont reproché à leurs chefs de posséder des villages et véhicules de luxe pendant qu’eux ne parvenaient plus à payer les frais de location de leur maison. Cet écart au sein des patriotes a généré beaucoup de frustrations, et entraîné une certaine démobilisation. Je ne crois pas à une mobilisation de masse au niveau des Jeunes patriotes dans les jours à venir. Certains ont le sentiment d’avoir été ‘oubliés’ après plusieurs années de loyauté à l’Etat.”

Au-delà de son noyau dur du COJEP, il semble donc loin d’être acquis que Blé Goudé soit encore suivi, lorsqu’il appelle ses troupes à livrer “combat”.

Sont-ils vraiment les maîtres de la rue à Abidjan?

C’est la nouveauté des dernières années: si le mouvement des Jeunes patriotes s’est essoufflé, il a également été copié. Les partis d’Alassane Ouattara et de Henri Konan Bédié ont ainsi tenté de “récupérer la rue” d’Abidjan, en organisant leurs propres milices. Dans bien des cas, des déçus des Jeunes patriotes sont allés frapper à la porte de l’opposition, pour leur proposer leurs services, et importer ces méthodes.

C’est l’un des scénarios possibles pour les jours à venir en Côte d’Ivoire: plutôt qu’un embrasement du pays, un enlisement durable du conflit, marqué par des violences éparses, dans les grandes villes, entre miliciens rivaux, peu nombreux mais très motivés. Reste que “l’activisme politique est très fluctuant, très sensible à la conjoncture politique”, comme le note l’universitaire Richard Banégas, et que les Jeunes patriotes, plus expérimentés, pourraient aussi reconstituer leurs troupes plus rapidement que prévu.

Comment sont-ils financés?

Pour mobiliser les Jeunes patriotes, il faut d’abord pouvoir les payer. Si l’argent est loin d’être leur unique ressort, comme l’ont prouvé la plupart des enquêtes sociologiques les concernant, les Jeunes patriotes coûtent tout de même cher à entretenir. Comment Laurent Gbabo pourra-t-il les entretenir, alors que la communauté internationale a suspendu ses aides à la Côte d’Ivoire? A-t-il amassé un trésor de guerre suffisant, au cours des dernières années? La question, là encore, reste entière.

Gbagbo persona non grata en Europe

L’Union européenne a décidé lundi de sanctionner le président ivoirien auto-proclamé Laurent Gbagbo, ainsi que 18 autres personnes de son entourage, en les interdisant de séjour sur son territoire, ont indiqué des sources diplomatiques. Le président français Nicolas Sarkozy avait lancé vendredi dernier un ultimatum à Laurent Gbagbo, l’enjoignant à quitter le pouvoir d’ici dimanche soir sous peine d’être frappé par les sanctions à l’étude au sein de l’Union européenne. Ces sanctions concernent d’une part des restrictions sur l’octroi de visas, d’autre part des gels d’avoirs. Les gels d’avoirs viendront “mais la procédure est plus lourde”, a expliqué un diplomate européen.

Ludovic Lamant

Source: Mediapart.fr

(Via xalimasn.com)

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