« Washington d’ici »: Les oubliés de l’émergence

« Washington d’ici »: Les oubliés de l’émergence

Avril, c’est déjà la saison des pluies. Bientôt, les quartiers précaires abonnés aux catastrophes seront sous les feux de la rampe. on pensera à tout sauf «Washington». parce que la propagande gouvernementale a convaincu tout le monde qu’il n’y a plus personne. et pourtant !

En partant du «Carrefour de la vie» en direction d’Adjamé, le plus court chemin passe sous le pont du lycée technique. A cet endroit précis, se trouve un arrêt de bus. Juste à droite, cent mètres après l’arrêt, une bretelle de fortune vous conduit directement à «Washington». du moins, sur les ruines de ce quartier précaire de grande renommée situé entre le lycée technique et le boulevard lagunaire.

A perte de vue, des gravats.

Des morceaux de brique presque minutieusement cassés. Des morceaux de tissu et de vieux vêtements traînent ici et là. des chevrons quelquefois disposés en vrac. Parfois, dans un désordre total. Au milieu des tas de débris de briques, quelques murs restent debout. ils représentent les vestiges d’une cité encore habitée par des hommes il n’y a pas si longtemps.

«Washington d’ici», comme les Abidjanais aiment à le désigner avec humour, a été rasé le 4 février par le ministère de la construction et l’Urbanisme. «Un matin, des bulldozers se sont présentés et ont tout démoli de l’autre côté de la colline. On nous a dit que notre quartier n’était pas concerné, mais quelle ne fut notre surprise de voir les mêmes machines arriver chez nous le lendemain», raconte, la gorge nouée, samassi Vakangbé, membre du comité de gestion du quartier. La suite se passe de commentaire. Le quartier a été entièrement rasé.

Une population en détresse

A l’ombre de deux arbres au milieu des ruines samassi Vakangbé a réuni ce dimanche 16 mars, quelques représentants des différentes communautés ethniques qui vivent sur le site. d’autres habitants du quartier se joignent spontanément au groupe. ils sont d’origines diverses. des ivoiriens de tous les Horizons bien sûr. des Burkinabè, aussi. mais samassi insiste sur le fait qu’ils sont majoritairement des ivoiriens. «On veut nous faire passer pour des étrangers, mais la vérité, c’est que nous sommes des Ivoiriens », précise-t-il.

Dans l’assemblée en forme de cercle, on retrouve effectivement des Bamba, dosso, Koné…l’imam Koné soumaïla. Il y a aussi le responsable des jeunes, Bamba Abou et la responsable des femmes, mme Koné. «C’est l’imam Koné le vrai imam du quartier, pas celui que nous ne connaissons pas et qui parle avec les autorités en notre nom», fait noter samassi pour fustiger un imposteur qui se serait fait passer pour l’imam central de «Washington». C’est d’ailleurs l’imam Koné qui fait la bénédiction pour placer cette rencontre dominicale sous la protection de dieu. tour à tour, les membres de l’Assemblée prennent la parole et décrivent le drame qu’ils vivent depuis le 4 février 2014.

«Nous demandons pardon…»

A quelques mètres du lieu de réunion, quelques taudis construits avec du plastic noir, des planches de récupération et des briques sommairement posées les unes sur les autres. Un peu plus loin, on aperçoit des moustiquaires tendues sous une espèce de préau. C’est la couchette d’une famille. «C’est ici ma villa», affirme un jeune homme d’une vingtaine d’années, sourire aux lèvres, et qui tente de dédramatiser une situation qui n’est pas franchement risible. A côté, une dame et sa fille font la cuisine devant une autre baraque qui leur sert également de logis.

Wahsington Cette hute est aujourd’hui une villa à Washington. « Washington d’ici »: Les oubliés de l’émergence

Wahsington – Cette hute est aujourd’hui une villa à Washington.

L’imam Koné soumaïla, lui-même, indique une espèce de hangar. A proximité, deux femmes, apparemment ses épouses, s’affairent. «C’est chez moi ça et c’est là que nous dormons tous», affirmet-il en montrant un matelas et une natte. «Ils ont tout détruit, mais nous sommes là parce que nous ne savons pas où aller. Nous vivons ici à la merci de la pluie et du soleil», fait remarquer un participant à la réunion. «Même ici, où nous nous réunissions, sous les arbres, c’est la chambre de certains d’entre nous», ajoute un autre. «Nous ne refusons pas de partir, mais nous n’avons nulle part où aller», précise diomandé Lamine, secrétaire général du comité de gestion du quartier.

samassi Vakangbé l’homme qui mène toutes les démarches. 138x150 « Washington d’ici »: Les oubliés de l’émergence

Samassi Vakangbé, l’homme qui mène toutes les démarches.

A «Washington», on dénonce un gros mensonge. «Pour démolir notre quartier, ils ont prétendu que nous avions été relogés à Biabou, et que nous serions revenus après avoir vendu nos maisons, c’est archi faux», martèle Lazare Kambou, un des membres du comité de gestion du quartier. il tient entre ses mains un mémorandum qui retrace l’historique de Biabou. «Il y a des familles qui ont été effectivement relogées à Biabou, mais il y en a comme nous qui sommes restés ici parce que nous étions concernés par le projet Biabou II qui n’a jamais vu le jour», ajoute samassi Vakangbé. ces familles qui devaient être déplacées sur le site de Biabou ii sont au nombre de 450. Auxquelles se sont ajoutées d’autres familles au cours des dix-sept dernières années.

Samassi Vakangbé, l’homme qui mène toutes les démarches.SamassiVakangbé, l’homme qui mène toutes les démarches.Samassi Vakangbé, l’homme qui mène toutes les démarches.SamassiVakangbé, l’homme qui mène toutes les démarches.Aujourd’hui, le seul mot à la bouche des habitants de Washington, c’est «pardon». «Nous demandons pardon au gouvernement pour qu’il trouve une solution à notre situation. Nous savons que le pauvre a toujours tort, mais que le gouvernement ne nous abandonne pas», plaide mme Koné, la représentante des femmes. même plaidoyer du côté du représentant des jeunes. c’est le même refrain qui sort de la bouche d’issa sodré, le chef de la communauté burkinabé.

«Ce pouvoir ne peut pas nous faire ça»

Mais samassi Vakangbé est amer face au spectacle de désolation. «Ce pouvoir ne peut pas nous faire ça. Nous avons payé trop cher son avènement ; nous sommes taxés de Rdr et c’est nous qui sommes ainsi traités », se plaint-il le regard perdu dans le vide. A la recherche d’un secours divin qui semble le fuir chaque jour. Selon lui, 31 habitants du quartier sont morts pendant la crise post-électorale. il se souvient encore comme si c’était hier de la promesse de campagne d’Alassane ouattara. «Il avait dit que nous serions sa priorité quand il arriverait au pouvoir, aujourd’hui, nous l’appelons encore au secours», supplie samassi Vakangbé.

Pour l’instant, les signaux qui lui sont envoyés sont aux antipodes de ce qu’il attend. toutes les portes leurs sont hermétiquement fermées. comme des pestiférés. sans l’assistance de l’etat, abandonnées par les élus locaux, les populations de Washington sont en proie au désespoir. Ils ne sont pas loin d’en venir à la conclusion que les promesses des hommes politiques n’engagent que ceux qui y croient.

Augustin Kouyo

Source: Notre Voie

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