Voici pour vous la communication du ministre Ahoua Don Mello à Johannesburg le 19 juin 2016

LAURENT GBAGBO A LA CPI : CAUSES ET CONSEQUENCES D’UNE DEPORTATION

I-INTRODUCTION:

L’accès à l’indépendance des pays africains a été encadré par des accords qui permettaient de récupérer de la main gauche ce que les colons avaient donné de la main droite en constitutionnalisant et en règlementant les rapports paternalistes de l’époque coloniale sous forme d’accords de coopération et de Constitutions qui enlevaient toute consultation du peuple avant la signature d’ accords qui engage son destin et lui ôte toute souveraineté.

Les bases militaires ainsi déployées dans le cadre des accords de coopération ont souvent constitué une force de dissuasion contre toute politique contraire aux intérêts des ex puissances coloniales. Elles sont devenues au fil du temps, des usines à produire des coups d’état et des rebellions contre des peuples et des leaders indésirables (Algérie, Madagascar, Cameroun, Congo, Togo, Burkina-Faso, Libye, Côte d’Ivoire, Centrafrique etc…).

Les accords de l’OTAN, de l’UE-ACP et l’application abusive du chapitre 7 de la charte de l’ONU ont donné un caractère nomade aux conflits dans le cadre des guerres secrètes de l’OTAN contre les Chefs d’Etats indésirables en instrumentalisant les accords militaires, diplomatiques, monétaires, économiques et judiciaires.

Le cas de Laurent GBAGBO et de la CPI est la parfaite illustration des rapports paternalistes constitutionnalisés et règlementés entre l’Afrique francophone et son ancienne puissance coloniale et plus généralement entre le collectif des anciennes puissances coloniales à travers l’OTAN et leurs anciennes colonies.

II-LES FONDEMENTS LEGAUX ET INSTITUTIONNELS DES INTERVENTIONS FRANÇAISES EN AFRIQUE FRANCOPHONE

L’annexe 8, article 5 des ACCORDS DE DEFENSE FRANCO-IVOIRIENS DU 24 AVRIL 1961, dispose :

« La République Française est tenue informée des programmes et projets concernant l’exportation hors du territoire de la République de Côte d’Ivoire, de la République du Dahomey et de la République du Niger des matières premières et des produits stratégiques de deuxième catégorie énumérés à l’article premier.

En ce qui concerne ces mêmes matières et produits, la République de Côte d’Ivoire, la République du Dahomey et la République du Niger, pour les besoins de la Défense, réservent par priorité leur vente à la République Française après satisfaction des besoins de leur consommation intérieure, et s’approvisionnent par priorité auprès d’elle.»

Telle est la quintessence de la contrepartie économique de l’assistance militaire au titre des accords de défense signés avec les pays d’Afrique francophone au lendemain des indépendances. Par ces accords, la France installe des bases militaires dans ses anciennes colonies pour « protéger » les pouvoirs en place et en contrepartie, se proclame propriétaire des matières premières, dicte la part de revenu qui revient aux Etats indépendants et leur population, s’octroie ainsi un monopole en import-export et en investissement dans ses anciennes colonies.

Le développement économique et social tant espéré de ces accords tourne au drame 50 ans après. A partir des années 1980 la détérioration des termes de l’échange, l’effondrement financier et économique et l’accroissement insupportable de la dette ont été les conséquences de ce monopole pendant que plusieurs pays du Moyen-Orient, avec une politique commune sur une seule matière première (le pétrole), inondaient et inondent encore le monde entier de pétrodollars.

Ce monopole militaro-économique est la cause fondamentale du désastre social et sanitaire dans lequel sont plongés les pays de l’Afrique francophone.

Ces accords qui étaient censés sortir les pays francophones du sous-développement ont, au contraire, « constitué des cordes au cou des leaders et Chefs d’Etat africains qui avaient le choix entre se soumettre et être pendus » (cf. Mongo Béti, main-basse sur le Cameroun). La catastrophe économique, sociale et sécuritaire a été inévitable.

Aussi, sans une évaluation de ces anciens accords, de nouveaux accords sont-ils signés à partir de 2011, renouvelant ainsi le pacte colonial et la présence des armées françaises en Afrique, faisant des militaires africains d’éternels étudiants.

