Voici Pourquoi Alphonse Tierou a refusé l’invitation aux Rencontres Chorégraphiques d’Abidjan

Avec des mots d’Houphouet Boigny et de la science, dans la lettre ouverte au Président des Rencontres Chorégraphiques d’Abidjan. En réponse à son mail ci-dessous daté du 25 septembre 2018 pour la manifestation qui a eu lieu en avril 2019

 

Je vous dis bien le bonjour cher maître,

À la vérité nous serions honorés que vous parrainiez cette édition, ce qui implique votre présence, mais encore que vous disiez la conférence d ouverture comme cela est de coutume. Par ailleurs vous ferez partie du comité de sélection des intervenants au colloque de cette édition. Nous espérons que vous serez sensible à cette sollicitation.

Bien cordialement

Léandre Nali Président

“À la vérité nous serions honorés que vous parrainiez cette édition”

Parrainage? Conférence d’ouverture? Ce genre d’honneur me laisse de glace. Est-ce cela qui fait avancer la Danse Africaine? Il y a beaucoup de personnalités en Côte d’Ivoire ou en Afrique à qui ce rôle irait parfaitement.

“Ce qui implique votre présence, mais encore que vous disiez la conférence d’ouverture comme cela est de coutume.” 

Jusqu’à ce jour, quels sont les résultats concretsde ces grandes réunions sur le plan de l’enseignement [rationnel de la danse africaine] dans vos conservatoires et ailleurs ? Sachez que la force de la danse classique, enseignée dans vos conservatoires,vient du fait qu’elle est structurée et qu’elle a une méthodologie. La formation de l’enseignant et de l’apprenant, au sens que revêt ce terme dans les pays occidentaux, n’existe pas en danse africaine. Par ailleurs, qu’apportent ces nombreux discours et réunions sur le plan du respect, de la considération, de la connaissance des vertus et des trésors que véhiculent les danses traditionnelles ? Une vraie école qui enseignerait avec méthodologie et pédagogie les immenses richesses de la Danse Africaine, doublée d’une chaîne de télévision  qui serait consacrée exclusivement à l’Art Africain, vous rapporterait des millions de dollars US chaque année et créerait de nombreux emplois. La prise en compte de ces travaux aurait, entre autres, servi au rayonnement de la Côte d’Ivoire, voire de l’Afrique sur le plan international. Au lieu de cela, vous passez votre temps à acclimater des danses d’ailleurs, sans penser à penser vos propres danses.Vous êtes de véritables agents de reproduction et de perpétuation  d’une vision de l’Afrique  fabriquée ailleurs. L’imitation servile de modèles élaborés selon des impératifs  qui ne prennent nullement en compte la culture locale ne peut que produire de l’aliénation.

“Par ailleurs vous ferez partie du comité de sélection….”

Que voulez-vous que ce rôle apporte à l’évolution de la danse en Afrique et en Côte d’Ivoire ? Inventeur du Dooplé, je suis invité partout dans le monde pour dispenser des cours théoriques et pratiques,sur cette technique qui hisse la Danse Africaine au rang des danses majeures et théorisées, au même titre que la danse classique. Vous et vos institutions ne m’ont jamais invité pour vous exposer concrètement mes travaux dont vous ne connaissez que le nom Dooplé, voire genoux fléchis et rien de plus.

“….des intervenants…”

Qui sont ces intervenants ? Qu’ont-ils réalisé concrètement pour l’avenir de la danse en Afrique? Qu’ont-ils publié ? Je suis prêt à me procurer leurs travaux pour m’instruire. Dans vos conservatoires, la danse classique reste la colonne vertébrale du cursus. Vous faites du passé des autres votre futur, vous échangez vos trésors et mines d’or immatériels contre de la pacotille. Certains de vos étudiants ne rêvent que de “déboulé”, d’autres veulent transformer leurs danses traditionnelles en danse de salon ! Vous êtes les seuls individus au monde à croire que l’avenir de vos danses peut être pris  en charge par d’autres personnes que vous mêmes.Voici ce que Houphouët Boigny, premier Président de la république de Côte d’Ivoire, pensait des Africains : “Pas sérieux, ne savent et ne veulent rien faire, laissent les autres agir et se battre à leur place, s’ingérer dans leurs affaires, attenter à leur dignité”  in Jeune Afrique N°1726 du 3 au 9 février 1994.

“…au colloque de cette édition. Nous espérons que vous serez sensible à cette sollicitation.”

Je suis sensible aux danses d’Afrique. Elles véhiculent des trésors d’une richesse inestimable. Ces trésors se révèlent dans la recherche. La danse est un sujet public. Chacun a le droit de le traiter comme il veut. Moi, je le traite à ma façon avec des publications, des expositions didactiques, artistiques et scientifiques, des créations chorégraphiques concrètes, des manifestations de haut niveau dans des théâtres, dans des châteaux, dans des lieux prestigieux en pensant cette danse en termes D’ART dans toute sa noblesse et non en phénomène sociologique comme dans les conservatoires et universités africains.

