Voici ceux qui ont tué Gaëtan Mootoo selon Mediapart

Voici ceux qui ont tué Gaëtan Mootoo selon Mediapart

L’ONG avait commandé un rapport indépendant sur les conditions entourant le suicide de son chercheur pour l’Afrique de l’Ouest, en mai à Paris. Le document décrit plusieurs « manquements » imputables à la direction et conclut qu’Amnesty n’a pas respecté le droit du travail français.

Cette fois, les réactions officielles sont à la hauteur du drame. Pour prendre sa part de responsabilité dans le suicide de Gaëtan Mootoo, la direction d’Amnesty International a attendu de recevoir le rapport indépendant qu’elle avait commandé sur les circonstances entourant la mort de son chercheur pour l’Afrique de l’Ouest, dans la nuit du 25 au 26 mai, dans ses bureaux parisiens.

Lundi 19 novembre, la célèbre ONG de défense des droits humains a rendu publiques les conclusions de l’avocat britannique James Laddie, qui était chargé de déterminer si l’organisation avait rempli ses obligations envers son salarié depuis 32 ans. Au regard du droit français mais aussi du droit anglais, son employeur officiel était le secrétariat international (SI) de l’ONG, basé à Londres.

Le travail de l’avocat, qui s’est entretenu avec 25 personnes et a reçu 77 témoignages écrits, confirme en très grande partie les éléments déjà relevés, et largement détaillés par Mediapart, dans le rapport réalisé par le CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) de la section française d’Amnesty International. À savoir que Gaëtan Mootoo a mis fin à ses jours après avoir été inexorablement marginalisé dans l’ONG et isolé à Paris, car il avait obtenu de haute lutte de rester en poste dans l’Hexagone alors que tous ses collègues chercheurs étaient envoyés sur le terrain partout dans le monde, dans le cadre d’un plan mondial de transformation de l’organisation.

Les conclusions de James Laddie sont claires : « J’ai constaté qu’Amnesty n’avait pas respecté plusieurs principes légaux du droit français applicable », et qu’elle n’était en particulier « pas en mesure de démontrer qu’elle a[vait] pris toutes les mesures nécessaires pour protéger la santé de Gaëtan ».

Sur le plan juridique britannique, les choses sont plus nuancées : selon l’avocat, les critères pour établir que l’employeur n’a pas rempli ses obligations ne sont pas réunis. « Amnesty n’a pas manqué à son obligation de fournir un cadre de travail sûr », indique le rapport, car ce manquement s’évalue en droit anglais par le déclenchement « d’affections psychiatriques reconnues » chez le salarié. Ce qui n’empêche pas l’avocat de souligner que « du fait du traitement qu’il a subi, Gaëtan a probablement ressenti de la tristesse, du stress et même de la détresse ».

Un second critère anglais est, lui, à retenir contre l’ONG : un manquement à « l’obligation de confiance ». Son comportement vis-à-vis de son salarié a pu dégrader ou détruire « la relation de confiance entre l’employeur et l’employé ». Un motif suffisant en droit anglais pour permettre à un salarié de démissionner et « d’invoquer un licenciement implicite », aux torts de l’entreprise.

Le nouveau secrétaire général d’Amnesty International, le Sud-Africain Kumi Naidoo – qui a remplacé à l’automne l’Indien Salil Shetty, dirigeant de 2010 à 2018 –, ne s’y est pas trompé. Dans un communiqué assez personnel, il écrit que « ce rapport décrit de manière déchirante les difficultés d’un collègue de longue date, largement respecté, face aux changements de notre organisation ». « Les conclusions du rapport me troublent profondément et nous devons reconnaître nos défaillances au vu de la mort tragique de Gaëtan. Ces conclusions jettent une ombre sur certaines pratiques du management pendant la période de transformation d’Amnesty International, insiste-t-il. Le bien-être du personnel doit être au cœur de nos pratiques. »

Kumi Naidoo annonce qu’il va « modifier la culture, les méthodes de travail et la structure » de la direction générale de l’organisation. Autrement dit, qu’il entend revoir de fond en comble la façon dont elle est dirigée. Ses décisions seront annoncées au début de l’année prochaine.

Pour autant, le secrétaire général assure que la responsabilité « ne revient à personne en particulier », mais provient plutôt « des défaillances dans notre responsabilité collective en matière de bien-être et de soutien au personnel ». Une prudence qui provoque l’incompréhension d’une partie des proches de Gaëtan Mootoo, contactés par Mediapart. Ces derniers attendent que « les responsables soient punis si des fautes ont été commises » : « Il est assez triste pour une organisation faisant de la protection des droits humains sa raison d’être de ne pas être capable de demander réellement des comptes à ceux qui les ont peut-être bafoués en interne », s’agace un ami.

Cette inquiétude sera en partie apaisée par un document confidentiel d’Amnesty, décryptant sa position officielle pour les responsables de sa communication (le document est disponible, en anglais, sous l’onglet Prolonger). L’ONG y indique qu’une évaluation portera sur les personnes dont les actes sont décrits comme problématiques dans le rapport. « Dans les cas où les preuves sont suffisantes, un processus disciplinaire formel suivra », prévient le texte.

Or le haut dirigeant Minar Pimple, directeur général des opérations, est nommément visé dans le rapport, pour un courriel de juin 2015 appelant à « supprimer » le poste de Gaëtan Mootoo, coupable à ses yeux de trop « faible productivité ».