52 ans après, le Sommet Françafrique (organe suprême de ces accords) se mue en Sommet Afrique-France, après la signature de nouveaux accords de défense qui renouvellent la présence militaire de la France dans ses anciennes colonies avec une contrepartie économique non négligeable, non écrite, mais pratiquée (voir le cas de la Côte d’Ivoire où les 2/3 des marchés publics sont passés selon le mode de passation sans appel d’offre ( gré à gré) au profit des entreprises pro-françaises depuis 2011 et le cas de la Libye où les nouveaux contrats pétroliers au profit des multinationales Françaises ont suivi juste après l’élimination de Kadhafi).

Sur le plan diplomatique, la France continue de présenter au conseil de sécurité de l’ONU, des résolutions rédigés et approuvées par elle sans consultation d’aucune institution et autorité du pays frappé par ces résolutions.

Les accords de coopération monétaires dessaisissent les pays francophones de la gestion de leurs réserves en devises. Ce paternalisme financier est souvent utilisé comme une arme de guerre par le gel des avoirs du pays conduisant à son étouffement économique et humanitaire.

Les accords de l’UE-ACP imposent l’adhésion à la Cour Pénale Internationale comme condition pour bénéficier des accords de coopération UE-ACP. Ce paternalisme financier et économico-judiciaire légalise et institutionnalise les déportations barbares qui ont frappés les leaders africains qui ont résisté à la pénétration coloniale. Le retour en force de l’économie coloniale suite aux vagues de privatisations des années 90 a entraîné un retour en force des déportations légalisées et institutionnalisés à travers le statut de Rome et l’institution de la CPI.

L’exemple de la Côte d’Ivoire sous Laurent GBAGBO et sa déportation à la CPI illustre parfaitement le rapport paternaliste que continue d’entretenir la France avec les pays francophones et plus généralement, les rapports du collectif des anciennes puissances coloniales avec les Chefs d’Etats africains indésirables.

III- L’EXEMPLE IVOIRIEN

1932, le jeune médecin Félix HOUPHOUET, excédé par une pratique coloniale abjecte, a poussé le cri de cœur « on nous a trop volé ». Ce cri, soutenu par une grève de la vente du cacao, conduira à la fin de la discrimination entre paysan blanc et noir, à l’abolition du travail forcé, au contrôle de la production et à la commercialisation du cacao par les africains et la fin du système colonial direct en s’appuyant sur un instrument de lutte : le PDCI-RDA (Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, section du Rassemblement démocratique Africain).

1960, la France cède de la main droite l’indépendance à la Côte d’Ivoire et récupère cette indépendance de la main gauche par les accords de coopérations économico-militaires, diplomatiques et monétaires sous la direction de Félix HOUPHOUET-BOIGNY.

Le « miracle ivoirien » de développement impulsé par l’Etat ayant le monopole de la commercialisation interne et externe du cacao et du café s’est mué en mirage pour le peuple de Côte d’Ivoire dans les années 80.

Le cours très bas du cacao dans les années 80, a mis à mal les ressources publiques et a plongé la Côte d’Ivoire dans une suite sans fin de crises multiples et multiformes.

1988, dans une rage qui ressemble à celle de 1932, le Président HOUPHOUET-BOIGNY lance un cri de colère: « Ils nous volent notre cacao ! Maintenant on ne vend plus ». Il décide de geler la vente du cacao ivoirien pour faire remonter le cours du cacao sur le marché mondial. Les multinationales de négoce du cacao notamment le groupe français Sucres et Denrées et le groupe américains Philip Brothers basé à Londres dont les principaux acteurs créeront après la disparition du monopole d’Etat Armajaro, une société de commercialisation du cacao, remportent la bataille en 1988. Le Président HOUPHOUET abandonne la commercialisation interne et externe du cacao aux vainqueurs.

Les conséquences sociales se multiplient et plongent continuellement toutes les couches sociales dans une pauvreté croissante. L’agitation sociale qui s’en suit ouvre le pays au multipartisme sous la pression syndicale et l’activisme politique de Laurent GBAGBO.

En violation de la Constitution ivoirienne, les bailleurs de fonds et les pays occidentaux imposent un Premier Ministre issu de leur rang : Alassane Dramane OUATTARA. S’ouvre alors une période de privatisations et de liquidation à outrance entraînant le dépouillement économique de l’État de Côte d’Ivoire au profit des multinationales.

1993, le Président HOUPHOUET meurt et Monsieur OUATTARA s’en va après avoir tenté de se maintenir au pouvoir. Monsieur BEDIE, Président de l’Assemblée Nationale et successeur constitutionnel, prend le pouvoir. En 1999, un coup d’Etat militaire renverse le Président BEDIE. Une transition conduite par le Général GUEI Robert donne à la Côte d’Ivoire une nouvelle constitution qui exclut Mr OUATTARA des élections présidentielles.