Lors de notre premier contact, je vous avais proposé un programme scientifique et artistique, avec expositions, ateliers de recherche, ateliers de composition, ateliers de grille de lecture. Par exemple,

  1. Comment analyser et apprécier une danse traditionnelle?
  1. Comment analyser et comprendre une création chorégraphique africaine? 
  1. Pourquoi, même en ce 21e siècle,  les critiques des spectacles de “Danse africaine”, au Nord comme au Sud, ne se font qu’à partir des grilles de lecture occidentales, c’est à dire  des grilles de lecture inadaptées donc incapables de fournir au public une analyse  tenant compte de leur patrimoine artistique et culturel, et de prononcer un jugement esthétique, tant sur la nature du spectacle que sur la qualité et l’interprétation?
  1. Pourquoi dans nos sociétés envahies par la musique enregistrée,les percussions sont-elles indispensables aussi bien dans une danse traditionnelle que dans une création chorégraphique africaine?
  1. Comment sortir du vocabulaire de la vaste entreprise de nomination de la bibliothèque coloniale, vocabulaire qui ne veut absolument rien dire en matière de danse africaine? 
  1. Je vous avais aussi suggéré une bibliographie pour vous amener à vous poser des questions. 
  1. Bref, je vous avais proposé un travail différent des stages de séduction qui se pratiquent un peu partout en matière de danse africaine 

Ce programme, bien entendu n’avait pas retenu votre attention. Il n’y a que les discours, les paroles, toujours les paroles, les déclarations, les flatteries, ces vieux disques qui jouent et rejouent les mêmes chansons depuis le soleil des Indépendances en 1960, qui vous intéressent.

C’est pure folie de faire sans arrêt la même chose et d’espérer un résultat différent. (Albert Einstein)

Pour la Côte d’Ivoire, j’ai écrit à tous ces chefs d’Etat et de gouvernement depuis Houphouët jusqu’à Ouattara en passant par Bédié et Gbagbo, pour leur faire part de l’importance de la culture aussi bien sur le plan artistique, économique; que de celui de la déconstruction du complexe d’infériorité qui fait des ravages en Afrique : «Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.»  (Aimé Césaire). Je vous invite à lire aussi Maryse Condé (auteur du roman Ségou), Frantz Fanon, Achille Mbembé, Felwine Sarr… Le “désir d’Occident” et le complexe vis-à-vis du Blanc, sont omniprésents et se lisent partout sous des formes et à des niveaux différents. Le blanchissement de la peau est un signal de détresse. Au niveau global, c’est un signal terrible.

Comment voulez-vous discuter d’égale à égale avec une personne, dont vous considérez consciemment ou inconsciemment la couleur de la peau et la culture comme votre horizon indépassable ou votre étalon de mesure ? Quel avenir pour un être humain qui méprise la couleur de sa propre peau et sa propre culture?

Le complexe d’infériorité crée une tendance à la haine de soi associée à la volonté de s’assimiler à l’autre auquel on désire ressembler. Le complexé conditionné s’associe toujours, sous des formes et à des niveaux différents, à l’oppresseur contre quiconque désire le sortir de sa condition de complexé. C’est, dans une certaine mesure, l’esclave qui lutte pour l’esclavagiste sans savoir que c’est pour sa propre condamnation.

La science nous apprend que le complexe d’infériorité et les mentalités de servitudes se  transmettent de génération en génération, s’ils ne sont pas déconstruits.

Vous avez bien lu la lettre que j’ai adressée au Président Ouattara et à son ministre et leur réponse, je n’ai jamais été entendu. Je ne suis pas dans la logique du racisme, du tribalisme, du nationalisme  ou du patriotisme, corde sensible sur laquelle jouent certaines personnes pour manipuler les gens afin de mieux les exploiter. Personnellement, je suis totalement indifférent aux honneurs et aux flatteries de l’égo, car je ne m’identifie pas à mes conditions de vie liées au temps psychologique. Ma vie est différente de mes circonstances de vie.

Permettez-moi de vous rappeler que quand vous invitez des Occidentaux dans vos conservatoires, dans vos universités, au MASA, etc., pour une manifestation quelconque, vous n’hésitez pas un seul instant à bien les rémunérer. Les institutions et les dirigeants trouvent toujours de l’argent pour leurs prestations, ce qui est rarement le cas pour les Africains. Ceci est un fait : fait qui met mal à l’aise et pénalise tout un chacun. J’ai dans mes archives le mail d’un des responsables du MASA qui me demandait de me rendre à Abidjan en qualité d’expert à condition que je prenne en charge mes frais d’hébergement et de nourriture…  En matière de danse Africaine, j’en sais plus que les Occidentaux et leurs élèves que vous invitez très régulièrement. Je le dis à haute voix, sans méchanceté, sans agressivité, sans rancune, sans jalousie, ni ressentiment. Je dis simplement ce qui est.

Sachez aussi, que je ne suis pas une assistance sociale mais une personne qui vit de son travail comme tout le monde.

Par conséquent et en raison de ces tares que charrient vos Rencontres Chorégraphiques, j’ai le regret, tout en vous priant d’agréer l’expression de ma haute considération, de vous signifier, Monsieur le Président, que je ne participerai pas à ce projet qui se tiendra en avril 2019.

Toutes les réponses aux questions abordées dans cette lettre ouverte, notamment une solution pacifique pour se débarrasser du complexe d’infériorité, sont dans mon prochain livre bilingue français / anglais, actuellement sous presse. Il s’intitule : “De l’expression Danse Africaine au style de danse Dooplé”.

Alphonse TIEROU

Chercheur Chorégraphe Écrivain

 

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