La famille de Gaëtan Mootoo apprécie l’attitude du nouveau secrétaire général

« Au nom du bureau exécutif international et de la direction générale, je voudrais exprimer nos plus profonds regrets pour la tragédie qui s’est produite, et pour les souffrances endurées par la famille, les amis et les collègues proches de Gaëtan », déclare dans son courrier le secrétaire général. Des regrets déjà transmis de vive voix à Martyne Perrot et à Robin Mootoo, la femme et le fils de Gaëtan Mootoo, lors d’une rencontre à Paris vendredi 16 novembre, avant même que le rapport n’ait été publié.

Contactée par Mediapart, Hélène Gacon, l’avocate de Martyne Perrot et Robin Mootoo, déclare que ses clients ont apprécié la démarche de Kumi Naidoo, ce dernier ne contestant aucunement les conclusions des enquêtes déclenchées. Ils constatent avec satisfaction que les nombreuses défaillances relevées par le rapport du CHSCT ont été confirmées, et précisées, par le rapport de James Laddie, qui s’est risqué plus clairement à analyser les responsabilités de l’employeur.

La famille souligne néanmoins qu’après le drame, aucun soutien ne lui a été spontanément proposé par Amnesty France, qui avait maintenu son conseil d’administration le samedi 26 mai, quelques heures après la découverte du corps de son chercheur.

« Le soutien dont Gaëtan a bénéficié n’a pas été suffisant et nous reconnaissons nos défaillances à cet égard, indique à Mediapart Cécile Coudriou, la présidente de la section française de l’ONG. Nous n’avons pas suffisamment mesuré combien étaient grandes et complexes ses difficultés à exercer son travail de chercheur dans un contexte profondément modifié. » (Lire l’intégralité de nos questions et des réponses de Cécile Coudriou sous l’onglet Prolonger.)

La dirigeante regrette n’avoir « pu prendre que tardivement la mesure de son besoin d’assistance dans son travail » et souligne n’avoir été élue présidente qu’en juin et n’avoir donc « malheureusement pas eu le temps » de « l’appuyer dans ses démarches ».

La section française confirme l’information de Mediapart sur le recrutement d’une directrice des ressources humaines pour début 2019. « Nous devons nous assurer qu’au sein de notre organisation, chaque personne qui éprouve une souffrance au travail – exprimée ou non – puisse y trouver une réponse, annonce aussi Cécile Coudriou. Nous allons donc créer une cellule de veille et d’écoute sur les risques psychosociaux au sein d’AIF et réaliser un diagnostic détaillé de ces risques. »

Plusieurs manquements de la part de l’ONG

À la lecture du rapport de James Laddie, on comprend le ton de toutes ces réponses officielles, tant le document souligne que les responsabilités sont partagées à Londres et à Paris. Il remarque en préambule que de nombreux témoins n’ont accepté de répondre qu’à condition qu’il leur garantisse l’anonymat, et il décrit une « peur généralisée des représailles ». La méfiance est en effet palpable lorsque l’on interroge les anciens collègues de Gaëtan Mootoo, aucun ne souhaitant apparaître publiquement.

Le document insiste aussi sur le fait que le plan de transformation de l’organisation, effectif depuis 2014, a creusé des failles profondes entre les salariés et la direction générale, très largement accusée d’avoir mis en œuvre son projet de manière « brutale ». « La direction et le personnel ont souffert durant le processus, et les deux parties ont développé une vision déformée l’une de l’autre », souligne l’avocat.

James Laddie énumère surtout les comportements fautifs émanant de la direction envers Gaëtan Mootoo, son salarié depuis 1986. Il prend soin de souligner que celui qui fut son manager jusque début 2018 « gérait très bien le travail de Gaëtan » et « le traitait avec beaucoup de tact ». Cela n’a pas été le cas d’autres responsables, bien que, à partir de 2016, « les demandes d’assistance administrative de Gaëtan se [soient] poursuivies sans relâche ».

L’avocat britannique revient sur l’absence de réaction appropriée après qu’un médecin du travail a transmis à Amnesty International France, en octobre 2016, un courrier l’alertant sur les conditions de travail du chercheur. Un « grave manquement », à ses yeux.

Il révèle aussi que le 31 janvier 2018, Gaëtan Mootoo a contacté le service des ressources humaines à Londres pour évoquer un possible licenciement, parce que « ses conditions de travail devenaient intolérables ». Sans qu’aucune suite ne soit donnée, alors qu’il avait déclaré : « Je ne peux pas travailler dans ces conditions. » En outre, il avait déjà annoncé que son médecin s’était dit préoccupé.

Par ailleurs, le chercheur « s’est présenté pour quatre postes vacants entre 2016 et 2018 », sans jamais les obtenir et sans que ses responsables ne réfléchissent davantage au poste qu’il pourrait occuper pour les quelques années restant avant sa retraite. « Il convient de noter qu’Amnesty n’avait aucune obligation juridique de créer un poste spécifique pour Gaëtan, écrit l’avocat. Néanmoins, dans une organisation qui repose sur la qualité de ses recherches, il est à peine croyable qu’aucune solution n’ait été trouvée pour exploiter les qualités de Gaëtan au profit de la génération suivante de chercheurs. »

En fait, explique le rapport, plusieurs éléments prouvent que la direction « n’a pas apprécié Gaëtan à sa juste valeur, celle d’un employé ayant de longues années de service à son actif ». Le courriel de juin 2016 de Minar Pimple l’illustre clairement. « À un certain moment, nous devrons prendre une décision et supprimer ce poste, je suis conscient des difficultés mais je dois analyser précisément le nombre d’années de faible productivité par rapport au règlement d’un montant unique élevé [à verser en cas de licenciement – ndlr] », a écrit le directeur des opérations mondiales.

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