NOVEMBRE 2000, Monsieur Laurent GBAGBO est élu et investi Président de la République avec un slogan : « Donnez-moi le pouvoir pour que je vous le rende ». Cela implique, pour le secteur du cacao, le contrôle interne et externe du cacao par les paysans. L’objectif stratégique est donc de contrôler au moins 80% du commerce interne et externe du cacao. Une réforme de la filière est entreprise fondée sur cet objectif. Les positions des multinationales du négoce dont Armajaro sont donc menacées sur le marché du cacao. Une course contre la montre s’engage entre le contrôle interne et externe du cacao par l’État et les paysans d’un côté et les multinationales de négoce dont Armajaro de l’autre.

JUILLET 2002, des révélations sous pseudonyme du journaliste Franco-canadien GUY ANDRE KIEFFER publiées plus tard sous son nom en octobre 2002 font état de financement à hauteur de 50 millions de dollars par Armajaro de groupes de rebelles basés au BURKINA FASO et au MALI et d’un stock de 200 000 tonnes de cacao aux USA appartenant à Armajaro.

SEPTEMBRE 2002, la Côte d’Ivoire est réveillée dans son sommeil par un coup d’Etat manqué qui se transforme en rébellion armée. Le pays est coupé en deux, la collecte et le transport du cacao sont bloqués par l’insécurité et crée une pénurie du cacao sur le marché mondial. Armajaro peut ainsi vendre son stock à un prix élevé pour rembourser sa mise dans la rébellion. Les accords de paix signés sous l’égide de la France mettent fin à la réforme de la filière et livre le cacao au pillage systématique des rebelles au profit des multinationales. L’or, le diamant, le bois, le coton, l’anacarde font l’objet d’un pillage systématique. Un port sec est créé au Burkina Faso à cet effet.

DECEMBRE 2010, après plusieurs accords de paix et de résolutions de l’ONU présentées par la France, le Président Laurent GBAGBO réélu, est investi Président de la République de Côte d’Ivoire par le Conseil Constitutionnel à l’issue du deuxième tour de l’élection présidentielle. Son adversaire Alassane OUATTARA, rendu éligible par les accords de Pretoria, est proclamé vainqueur des élections présidentielles par le collectif des anciennes puissances coloniales sous la direction de Nicolas SARKOZY DE NAGY BOSCA. Une crise post électorale s’ouvre. La France et L’Union européenne décident du blocus du port d’Abidjan et gèle ainsi les exportations du cacao. Elle décide de la fermeture des banques européennes en Côte d’Ivoire et gèle les avoirs extérieurs et intérieurs de la Côte d’Ivoire pour empêcher tout achat intérieur du cacao après avoir fait constituer un stock de 240 000 tonnes à l’extérieur par le groupe Armajaro. Le but de la manœuvre est d’étouffer le pouvoir de Laurent GBAGBO et de provoquer la pénurie sur le marché mondial et vendre le stock de 240 000 tonnes pour financer une nouvelle attaque armée de la Côte d’Ivoire.

Le 28 mars 2011, l’armée onusienne et une cohorte de mercenaires de la CEDEAO enrôlés par la France, violent le cessez-le-feu instauré depuis 2003 sous la surveillance supposée de l’ONU. Ils pillent, volent, violent et tuent sur leur passage jusqu’à Abidjan. Dans l’impossibilité de prendre Abidjan, la France de SARKOZY braque l’aéroport d’Abidjan et fait débarquer un contingent de la Légion étrangère de l’armée française et des forces spéciales. Un déluge de bombes s’abat sur la résidence du Chef de l’État et les derniers symboles de la Côte d’Ivoire indépendante et souveraine : la télévision, les camps militaires, l’université.

Le Chef de l’État, élu par les ivoiriens et constitutionnellement investi, est arrêté le 11 avril 2011 par les forces françaises et déporté en Europe pour faire place à l’élu du collectif des anciennes puissances coloniales déchirant ainsi le symbole des symboles d’un État souverain: la Constitution.

Un gouvernement officieux composé de retraités français est mise en place à côté d’un gouvernement officiel servant de masque au vrai gouvernement. L’armée française n’a pas besoin de masque et constitue le collectif des officiers d’une armée de chasseurs traditionnels recrutés dans toute l’Afrique de l’ouest pour assurer la protection du nouveau régime. Les officiers ivoiriens sont emprisonnés, contraints à l’exil ou désarmés. Les ivoiriens sont livrés à une armée de mercenaires et de chasseurs traditionnels DOZOS sans salaire qui vit de vols, de viols, d’expropriation des citoyens avec la protection d’un Etat tribal qui enferme aujourd’hui plusieurs responsables politiques locaux de l’opposition (350) et contraint en exil plusieurs militants. Les exécutions sommaires dominent l’actualité.

Pour affaiblir le parti de Laurent GBAGBO qui lutte pour sortir la Côte d’Ivoire des griffes des accords de coopération, le nouveau gouvernement, avec l’appui de la France qui cherche une nouvelle destination pour les migrants ouest africains vers l’Europe, brade la nationalité ivoirienne, chasse les planteurs ivoiriens dans la zone cacaoyère pour installer une population nouvelle acquise à sa cause. Le but de l’opération est de noyer l’électorat de GBAGBO Laurent par une vague de nouveaux ivoiriens avec à leur tête Blaise COMPAORE devenu ivoirien, bénéficiant de tous les droits civils et politiques et donc électeur et éligible en 2020.

En Décembre 2015, c’est-à-dire 5 ans après la victoire de Mr OUATTARA, 2 200 000 nouveaux migrants (correspondant exactement au nombre d’électeurs ayant voté Laurent GBAGBO en 2010) ont obtenu la nationalité ivoirienne. Ils seront électeurs et éligibles en 2020 selon le code électoral. Après la victoire de Mr OUATTARA en 2015, le processus de bradage de la nationalité a pris un nouvel envol. L’objectif est d’avoir de nouveaux propriétaires de plantation de cacao et une nouvelle population active en remplacement des ivoiriens chassés de leur terre et de leurs emplois et contraints à l’exil interne et externe. Ces « nouveaux ivoiriens » constitueront un électorat captif pour leur bienfaiteur afin de rendre minoritaire le Parti du Président GBAGBO et perpétuer démocratiquement les accords de coopération entre la France et la Côte d’Ivoire, clé de voûte et base logistique de la recolonisation de l’Afrique francophone.

Une nouvelle réforme de la filière cacao-café est élaborée faisant une large place au contrôle interne et externe du cacao par les multinationales du négoce qui ont déjà pris pieds dans la production en rachetant tous les complexes agro-industriels dans le cadre des privatisations.

1932-2012, un cycle de 80 ans d’expériences de développement de la Côte d’Ivoire prend fin avec un retour à la case départ. La leçon fondamentale que l’on peut tirer de l’expérience ivoirienne est qu’Il ne peut avoir de démocratie et de développement durables dans un pays qui entretient des rapports paternalistes légalisés avec l’ancienne puissance coloniale nostalgique d’une époque supposée révolue.

VI- CONCLUSION

Pendant la période coloniale, la déportation successive et continue sur une longue période des différents souverains africains indésirables a été possible car aucune réaction ne s’opposait aux premières déportations.

Si nous voulons arrêter la chaîne des déportations par le collectif des anciennes puissances coloniales avant qu’elle ne continue de frapper de nouveaux chefs d’Etats indésirables, il est du devoir de chaque Chef d’Etat Africain et de tous les peuples d’Afrique de prendre leurs responsabilités en dénonçant le paternalisme judiciaire institué par la CPI et en œuvrant pour la libération de Laurent GBAGBO. Les vrais criminels de la démocratie et du peuple de Côte d’Ivoire sont connus : l’armée française et leurs tirailleurs africains et les prédateurs des matières premières de l’Afrique et leurs complices.

La libération de Laurent GBAGBO sera un signal fort pour mettre fin à la volonté de recolonisation de l’Afrique et à l’ouverture d’une nouvelle page du développement du continent en se débarrassant des relations paternalistes entre le collectif des anciennes puissances coloniales et les Etats Africains.

Se doter d’une justice fédérale pour juger les crimes contre l’Afrique, se doter d’une armée fédérale, d’une banque fédérale, d’une monnaie fédérale et d’une diplomatie fédérale à l’échelle du continent en ayant le contrôle totale de la gestion des matières premières par chaque pays à l’instar des pays arabes et émergents, reste la voie royale pour accéder à la pleine souveraineté politique, financière et économique afin de mettre fin aux accords de coopération, à la déportation des leaders africains et celle des peuples africains par émigration alimentée par la croissance généralisée de la pauvreté entretenue par la recolonisation du continent.

Johannesburg le 19/06/2016

Dr Don Mello Ahoua

Ex Ministre de l’Equipement de Côte d’Ivoire

Ex Porte-Parole du Gouvernement

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